Les nouvelles formes de censure et leur impact sur la liberté d’expression et le droit à l’information

Publié le 14 mars 2011 - par - 5 199 vues
Share

En France, jusqu’à la fin des années 1970, il existait un « Ministère de l’Information » dont la mission était d’appliquer sur ordre du gouvernement une sévère censure sur toutes les formes de média. Des organes comparables, est très souvent plus sévères encore, existent toujours à l’heure actuelle dans la plupart des pays. En fait, seuls les démocraties les plus avancées ont abandonné cette forme officielle de censure.
Mais même dans ces pays modernes et démocratiques, la censure, si elle a officiellement disparu, existe toujours en réalité. Elle a seulement changé de forme, devenant plus subtile et surtout plus sournoise. D’autant plus sournoise que la censure est devenue protéiforme. Je vais essayer au cours de cet article de vous dresser la liste la plus exhaustive possible des ces nouvelles formes de censure qui s’appliquent quotidiennement à l’information, mais aussi à la liberté d’expression.

Les fausses promesses de la libération sexuelle

La libération sexuelle débutée en 1968 a eu une conséquence inattendue : le remplacement de la pudibonderie par la dictature de l’éloge publique des performances sexuelles. Or, cette dernière est très cruelle et oblige les personnes à se surpasser et à aller contre leurs convictions pour être au niveau et le faire savoir. La dictature du sexe triomphant a également un effet pervers sur le développement des adolescents qui sont soumis à un bombardement intensif d’images et de discours de la performance qui introduit chez eux le culte de cette performance associé, notamment par le biais de la pornographie, à la croyance fausse qu’il faut se comporter comme une bête ou avoir des comportements dégradants pour être aimé et apprécié.

Mais cette prétendue libération des mœurs et ses excès n’empêche absolument pas la survivance d’une certaine pudibonderie digne du XIXe siècle. Ainsi, deux internautes, un Néerlandais et un Français, ont vu leurs comptes Face book supprimés pour avoir publié sur leur profil « L’Origine du Monde » de Gustave Courbet, seule œuvre de ce peintre à n’avoir provoqué aucun scandale à l’époque puisqu’elle répondait à une commande privée et n’a été présentée au public qu’en 1994 au Musée d’Orsay, derrière une vitre blindée, tout de même, et toujours accompagnée d’un gardien faisant office de garde du corps, le tout pour éviter qu’un « censeur » ne se transforme en vandale et ne fasse un auto dafé…

Dans le même ordre d’idée, une célèbre artiste photographe de mes amis est régulièrement dénoncée par des internautes aux modérateurs de Face book au prétexte que ses modèles sont souvent dénudés ou vêtus de cuir et de latex ! La pudibonderie a décidément encore de beaux jours devant elle et les différents groupes de pression religieux ou moralistes, et leurs alliés au Gouvernement ou au Parlement, maintiennent fermement cette chape de plomb.
Une autre conséquence, grave de cette forme de censure, est que le nombre d’avortements, 35 ans après sa légalisation, non seulement ne baisse pas, mais explose chez les 15-24 ans et ce, parce que les lobbies susnommés mais également les parents d’adolescentes, empêchent ces dernières d’avoir accès aux informations sur les moyens modernes d’éviter une grossesse non désirée.

La pléthore

L’apparition de nouveaux médias associée à la multiplication des médias plus anciens entraîne une pléthore d’informations. Il est mécaniquement impossible de se tenir au courant de toutes les informations dont nous abreuvent les différents médias. Et c’est là que réside l’astuce : mettre au premier plan les informations que l’on veut promouvoir, et noyer les informations gênantes (pour le Pouvoir, les médias, la paix sociale, etc) dans un flot d’informations superflues. Les fameux « marronniers » de saison, chers à la presse écrite, radiophonique et télévisuelle sont de parfaits exemples de ces informations inutiles qui détournent l’attention du public des nouvelles pertinentes, mais censurées. Je pourrais également m’étendre sur la partie « magazine » des journaux télévisés des grandes chaînes nationales, autres parfaits exemples de ce procédé. La pléthore dispose également d’une alliée de choix, la désinformation.

La désinformation

La désinformation consiste à bloquer, tronquer, déformer ou détourner une information. Le moyen le plus simple de désinformer consiste tout simplement à ne plus appeler les choses par leur nom. Par exemple, dire du Premier Ministre Turc actuel, M. Attalay Erdogan, dangereux fanatique islamiste qui se plaît à répéter « Les coupoles de nos mosquées sont nos casques, leurs minarets sont nos baïonnettes, et les sermons de nos imams sont nos chants de marche » qu’il est un « islamiste modéré » de façon à masquer la dangerosité du personnage, de ses idées et de sa politique.

Autre exemple de désinformation, c’est ce que j’appelle « allumer des contre-feux » pour détourner l’attention du public comme le torero détourne l’attention du taureau avec sa cape. Pour mieux illustrer mon propos, j’évoquerais l’actualité récente : alors que la situation politique en Côte d’Ivoire est toujours aussi instable et qu’elle commençait à attirer l’attention du public sur certaines pratiques peu glorieuses de certains de nos dirigeants, cette dernière fut opportunément détournée par les révolutions arabes, qui, parées de toutes les vertus de la légitime aspiration des Peuples à plus de démocratie (mais qu’en est-il réellement ?), ont chassé la Côte d’Ivoire des journaux et étouffé les interrogations qui commençaient à naître. CQFD.
Comme la pléthore, la désinformation bénéficie elle aussi d’un précieux allié, qui est même un véritable mode d’emploi de désinformation : le politiquement correct.

