Les Israéliens, tout comme les Iraniens, ont besoin d’être dissuasifs

Jacqueline Fichet a publié dans nos colonnes un article où elle a relaté la polémique suscitée outre-Rhin par un poème de Günter Grass sans pour autant aborder toutes les facettes du problème que pose ce prix Nobel de littérature.

Contrairement à ce qu’a écrit Jacqueline Fichet, Günter Grass n’a pas reproché à Israël d’envoyer des roquettes destructrices sur l’Iran. Pour vous en convaincre, je vous propose d’abord de lire la traduction que j’ai faite de son poème afin de disserter à partir de ce qu’il a écrit et non pas en faisant des hypothèses.

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Ce qui doit être dit – Poème de Günter Grass traduit de l’allemand par Pascal Hilout

Pourquoi suis-je silencieux et pourquoi tais-je ce qui est évident depuis si longtemps, ce qui se joue dans des plans de simulation au terme desquels nous serons, tout au plus, des notes de bas de page ?

Il s’agit du droit d’ « être le premier à bombarder », ce qui pourrait mettre fin au peuple iranien ; peuple vivant sous le joug d’un héros de la gueule, peuple guidé pour lancer des hourras organisés et dans le domaine duquel on soupçonne la construction d’une bombe nucléaire.

Mais pourquoi est-ce que je m’interdis de nommer l’autre pays par son nom, là où depuis des années – même si c’est tenu secret – un potentiel nucléaire croissant est disponible, hors de contrôle puisqu’il est inaccessible à toute visite ?

La dissimulation générale de ce fait, à laquelle mon silence s’est résigné, je l’éprouve comme un mensonge accablant et comme une contrainte qui envisage une punition en cas de désobéissance. «Antisémitisme», le verdict est courant.

Mais maintenant que mon pays doit livrer un sous-marin supplémentaire à Israël ; mon pays que l’on convoque à chaque fois, à qui l’on demande de s’expliquer sur les crimes qui lui sont propres et qui ne sont à nuls autres pareils, mon pays se livre donc à des affaires déclarées, incidemment, comme Réparations alors que la spécialité de cet engin est d’orienter les ogives qui anéantissent tout vers l’endroit où l’existence d’une seule bombe atomique n’est pas prouvée, mais se veut comme une peur de valeur probante,
Alors là, je dis ce qui doit être dit.

Mais pourquoi ai-je gardé le silence jusqu’à maintenant ?
Je pensais que mon origine, marquée d’une tache indélébile, m’interdisait de présumer qu’Israël serait capable d’un tel fait présenté comme une vérité extrême. Ce pays d’Israël auquel je suis attaché et auquel je voudrai rester attaché.

Pourquoi ne dis-je que maintenant, d’une dernière encre, alors que je suis âgé : la puissance nucléaire d’Israël met en danger la paix déjà fragile dans le monde ?

Parce qu’il faut bien dire ce qui, demain, pourrait arriver trop tard. C’est aussi parce que nous autres Allemands, suffisamment chargés, nous pourrons devenir les fournisseurs d’un crime prévisible, ce qui rendrait notre complicité inexcusable à l’aide des prétextes habituels.

J’avoue aussi que je ne me tais plus parce que j’en ai plus qu’assez de l’hypocrisie occidentale. J’espère également que beaucoup de personnes se libéreront du silence et exigeront du responsable d’une évidente mise en danger de renoncer à l’usage de la force. J’espère qu’en même temps, ces personnes exigeront que les gouvernements d’Israël et de l’Iran autorisent une institution internationale à contrôler de façon permanente et sans entraves le potentiel atomique israélien et les installations atomiques iraniennes.

C’est la seule façon qui nous permettrait d’aider les Israéliens, les Palestiniens et tous ces êtres humains qui vivent leur animosité dans cette région occupée par la folie, serrés les uns contre les autres. C’est finalement la seule façon de nous aider nous-mêmes.

