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Les échanges entre Roosevelt et Churchill dès 1941…

“Mon père m’a dit…”, titre original “As he saw it”, écrit par Elliott Roosevelt (E.R.), le fils du président des USA, Franklin Delano Roosevelt (F.D.R.), édité par Flammarion en 1947. Il y relate les conversations de son père avec les chefs alliés tout au long de la rédaction de la Charte de l’Atlantique en 1941, des conférences de Casablanca, Le Caire, Téhéran en 1943 et Yalta en 1945.

Quelques extraits :

FDR : “Le fait est qu’en septembre et octobre 1938, la plupart des Américains étaient à plusieurs centaines d’années-lumière de la réalité. […] Si plus de gens chez nous, moi y compris, avaient, au lieu de hausser les épaules, accordé un peu plus d’attention à ce qui se passait du côté de la Mandchourie et de la Tchécoslovaquie, nous n’y aurions rien perdu, au contraire, sans parler du sang que cela nous aurait épargné.”

Pendant la rédaction de la Charte de l’Atlantique (14 août 1941) entre Roosevelt et Churchill :

FDR : “L’Amérique n’aidera pas l’Angleterre dans cette guerre uniquement pour lui permettre de continuer à dominer brutalement les peuples coloniaux.”

[…] “Les accords commerciaux de l’Empire (britannique) sont une question à étudier. C’est à cause d’eux que les peuples de l’Inde et d’Afrique, de toutes les colonies du Proche-Orient et de l’Extrême-Orient sont aussi arriérés. […]

Les méthodes du XXe siècle veulent qu’on industrialise les colonies, qu’on accroisse la richesse des peuples en élevant leur niveau de vie, en leur donnant de l’instruction et en améliorant leurs conditions sanitaires, bref qu’on leur donne quelque chose en échange de leurs richesses brutes.” […]

“La paix est incompatible avec le maintien d’un despotisme, quel qu’il soit. La structure de la paix réclame l’égalité des peuples et cette condition sera remplie. Or l’égalité des peuples implique à son tour la liberté du commerce.”

Churchill : “Monsieur le Président, je crois que vous voulez supprimer l’Empire britannique. Toutes les idées que vous avez sur la structure de la paix après la guerre l’indiquent !”

ER : “Churchill admettait ainsi que la paix ne pouvait être assurée qu’en accord avec les principes imposés par les États-Unis. Il reconnaissait que la politique coloniale de la Grande-Bretagne était condamnée, que les efforts de ce pays pour dominer le commerce mondial étaient condamnés, que l’ambition des Anglais de se servir de l’URSS contre les USA était également condamnée. Ou plutôt il en eût été ainsi si mon père avait vécu…”

Cette Charte comprend 8 points dont le n° 7 :

“Qu’une telle paix devrait permettre à tous les hommes de traverser les mers et les océans sans obstacle.” (= libre circulation. Déjà en 1941 !)

ER : “L’insouciance du public était entretenue par une grande partie de la presse américaine. […] Les journaux entonnaient, tantôt à l’unisson, tantôt à plusieurs voix, un doux chant de sirène, le chant de l’indifférence, de la sérénité, du laisser-aller. Si ce chœur amollissant reflétait l’état d’esprit du public, on peut dire que les journaux n’étaient pas à la hauteur de leur tâche qui est d’éclairer et d’informer les lecteurs.”

FDR : “Les Chinois tuent les Japonais et les Russes tuent les Allemands. Nous devons les soutenir et leur permettre de continuer à le faire jusqu’au moment où nos propres armées de terre et de mer seront prêtes à intervenir.”

Conférence de Casablanca (14-24 janvier 1943) :

ER : “Le Maroc français était partout infesté d’agents de l’ennemi. Ceux-ci formaient une véritable petite armée dans ce pays dont les Allemands n’avaient été chassés que depuis peu de temps. Nos services de sécurité s’attachaient à démasquer et à arrêter les Français dont les poches étaient encore pleines d’argent allemand.”

