Les dessous du voile, René Girard et le Christ

Publié le 23 novembre 2009 - par
Share

Je partage bien le constat de la laïcité menacée, j’apprécie toutes les informations très concrètes comme les estimations des mariages forcés, des cas d’excision, des familles polygames, des pratiques qui commencent à se répandre de plus en plus telles que la viande halal imposée à tous même au non musulmans, les dires de Tariq Ramadan… Toutes ces informations me seront autant d’arguments utiles dans le débat avec les tenants de la « laïcité ouverte (à tous vents) ». Je partage la conception du voile comme cheval de Troie de l’islam J’apprécie le franc-parler, direct et courageux de Pascal Hilout. Je crois aussi que la discrimination positive et l’instrumentalisation de la victimisation sont autant d’outils pour développer le communautarisme… Bref Je suis d’accord sur tout, toutefois de ci de là, certains propos me semblent des simplifications.

Par exemple dans l’article signé par Empédoclatès : « L’homme a montré qu’il n’avait nul besoin de divinité pour élaborer une morale… construire des sociétés qui lui permettent de vivre… d’une manière à laquelle les prophètes les plus échevelés n’avaient même pas osé rêver… L’homme s’est fait « Homme » et « Homme libre » en s’appropriant ce qu’il est…, en se libérant de l’aliénante soumission à un esprit créateur, en explorant par lui-même l’espace immense et perpétuellement élargi du savoir » p 326. Cette vision pour le coup, « verse (elle aussi) dans l’angélisme et la naïveté » et dans un optimisme béat de la nature humaine. L’histoire a largement montré que si l’Etre humain (terme que je préfère à « Homme ») possède en lui un « géni créatif », obligé qu’il est de s’adapter en permanence, il possède aussi une volonté de pouvoir qui se transforme facilement (fatalement ?) en force de destruction. Il n’est pas nécessaire d’insister sur les utopies totalitaires sanglantes du 20e siècle que tout le monde connaît, pour évoquer cette dimension sombre de l’être humain. Dimension qui peut même apparaître comme la tendance dominante de l’espèce. Les idéologies totalitaires du 20e siècle n’étaient pas religieuses, au contraire. Elles s’appuyaient, elles aussi, sur la vision radieuse de l’ « Homme ». Par contre, on doit craindre, à juste titre, le fait que cette nouvelle idéologie totalitaire qu’est l’islam soit en plus religieuse !

L’élaboration de la morale est une longue histoire qui n’a pas fini de s’écrire, elle a commencé avec les premières sociétés humaines dans le cadre des démarches religieuses et spirituelles. Comment et pourquoi l’oublier ! Nous pouvons, sans honte, affirmer notre patrimoine judéo-greco-chrétien et notre histoire dont le versant lumineux s’exprime le plus fortement dans la déclaration des Droits de l’Homme, histoire qui est celle de l’Occident et de l’Occident seul (rien de tel dans le bouddhisme, l’hindouïsme, le taoïsme, le shintoïsme, l’islam…). L’histoire du féminisme, de même, s’est écrite en Occident et seulement en Occident du moins jusqu’au début du 20e siècle.

A l’heure actuelle et de plus en plus avec la mondialisation et avec Internet, d’un peu partout dans le monde nous viennent des témoignages que ces valeurs, qui sont l’honneur de l’Occident, sont bel et bien universelles. Dernièrement, il y a eu cet exemple particulièrement émouvant de cette petite fille de 9 ans qui a demandé qu’on lui fasse justice à propos de son mariage forcé à un homme 3 ou 4 fois plus âgé qu’elle.

Il n’existe pas dans les pays musulmans d’histoire du féminisme (ni de lutte pour les Droits de l’Etre humain) avant le 20e siècle. Si celui-ci n’a pu s’exprimer, ce n’est pas parce que les femmes y sont moins combatives. Rappelons-nous que les femmes occupaient l’espace public du temps du prophète, il y avait des poétesses et même des guerrières qui ont combattu Mohamed et ses partisans. Kadhidja était riche et indépendante, comme le fait remarquer Pascal Hilout. Comment se fait-il que les femmes soient devenues muettes et transparentes avec l’avènement de l’islam et probablement de plus en plus avec le temps et l’imprégnation de la nouvelle religion dans la société ? On peut supposer qu’elles n’ont pas trouvé de prises, de point d’appui pour pouvoir s’exprimer et pour se battre, peut-être même simplement pour imaginer qu’autre chose était possible (l’éducation est bien souvent une entreprise de démolition et d’étouffement, ce qui est évidemment le cas pour les filles en terre d’islam, et aussi par ricochet pour les hommes).

Si les valeurs des Droits de l’Homme sont bien universelles, c’est ce que les victimes de n’importe où dans le monde nous démontrent. Ce ne sont pas les tyrans ou les bourreaux, les puissants (qui s’appuient au contraire sur la soumission des populations) qui leur reconnaissent cette dimension mais les victimes. Les Droits de l’Homme représente un contre-pouvoir universel contre la logique non moins universelle du pouvoir, contre le système dominant/dominé. Cette conception n’est pas sortie de rien en Occident. Elle appartient tout entière à la tradition judéo-chrétienne et particulièrement à la parole de Jésus-Christ.

