Les fausses « révolutions arabes »

Publié le 7 février 2011 - par
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Hier la Tunisie, aujourd’hui l’Egypte, demain la Jordanie peut-être, dont le roi en prévision d’une éventuelle sérieuse contestation, a changé son gouvernement. Même le dictateur yéménite au pouvoir depuis plus de trente ans a annoncé qu’il ne se représenterait pas aux prochaines élections après quelques manifestations.

Plusieurs remarques coulent de source. Une petite d’abord : on constate l’aveu implicite des dictateurs qui se retirent des élections. Une élection est censée donner au peuple un choix. On peut se présenter si on veut, mais si on est contesté on ne gagnera pas, on peut au moins essayer. Verrait-on Sarkozy annoncer qu’il ne se représente pas à cause des manifestations contre la réforme des retraites ? Qu’il se présente, à nous de l’élire, ou pas. Mais dans ces pays les élections sont ou bien truquées ou bien ne présentent qu’un seul candidat sérieux et le choix est vite fait. Une façade de démocratie où ce mot d’origine grec qui a depuis évolué, est réduit à de simples élections, ce qui est très réducteur, et qui ne trompe personne.

Par ailleurs de deux choses l’une, où bien l’on a totalement mal apprécié la composition des sociétés arabophones du Maghreb et du Machrek, où bien l’on continue à mal le faire. Un beau dilemme.

Tout a commencé en Tunisie. On nous parlait d’une révolte sociale, d’une colère contre la montée du prix du pain, le chômage, les difficultés sociales. Les témoignages de première semaine confortaient cette vision. Puis on nous a expliqué que la Tunisie n’était pas l’Ethiopie, qu’on n’y crevait pas de faim. Certes. Les classes moyennes se mettaient en mouvement, et très vite on a parlé d’une révolte politique, puis d’une révolution. Très vite, trop sans doute. Plus vite qu’on ne l’a cru possible, le pouvoir est tombé, Ben Ali s’est exilé, et la lutte, victorieuse a néanmoins continué. On n’a moins parlé de pain, de chômage, on a plus parlé de liberté, de démocratie. Curieusement. On a surtout entendu un mouvement contre Ben Ali, dictateur certes comme tous les dirigeants des pays arabophones, homme de fer de la Tunisie depuis 1987, implacable laïc arabe, c’est-à-dire opposant féroce aux islamistes et aux signes ostensibles de l’islam. Un homme qui n’avait pas hésité à interdire le voile à l’université et dans d’autres lieux publics, et qui a maintenu la Tunisie dans une laïcité ambiante de type national arabe comme on en a connu dans d’autres pays arabophones depuis une quarantaine d’année. Le tout dans un Etat qui déclare l’islam comme sa religion dès l’article premier de sa constitution, une constante dans ces pays où le poids de l’histoire et de la tradition est fort, très fort, et pesant. On a parlé de la corruption du régime, on a dénoncé la complaisance des Occidentaux — on ne s’en était pourtant pas beaucoup plaint avant, ni dans les milieux dirigeants, ni parmi les anciens défenseurs du Tiers-monde — et on a montré une société tunisienne apparemment peu islamiste. Il faut dire que Ben Ali ne leur laissait pas beaucoup de place. On a vu le retour de certains opposants politiques et de certains démocrates. On ne sait toujours pas ce qu’il en sera mais tout le monde avait l’air fier. Révolution isolée, subite ? Révolutions sociale, politique ? On nous a fait croire ce qu’on voulait nous faire croire, en attendant personne n’en sait rien et tout le monde attend.

On a pensé ensuite au Maroc, assez proche de la Tunisie sur le plan social. On a moins pensé à l’Algérie. C’est donc son grand ennemi footballistique qui a pris les devants : l’Egypte.
Là encore on a reproduit le même schéma. La situation y était propice pour faire tâche d’huile : un grand pays en voie de développement, un pays leader arabe depuis des siècles, une population pauvre, plus qu’en Tunisie, la peur des classes moyennes — encore elles décidément — de connaître le chômage et pour couronner le tout un chef d’Etat vieillissant, malade, au pouvoir depuis trente ans et qui a eu le culot de vouloir transformer la République dictatoriale militaire égyptienne arabe en république monarchique, pour changer. Au passage on remarquera le changement sémantique de la désignation des chefs d’Etat en fonction du temps : un dictateur au pouvoir est un Président, un dictateur qui ne l’est plus est un dictateur. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas sans la sémantique aujourd’hui !