Le politiquement correct

« Le politiquement correct est d’autant plus dangereux qu’il va à l’encontre de la logique et du bon sens. » (Karl Lagerfeld)
Inventé aux États-Unis durant les années 1980, le politiquement correct s’est rapidement répandu dans le monde occidental et, porté par différents leaders d’opinion, politiciens et médias en tête, s’est très vite imposé. Le politiquement correct se contente d’un principe très simple qui favorise sa diffusion et accroît sa dangerosité : il suffit d’aseptiser son langage, ce qui entraîne automatiquement une aseptisation des idées, ou plutôt une étroitisation de l’esprit. Ainsi, il ne faut plus dire « un nain » mais « une personne de petite taille », voire « une personne à la verticalité contrariée ».

Mais là où le politiquement correct devient véritablement pernicieux, c’est qu’à force d’aseptiser le langage comme les idées, il permet insidieusement d’installer dans les esprits un « prêt-à-penser » qui facilite la reprise en main de l’opinion publique par la classe dirigeante à son seul profit. En effet, comme le « prêt-à-penser » est diffusé à outrance par les médias, mais aussi le système d’éducation, il s’ancre fermement dans l’esprit des gens, qui, tels des zombies décérébrés ou des suppôts fanatisés, deviennent de très zélés agents de la « police de la pensée », prêt à dénoncer gratuitement, c’est à dire sans même espérer en tirer un profit ou une récompense, les comportements « déviants » ou plus exactement, non-politiquement corrects. Ce qui nous ramène aux systèmes politiques totalitaires du 20e siècle, communisme, stalinisme, fascisme, nazisme, maoïsme ou castrisme, dans lesquels ces pratiques étaient fortement encouragées, et généralement récompensées par une adhésion au parti unique dirigeant le pays.

Ainsi, appeler un chat, un chat, est maintenant une pratique à risque qui peut vous valoir un véritable procès en inquisition, suivi d’un lynchage médiatique dont on ne se relève ni rapidement, ni facilement, et parfois jamais. J’en ai personnellement fait l’expérience récemment : à une personne qui s’émerveillait de voir toutes ces femmes masquées qui, d’après elle, donnaient un petit air exotique charmant aux mornes rues de notre pays, j’ai objecté que ces femmes était à la fois les victimes et les soldates d’une dangereuse doctrine totalitaire conquérante qui les aliénait et les ravalait au rang d’objet tout en jetant à la figure des femmes occidentales qu’elles n’étaient rien de moins que « des putes »… Que n’avais-je pas dit là ! Je me rendais coupable de diffuser librement des propos non-politiquement corrects qui démontraient sans coup férir mon étroitesse d’esprit et mes idées nauséabondes « qui rappellent les heures les plus sombres de notre histoire » et qui stigmatisaient ces pauvres femmes pour des motifs certainement racistes… La sanction fut immédiate : cette personne m’a déclaré personæ non-grata et s’est empressée de faire ma réputation autour d’elle !

L’auto-censure

L’auto-censure, très répandue dans les milieux de l’information, est la forme ultime de censure : celle que les personnes à l’esprit formaté par le politiquement correct s’appliquent d’elles-mêmes, fliquées par leur propre inconscient. Son hégémonie dans la société occidentale moderne est tristement révélatrice de l’ampleur du mal. Qui peut honnêtement dire qu’il ne s’est jamais auto-censuré ? Généralement par crainte d’une possible, ou d’une hypothétique, mise au banc. Or, l’auto-censure n’est-elle pas la pire atteinte au droit fondamental, et garanti par la Déclaration des Droits de l’Homme et de l’Individu, à la

Liberté d’expression ? Une atteinte tellement grave et intrusive que le pouvoir en place, grâce à sa propagande et au lavage de cerveau qu’il a fait subir au peuple, n’a même plus besoin de surveiller ce dernier qui est devenu son propre geôlier.

Conclusion

Résister à l’embrigadement et lutter contre les nouvelles formes de censure est donc un combat quotidien qui se rapproche du châtiment de Sisyphe : c’est difficile, c’est ingrat, c’est épuisant et on n’en voit jamais la fin. Cela exige donc une force de caractère qui permette de s’affranchir du « qu’en dira-t-on » et de la pression sociale que le politiquement correct et l’auto-censure font peser sur chacun de nous.
« Nous n’envisageons pas de taire ce que nous pensons, quand bien même nous nous tromperions. Nous refusons de nous censurer, et même de le faire sans avoir l’air de le faire, en formulant, par exemple, ce que nous pensons, pourvu que nous ne parlions « ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des coups en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose. » 

Pierre Caron de Beaumarchais « Les noces de Figaro »

François Sardou

Print Friendly, PDF & Email
Share

Les commentaires sont fermés.