FDR : “De Gaulle a l’intention d’établir en France un gouvernement d’un seul homme. Je ne puis imaginer un homme qui m’inspirerait une plus grande défiance. […]

Le système colonial implique la guerre. On exploite les ressources des Indes, de la Birmanie, de Java, on prend toute la richesse de ces pays sans rien leur donner en échange, ni instruction, ni amélioration du standard de vie, ni un minimum d’hygiène. Tout ce qu’on fait, c’est accumuler des conflits qui mènent à la guerre. Tout ce qu’on fait, c’est montrer l’inanité de toute organisation de la paix avant même que celle-ci soit assurée. As-tu remarqué l’expression de Churchill quand tu as mentionné les Indes ? […] Chaque année qui passe n’apporte que deux choses aux habitants des Indes, les impôts et la mort.”

Au sujet de ce qu’il avait vu en Gambie britannique :

“J’ai vu des indigènes, ils étaient en loques et avaient l’air misérable. […] La saleté, les maladies. Un taux de mortalité très élevé…”

ER au sujet de l’Algérie : “Le pays était riche, les ressources naturelles magnifiques, la population désespérément pauvre, quelques colons blancs qui vivaient très bien, quelques princes indigènes qui vivaient aussi très bien, mais pour tous les autres, c’était la pauvreté, la maladie, l’ignorance.”

FDR : “La France devrait redevenir une puissance mondiale et il faudrait placer sous tutelle ses anciennes colonies. En tant que responsable de cette tutelle, elle rendrait chaque année compte de sa gestion, en indiquant la régression de l’analphabétisme, la diminution de la mortalité, les progrès de la lutte contre les maladies.”

ER : “À qui rendrait-elle des comptes ?”

FDR : “À l’Organisation des Nations unies, quand elle sera créée. […] Les quatre Grands : États-Unis, Angleterre, Chine, Union Soviétique seront responsables de la paix du monde… […] Lorsque ces régions auront atteint à la maturité politique, elles pourront prétendre aussi à leur indépendance. L’ensemble des Nations unies jugera, par la suite, si elles y sont suffisamment préparées. […]

(À propos du Sahara) : Il suffirait de détourner le cours de ces rivières pour les besoins de l’irrigation et cette région deviendrait si fertile que l’Imperial Valley de Californie aurait l’air, en comparaison, d’un carré de choux. […] Le Sahara serait en fleurs sur des centaines de kilomètres. […] Quelle richesse ! Les impérialistes ne comprennent pas tout ce qu’ils peuvent faire, tout ce qu’ils peuvent créer. Ils ont volé à ce continent des milliards, parce qu’ils sont trop bornés pour se rendre compte que leurs milliards ne sont que des petits sous comparés aux possibilités latentes. Et la réalisation de ces possibilités doit aller de pair avec l’amélioration des conditions de vie de la population.”

ER : “Ce soir-là, il n’y eut pas de cocktails avant le dîner, ni de vin au dîner. Il n’y eut pas non plus de viande de porc. Le Sultan, Fils de la Vraie Foi, était notre hôte. Il vint accompagné de son fils, l’héritier présomptif, et suivi de son grand vizir et de son chef de protocole, tous somptueusement vêtus de soie blanche flottante. Ils apportaient des présents : deux bracelets et un haut diadème d’or pour ma mère. […] Mon père fit observer gaiement que la situation, surtout en matière coloniale, changerait radicalement après la guerre. Il fit une remarque sur les rapports que les financiers français et britanniques entretenaient avant la guerre et sur leurs sociétés qui se renouvelaient automatiquement et dont le but était de drainer les richesses des colonies. Il parla aussi de la possibilité de découvrir au Maroc des gisements de pétrole.

Le Sultan s’empara de cette question avec ardeur, se déclara partisan de l’exploitation de toutes les ressources naturelles et ajouta que les revenus qu’elles produisaient ne devaient pas quitter le pays. Puis il secoua tristement la tête. Il regrettait qu’il y eût si peu de savants et d’ingénieurs parmi ses compatriotes et que, par conséquent, fissent défaut les techniciens capables d’accomplir sans aucune aide de telles réalisations.