Là encore on a commencé avec l’augmentation des prix des produits de base et les problèmes socio-économiques avant de passer à une vision plus politique. Plus vite encore qu’en Tunisie les protestations se sont concentrées sur la personne du dictateur en place. Mais que s’est-il passé dans l’imaginaire arabe pour qu’en un mois seulement les populations ne supportent plus leur meneur ? Un vent démocratique soufflerait-il sur les pyramides ? Pas sûr.

On a en tout cas plus de mal à le croire qu’en Tunisie. On pense encore aux islamistes : difficile cette fois de dire qu’ils ne sont pas implantés. On sait qu’ils sont là, on les voit ici et là, on voit leurs femmes (ou plutôt ce qu’elles portent), on dit même qu’ils auraient reçu pour consigne de se raser la barbe. On nous parle aussi de l’Iran, de ses tentatives, de sa volonté de renverser les régimes mous et pro-occidentaux du Moyen-Orient. Les choses se compliquent. On nous a répété que les manifestations se voulaient pacifiques, jeunes (encore un mot qui ne veut rien dire et qu’on emploie à tort et à travers). C’était jusqu’à ce qu’elles rencontrent une opposition. La violence cette fois est assez impressionnante. Moubarak a indiqué qu’il ne se représenterait pas aux prochaines élections — encore ces élections —, de toute façon personne ne s’attendait à l’y voir, malade comme il est. Le tout est de savoir s’il laissera sa place à quelqu’un, fils ou proche, si le régime se poursuivra ou si de vraies réformes démocratiques seront opérées.

La première étape ce sont les élections. De vraies élections, contrôlées, sans irrégularités, sans truquage, sans pré-orientation. Si on jette un œil sur les processus démocratiques qu’ont connu les sociétés européennes au dix-neuvième siècle, si on compare les sociétés, même en bénéficiant de l’aide internationale et du modèle occidental, on peut déjà penser que la tradition de liberté et d’indépendance de pensée des citoyens ne se fera pas d’ici à septembre. C’est un premier point.

Mais surtout, la deuxième étape vient après les élections. On peut faire voter des gens, contrôler les urnes, les bulletins, mettre en place des commissions onusiennes, etc. Mais on a vu ce que des élections pouvaient donner dans certains pays arabes. L’Algérie du début des années 90 en est un bon exemple. L’élection n’est que la première étape d’une démocratie. Pour qu’elle se poursuive il faut commencer par élire des démocrates. Si les frères musulmans obtiennent ne serait-ce qu’une majorité relative, la démocratie égyptienne pourrait mourir à peine née. Mohamed El Baradei pourrait n’être qu’une figure acceptable dirigeant une société égyptienne qui ne sortirait pas de sa tendance archaïque, violente, religieuse voire fondamentaliste, et souvent impérialiste et raciste.