Pour toutes les sociétés, la richesse et la puissance sont des dons de Dieu voir des signes d’élection. Le Christ s’inscrit en faux contre cette croyance, il dénonce le pouvoir et la puissance comme contraire à Dieu. Ses attaques contre le pouvoir, toutes les formes de pouvoir sont sans ambiguïté, le pouvoir vient de Satan et tous ceux qui le détiennent dépendent de lui. Lors de la troisième tentation au désert, le diable « lui fit voir en un instant tous les royaumes de l’univers et lui dit : je te donnerais toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car elle m’a été remise, et je la donne à qui je veux. Si donc tu te prosternes devant moi, elle t’appartiendra toute entière. » (Lc 4 5-7, Mt 4 8-9). On peut même précisé que ses attaques sont dirigées aussi bien contre les religions assises elles aussi sur le pouvoir, le Christ était anti-clérical au possible !

Ses attaques contre le pouvoir émaillent les 4 évangiles, elles sont aussi récurrentes que les appels au djihad de Mahomet dans le Coran. Elles sont virulentes quand elles concernent le pouvoir religieux de l’époque « Malheur à vous scribes et Pharisiens hypocrites, qui ressemblez à des sépulcres blanchis : au dehors ils ont belle apparence, mais au dedans ils sont plein d’ossements de mort et de toute pourriture… Serpents, engeance de vipères !» (Mt 23 25 – 33). « Malheur à vous Pharisiens, qui tenez à occuper le premier siège dans les synagogues et à recevoir les salutations sur les places publiques ! …A vous aussi, légistes, malheur, parce que vous chargez les gens de fardeaux insupportables, alors que vous mêmes ne touchez pas à ces fardeaux d’un seul de vos doigts !…Malheur à vous légistes, parce que vous avez enlevé la clef de la science ! Vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés ! » (Lc 11 43-52)

Son enseignement est à l’opposé du fonctionnement de toutes structures humaines (aussi bien religieuses que sociales) et des relations personnelles: « Vous savez que les chefs des nations leur commandent en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il n’en doit pas être ainsi parmi vous ; au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous, se fera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier d’entre vous, se fera votre esclave.( Mt 20 24-28, Mc 10 41-45, Lc 22 25-28…)

René Girard fait une exégèse lumineuse du message du Christ. Il démontre que toutes sociétés, tous les rapports humains sont basés sur la rivalité mimétique qui trouvent leur paroxysme dans le sacrifice du Bouc émissaire celui-ci permettant à la communauté de se réconcilier sur sa dépouille.

Girard explique que par son choix, le Christ une bonne fois pour toutes dénonce la supercherie de cette organisation sacrificielle qui pour se maintenir doit entretenir le mythe de la culpabilité de la victime. Désormais plus jamais la loi de la violence ne pourra être légitime, fondée par Dieu, « mal nécessaire ». Et si elle est sacralisée, il faut en déduire que le sacré n’a rien à voir avec Dieu. « Ce qu’il y a de singulier dans la Passion, c’est qu’au lieu de se terminer dans une sacralisation du bouc émissaire, ça se termine par une désacralisation de tout le système.» (R.G.)

La Bonne Nouvelle que le Christ apporte est celle de la fin « programmée »de la logique du pouvoir et de la violence pour une « logique » d’amour, elle seule ouvrant l’avenir. Le premier effet d’un tel renversement est, selon R. Girard, la réhabilitation de la victime. « Le thème des droits de l’homme est devenu un signe majeur de notre singularité sous le rapport de la protection des victimes. Personne avant nous n’avait jamais affirmé qu’une victime, même unanimement condamnée par sa communauté, par les instances qui exercent sur elle une juridiction légitime, pourrait avoir raison contre cette unanimité. Cette attitude extraordinaire ne peut venir que de la Passion interprétée dans la perspective évangélique. » (René Girard).
Comme tout le monde sait, le message du Christ est inacceptable pour toutes structures, institutions humaines à commencer par l’Eglise d’ailleurs qui s’empressée de brouiller le message dès la prise en main de Paul « Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu… » (Rm 13, 1)…

On sait aussi à quel point une telle conception hérisse et révolte même ceux qui recherche le pouvoir ou qui rêvent de puissance, il n’est que de se rappeler de Nietzsche « …il ne faudra jamais cessé de combattre dans le christianisme… son idéal de l’homme… cet idéal dont la beauté morbide et la séduction féminine, l’éloquence calomnieuse et insinuante, flattent toutes les lâchetés et les vanités des âmes lasses ; et les plus fortes ont des heures de lassitude. » (Nietzsche Ecrit de 1987, p 134)

Sur l’importance de formuler précisément et finement nos réflexions de militant engagé dans la défense de la laïcité, et de bâtir nos argumentaires contre ceux qui remettent ou ont intérêt à remettre en question la laïcité :