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Disons que Günter Grass a bien le droit et même le devoir de fustiger son propre pays, l’Allemagne, de vendre des sous-marins capables de transporter des ogives nucléaires. Mais il est patent qu’il perd toute mesure lorsqu’il ose écrire : Il s’agit du droit d’ « être le premier à bombarder », ce qui pourrait mettre fin au peuple iranien.

Il en a vu d’autres, ce peuple qui ne mérite pas le sort que ses dirigeants, ses mollahs et ses voisins, musulmans comme lui, lui réservent : guerre Iran-Irak de 1980 à 1988 ! A moins d’être de très mauvaise foi, comme l’est ici Günter Grass, personne ne peut soupçonner les Israéliens et leurs alliés américains de vouloir anéantir tout un peuple. Les Japonais sont encore là pour en témoigner librement.

Mais, il est vrai qu’il est nécessaire et même salutaire de se poser des questions sur ce genre de droit que les Israéliens et les Américains se sont octroyé, plusieurs fois au Moyen-Orient, sans tenir compte de la légalité internationale : ce droit d’attaque préventive est indéfendable et il se peut bien que les fous d’Allah à la tête de l’Iran ne réagissent pas comme ce fut le cas des régimes baasistes  en Irak et en Syrie où de telles attaques israéliennes ont eu lieu. Si l’Irak et la Syrie sont restés tétanisés, il se peut bien que les kamikazes iraniens et pro-iraniens n’aient une tout autre relation au martyre et à la mort.

Cette crainte de mettre en péril la paix précaire au Moyen-Orient est bien justifiée, mais, contrairement à ce qu’affirme Günter Grass, ce n’est pas l’arsenal nucléaire d’Israël qui en est la cause. Cet arsenal dissuasif est même une garantie que toute folie contre Israël se paierait très cher.

Mais il est vrai qu’il y a un deux poids-deux mesures chez les puissances des Nations-Unies qui voudraient imposer à l’Iran (au peuple écrasé et à ses dirigeants enragés) ce qu’on n’a jamais cherché à imposer à Israël. Günter Grass a raison de pointer notre hypocrisie : nous savons très bien que de grandes dictatures d’Orient disposent d’arsenaux nucléaires pour, justement, ne pas avoir à y recourir. Ce n’est pas les tensions qui manquaient entre l’Est et l’Ouest, entre le Pakistan et l’Inde, entre la Corée et le Japon, mais l’exemple de Hiroshima et de Nagazaki dissuade tous les peuples d’en arriver à cette horreur extrême.

Deux contre un avec alliances instables

Dans le jeu actuel de poker menteur personne n’est dupe : ce n’est pas Israël qui a mis en péril le peuple iranien, mais bel et bien ses voisins arabes et sunnites qui s’étaient montrés solidaire de Saddam Hussein, initiateur de l’agression contre l’Iran. Par ailleurs, le Pakistan nucléarisé est sunnite et il a des frontières communes avec l’Iran. Il fait ami-ami avec l’Arabie. Il me semble que c’est pour éviter que les massacres comme ceux des années 1980-1988 ne recommencent, pour parer ce péril arabe et sunnite que le peuple iranien chiite veut se doter de la dissuasion nucléaire.

De ce côté-là, je crois que le peuple iranien, tout comme les Israéliens, peut se faire du souci. Leurs voisins communs leur sont hostiles et ils ont bel et bien besoin d’être dissuasifs s’ils veulent éviter qu’un de ses jours on ne leur tombe dessus à bras raccourcis.

Si notre génération d’après guerre a connu la paix, ce n’est pas parce qu’il n’y avaient pas suffisamment de frictions entre les deux blocs, mais c’est parce que la dissuasion avait totalement changé la donne. Günter Grass, tout prix Nobel de littérature qu’il est, n’a pas encore compris que l’arsenal nucléaire est facteur de paix, précaire certes, mais paix tout de même !

Pascal Hilout, né Mohamed

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