Plusieurs éléments nous forcent à être prudents. Pour commencer les affrontements de rue ne sont pas très encourageants. La montée progressive de leaders religieux des Frères musulmans a aussi de quoi faire peur. On dit aujourd’hui que le groupe religieux, même fort, n’est pas prêt à prendre le pouvoir immédiatement s’il le fallait. Mais on a déjà vu des leaders obtenir la protection de l’armée, on a été amené aussi à constater des débordements anti-américains et surtout anti-israéliens, accompagnés du traditionnel brûlé du drapeau d’Israël. Un chef religieux a d’ores et déjà appelé à remettre en cause l’accord de paix avec l’Etat hébreu. Dans tous les cas les relations entre les deux pays deviendraient plus compliquées qu’elles ne le sont déjà. Il ne faut pas non plus oublier les minorités religieuses et ethniques égyptiennes. Si la rue arabe a réussi à faire lever le pied à Moubarak, il n’en fut pas de même pour les Coptes. Leurs protestations contre leurs conditions de vie sont systématiquement réprimées, sans que personne ne s’en soucie. On n’a pas non plus oublié l’attentat du nouvel an. Mais ça ne fait pas trembler l’Egypte arabe. Vestiges de la chrétienté d’Orient, les Coptes sont perçus comme en voie de disparition, comme tous les chrétiens du Dar al Islam. Maintenus dans leurs conditions de dhimmis, trop de Coptes ont depuis trop longtemps accepté leur soumission, leur position inférieure. Comme le décrit bien Bat Ye’Or , la dhimmitude a intégré les mentalités et les dhimmis comme les colonisés se suffisent de quelques faveurs accordées par le Prince. La position d’un célèbre intellectuel copte égyptien comme Boutros Boutros Ghali en est symptomatique .

On a vu et on voit dans les manifestations en Egypte un combat contre un homme, contre un pouvoir qui dure trop longtemps, on entend quelques mots de liberté et de démocratie, mais comme le souligne Bat Ye’Or encore une fois, ces expressions ne revêtent pas le même sens dans les pays arabo-musulmans et dans le monde occidental. On ne sait donc toujours pas à quoi s’attendre. On n’a rien entendu sur la place des femmes, des minorités, ou sur la place de la religion dans l’Etat. Soutiens des Frères musulmans ou pas, on n’a pas pu éviter la prière avant chaque manifestation, essentiellement composée d’hommes. Que les musulmans prient est une chose, qu’ils accompagnent une manifestation politique par une prière générale, en pleine rue, en est une autre. Verrait-on la CGT ou la CFDT précédées leur manifestation d’une prière ? On ne voit pas même les chrétiens-démocrates le faire. Ces questions-là ne sont pas même audibles en Egypte. Religion d’Etat et impérialisme arabe font partie intégrante de l’Egypte. L’article 1 de la Constitution mentionne une « République arabe d’Egypte [… faisant] partie de la Nation Arabe et [oeuvrant] pour réaliser son unité totale ». L’article 2 dispose que « L’Islam est la religion de l’Etat dont la langue officielle est l’arabe [et] les principes de la loi islamique constituent la source principale de législation. » Bien que proportionnellement moins observant en matière de religion, les mêmes remarques valent pour la Tunisie, il suffit pour s’en convaincre de lire le préambule de la constitution et son appel à « Dieu », l’article 1 reconnaissant « l’Islam » comme religion, et l’article 2 intégrant la Tunisie au « Grand Maghreb arabe ».

Beaucoup d’observateurs des « révolutions arabes » (l’expression même pose problème si on y réfléchit sérieusement) ont osé la comparaison avec la chute du mur de fer et la fin du bloc communiste. A mon sens il n’y a rien de plus faux. En 89-90 un bloc est tombé : c’est le communisme qui cessait d’être presque partout, auquel plus personne ne croyait. Dans ces « révolutions arabes » on ne voit de chute d’aucun bloc. Ni l’islamisme ni l’arabisme ne sont condamnés en tant qu’idéologies politiques néfastes, fondamentalistes, impérialistes voire colonisatrices. Aucun bloc ne chute : ni Arabe, ni islamique (en tant qu’idéologies). Seuls un ou deux dictateurs tombent, mais on ne sait pas vraiment pour quoi. L’Egypte, l’Irak, l’Algérie et d’autres ont connu leurs renversements de régime, leurs putschs, leur « révolutions » dans les années 50, 60, etc. On n’y a pas vu l’once d’une démocratie.

On peut attendre de voir ce qui se passera en Egypte et en Tunisie, mais aucun bloc n’est tombé et aucun ne tombera tant que les fondements qui l’établissent ne seront pas même abordés, encore moins contestés.

Misha Uzan

(L’auteur est diplômé de Sciences Po Paris. Il habite aujourd’hui à Tel Aviv et se penche entre autres sur les questions de religion et de société, retrouvez tous ses articles sur son blog : http://mishauzan.over-blog.com).

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