Les menottes de Strauss-Kahn ne m'ont pas choqué !

Excepté l’Amérique, les menottes imposées à Dominique Strauss-Kahn ont choqué le monde entier, et notamment la France, qui les a jugées inappropriées, déplacées, inconvenantes, irrespectueuses, humiliantes, insultantes, méprisantes, «dévastatrices» (Jean-François Leroy), «d’une brutalité, d’une violence, d’une cruauté inouïe» (Elisabeth Guigou), d’une «cruauté insoutenable» (Manuel Valls)… le mot de la fin appartenant autant à Jean-Pierre Chevènement – qui a vu en Dominique Strauss-Kahn menotté un «effroyable lynchage planétaire» – qu’à Robert Badinter, qualifiant le tout de «mise en scène» ou encore de «destruction délibérée».
Comme c’est étrange ! En juin 2003, José Bové fut filmé menotté – et qui plus est dans notre beau pays de France – sans que cela ait déclenché la moindre tempête médiatique ! Il est vrai que José Bové avait donné son accord aux cameramen… au point de brandir fièrement ses menottes pour témoigner du bien-fondé de son combat. Il est vrai aussi que le combat de Dominique Strauss-Kahn est d’une autre nature : tandis que José Bové était inculpé pour destruction de plants transgéniques, Dominique Strauss-Kahn est inculpé pour séquestration, agression sexuelle et tentative de viol !
Autant dire que ces réactions d’indignation me choquent.
Ces réactions me choquent d’abord parce qu’elles font fi de la souveraineté judiciaire américaine. Qu’il y ait des différences entre la justice américaine et la justice française est une évidence qui en rappelle une autre toute simple : «Charbonnier est maître dans sa maison» ! Raison de plus pour faire attention aux lois américaines lorsque l’on est français et que l’on décide de se rendre aux Etats-Unis !
Ces réactions me choquent ensuite parce qu’elles relèvent à la fois de la sensiblerie et de l’incompétence sémantique, celle-ci découlant directement de celle-là : «brutalité», «violence», «cruauté inouïe» ou «insoutenable»… pour des menottes ? Vraiment ?
Un coup, un choc, un acte, un comportement peuvent être brutaux, mais pas des menottes ! Une tornade, un incendie, une bagarre, une gifle peuvent être violents, mais pas des menottes ! Quant à la cruauté, c’est dans la torture physique, les guerres, la barbarie et bien des deuils qu’on la trouve en priorité, mais pas dans une paire de menottes ! Voir de la cruauté dans des menottes, c’est être victime de sa propre fragilité psychologique, ou ne rien savoir de l’Histoire !
Ces réactions me choquent également parce qu’elles prennent la défense d’un «puissant», alors que chaque jour des «petits» – et parmi eux des innocents ! – sont menottés dans l’indifférence générale, faute de peser sur la marche du monde.
Ces réactions me choquent enfin parce qu’elles émanent de personnes appartenant principalement à la famille politique de l’accusé. Qu’auraient dit, en effet, ces mêmes personnes si le menotté avait été dans le camp opposé ? Auraient-elles appelé à la réserve, à la retenue, à la décence, ou auraient-elles crié «haro sur le baudet» ?
Et pendant ce temps, on oublie qu’il y a une plaignante pour qui nul n’a ni égard ni regard : pourquoi ? Parce qu’elle est une femme ? Parce qu’elle fait des ménages ? Parce qu’elle est de couleur ?
Qu’en pensent les féministes, les pourfendeurs des bas salaires et les anti-racistes ? Qu’en pensent les inconditionnels des Droits de l’Homme, les socialistes et tous les donneurs de leçons ? Pourquoi ne les entend-on point à ce sujet ? Les valeurs seraient-elles à géométrie variables ? Y aurait-il des valeurs pour les «puissants», et des valeurs pour les «misérables» ? La Fontaine aurait-il toujours raison ? (1)
J’ai peur de connaître la réponse !
Maurice Vidal
(1) Cf. Les animaux malades de la peste.

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