Il n’est pas bon de répercuter un discours stéréotypé sur les religions (opium du peuple, réaction de peur face à la mort… alors que les athées oseraient courageusement affronter la dure réalité/condition humaine dans un face à face et sans ciller)
Je ne comprends d’ailleurs pas cette rhétorique qui consiste à avancer que la religion s’est bâtie sur la peur de la mort. Il y a deux (au moins) positions :

– Celle qui pose que la mort est un point final. Mais si nous pouvons être assurés de la mort de la conscience alors pourquoi la peur ? Peur de ce moment très court du passage de la vie à la mort ? Si c’est le cas il ne devrait pas être trop difficile de se raisonner, car juste après ce passage plus ou moins court, à nous le néant, à nous toute la mort pour dormir (enfin) ! Bien entendu s’il n’y a plus de conscience pour éprouver, il n’y en a pas non plus pour goûter les délices de l’anéantissement. Mais, du moins, cette perspective devrait, il me semble nous réjouir plutôt que nous angoisser, car enfin ce sera la fin de la souffrance, fatigue, doutes, remords, chagrins, manques, vides, impuissances, peines d’amour et d’amour-propre [peut-être bien les pires !]… Si on tient un compte rigoureux des joies/plaisirs et des peines, le premier côté ne peut espérer faire le poids ! S’enthousiasmer pour la vie n’est pas, pour moi, rationnel !

– Il y a aussi l’autre croyance, celle qui croit que la mort n’est pas un point final, que la conscience ne peut mourir (à part dans des cas exceptionnels. Je croirais assez volontiers que les organisateurs de la Solution finale et les collaborateurs zélés des systèmes totalitaires en général ont peut-être réussi à tuer la conscience. Pour ceux-là on peut peut-être comprendre qu’ils s’accrochent désespérément à l’existence. Quand on a tué la conscience alors évidemment la mort est l’anéantissement. J’ai toujours été étonnée de constater que les chefs nazis qui ont pu réchapper à la justice s’accrochent à ce point à la vie alors que nombre de survivants des camps ont fini par se suicider !)
Mais si la conscience n’est pas destinée à mourir, alors il faudra bien un jour faire le point sans complaisance sur notre vie, ce que nous avons fait et ce que, au contraire, nous n’avons pas fait. Il faudra un jour assumer pleinement notre responsabilité ? Qui peut prétendre avoir toujours et partout porter le fardeau de la liberté ? Pas moi en tout cas.
Liberté et conscience sont évidement inséparable, pas de liberté sans conscience et réciproquement.
De mon point de vue, c’est pour ce face à face qu’il faut et faudra du courage !

Pourquoi devons-nous affiner toujours nos positions et nos argumentaires (en ne prenant que le point de vue du militant)?

– Il y a chez les croyants des viviers, des réservoirs abondants d’amoureux de la laïcité (en dépit des autorités religieuses qui font plutôt le choix de la laïcité « positive »). Il y a pléthore de croyants qui ne pourraient plus croire à autre chose que la foi ne peut être que privée, qu’elle ne peut en aucun cas être dictée par les autorités religieuses qui se sont posées comme des intermédiaires incontournables entre Dieu et les humains et qui en profitent pour changer la foi en code moral qui comme tout code est, bien entendu, lié à une société, des intérêts de classe, de pouvoir…)

La foi qui pose que la vie a un sens et que la vivre pleinement signifie d’affronter et de porter sa conscience, se trouve brouillée de significations parasites par le discours de l’Eglise (dont pas mal de Pères de l’Eglise) qui l’abâtardie en code moral.

– Car nous aurons beaucoup plus de force en assumant nos racines. Les Droits de l’Homme et la laïcité sont probablement les plus belles affirmations de nos sociétés de culture greco-judéo-chrétiennes. Ces valeurs ne sont pas sorties de rien, elles sont le fruit d’une très lente et douloureuse évolution qui a commencé sans doute en Grèce avec toutefois, une conception tellement restrictive de la démocratie, appuyée sur le système esclavagiste et le sexisme qu’il fallait bien d’autres inflexions pour devenir celle en laquelle nous croyons maintenant. Le monothéisme juif et judéo-chrétien a ouvert cet espace clos sur l’universel.

Pour ne prendre que la troisième valeur de notre République, la fraternité, Regis Debray en retrace la généalogie « la fraternité émerge dans l’Ancien Testament… Elle se déploie dans le Nouveau… Ce fut une révolution. Le croyant doit aide et assistance aux malheureux… sans le culte de la Sainte famille… qui n’a rien de naturel, le signe de parenté n’aurait jamais fait métaphore. Il désignerait encore « le sentiment d’affection qu’éprouvent naturellement des frères les uns pour les autres », dont on sait surabondamment qu’il porte plus au meurtre qu’aux papouilles… Pourquoi ? Parce que ne peuvent être frères que des égaux et que les chrétiens sont tous égaux en Christ… » (Régis Debray, Le Moment Fraternité, p 252) et j’ajouterai que tous les êtres humains sont égaux devant Dieu, c’est la dimension qu’a toujours porté le monothéisme du judaïsme de façon plus ou moins consciente et que le Christ est venu mettre au jour.

Véronique Decrop

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.