Mon père insinua discrètement qu’on pourrait former au Maroc des ingénieurs et des savants grâce à un programme d’échanges universitaires avec les États-Unis, par exemple… Le Sultan fit un signe approbateur de la tête. Seule l’étiquette l’empêchait de noter sur-le-champ les adresses des universités en question. Mon père continua à développer son idée tout en jouant avec son verre à eau. Il dit que le Sultan pourrait facilement demander le concours de firmes commerciales américaines qui, moyennant des sommes forfaitaires ou des pourcentages, l’aideraient à réaliser un programme d’exploitation. […] Comme nous sortions de table, le Sultan assura mon père que, dès que la guerre serait terminée, il ferait appel aux États-Unis pour donner à son pays un plein essor.

FDR : “Il (de Gaulle) m’a laissé entendre tout à fait clairement qu’il compte voir les Alliés remettre sous le contrôle de la France toutes les colonies aussitôt après leur libération. Or, vois-tu, outre le fait que les Alliés devront maintenir le contrôle militaire dans les colonies françaises du Nord de l’Afrique pendant des mois, sinon pendant des années, je ne suis pas sûr du tout, en mon for intérieur, que nous ferons bien, en général, de jamais rendre ces colonies à la France sans avoir obtenu au préalable une sorte de garantie, d’engagement pour chaque colonie en particulier, précisant ce qu’elle compterait faire au sujet de l’administration de chacune d’elles.”

ER : ”Ces colonies appartiennent à la France, comment pouvons-nous parler de ne pas les lui rendre ?”

FDR : “Qu’est-ce à dire qu’elles appartiennent à la France ? En vertu de quoi le Maroc, peuplé de Marocains, appartiendrait-il à la France ?

(Mon commentaire : en vertu de quoi l’Amérique, peuplée d’Indiens, appartiendrait-elle aux Américains ?)

Ou bien encore considérons l’Indochine, cette colonie est maintenant au pouvoir du Japon. Pourquoi le Japon était-il si sûr de conquérir ce pays ? Les indigènes y étaient si opprimés qu’ils se disaient : “Tout vaut mieux que de vivre sous le régime colonial français.” Un pays peut-il appartenir à la France ? En vertu de quelle logique, de quelle coutume et de quelle loi historique ? […] Je parle d’une autre guerre, de ce qui va arriver à notre monde si, après cette guerre, nous permettons que des millions de gens retombent dans ce même demi-esclavage. […] Ne crois pas un seul instant, Elliott, que des Américains seraient en train de mourir ce soir, dans le Pacifique, s’il n’y avait pas la cupidité à courte vue des Français, des Anglais et des Hollandais. Devons-nous leur permettre de tout recommencer ? […] Je travaillerai de toutes mes forces pour que les États-Unis ne soient amenés à accepter aucun plan susceptible de favoriser les ambitions impérialistes de la France ou d’aider, d’encourager les ambitions de l’Empire anglais.”

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La suite du livre de la page 145 à la page 305 est à l’avenant.

Merci mille fois aux USA d’avoir si bien réglé les problèmes des colonies de l’Europe et quel dommage qu’en même temps ils n’aient pas réglé leurs propres problèmes avec leurs concitoyens noirs ou hispaniques et, surtout, qu’ils n’aient pas rendu le territoire aux Indiens qui en sont les propriétaires légitimes.

Un détail : Larry Devlin, le chef de la CIA au Congo belge, écrit dans son livre “Chief of Station Congo” que les Russes voulaient l’uranium du Katanga mais que les Américains le voulaient pour eux, alors ils y ont foutu le bordel. Combien d’autres pays où les USA ont foutu le bordel ? Et la guerre en Afghanistan pour construire l’oléoduc du Turkménistan à Karachi pour la Unocal ? Et les guerres en Iraq et encore aujourd’hui au Moyen-Orient ? Pour ne citer que celles-là.

Et si les Européens avaient pu continuer tranquillement à développer leurs colonies, dans quel état serait le “tiers-monde” aujourd’hui ?

Quand j’étais au Congo dans les années 1956-1959, ce pays était plus moderne que la Belgique. Si les enfants noirs, qui alors fréquentaient les écoles des Blancs, et nous avions pu continuer à grandir ensemble, comment le Congo serait-il maintenant ? Qui l’a interdit ? Qui est la cause de l’état de la planète aujourd’hui ? Et tout ça continue, depuis les années 1940…

Anne Lauwaert