Les personnalités qui vont compter en Tunisie

Publié le 23 août 2013 - par - 912 vues
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Islamectomie 210J’ai écrit plusieurs articles sur les événements actuels en Tunisie. Si la situation politique semble s’enliser, elle finira bien par déboucher. Sur quoi ? Toutes les hypothèses restent encore ouvertes. Nous pouvons cependant commencer à cerner les personnalités qui semblent se dégager et qui pourraient jouer un rôle dans les jours et les semaines à venir. Mettons donc des têtes et des noms sur ces personnalités. Pour les détails biographiques, vous pourrez vous reporter aux fiches Wikipédia (dont je mets les liens pour chaque nom).

1. Le pouvoir actuel

1.1. Les guignols de la Troïka

Commençons par éliminer les représentants du pouvoir officiel appelé « Troïka ». Il s’agit de trois hommes de paille au service d’Ennahdha, le parti islamiste et de ses deux petits idiots utiles, les partis Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol. Une seule photo suffit à les présenter.

MBJ-Marzouki-LarayedhDe gauche à droite :
Mustapha Ben Jaafar (MBJ), 72 ans, du parti Ettakatol, est le Président de l’Assemblée nationale constituante (ANC).
Moncef Marzouki (surnommé « le tartour »), 68 ans, du CPR, est le Président provisoire de la République.
Ali Larayedh, 58 ans, d’Ennahdha, est le chef du gouvernement, ou Premier ministre, poste que tient absolument à conserver Ennahdha.

1.2. Le vrai patron : Rached Ghannouchi

Car le vrai patron actuel de la Tunisie (peut-être pour plus très longtemps) est Rached Ghannouchi, 72 ans, président d’Ennahdha, ancien terroriste, membre des Frères musulmans, même s’il n’a aucune fonction officielle.

GhannouchiEn effet, Ennahdha contrôle le gouvernement, il est le parti majoritaire à l’ANC, il a infiltré les administrations et il a placé ses hommes de main à la tête des 24 gouvernorats, des 264 délégations (une délégation par municipalité) et des 2073 secteurs. De quoi truquer toute élection à venir…

2. Les opposants

2.1 Béji Caïd Essebsi

Béji Caïd Essebsi (BCE), 86 ans, est ancien ministre de Habib Bourguiba. Puis il a fait partie du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), parti de Ben Ali. Après le printemps arabe, le RCD étant dissous, Béji Caïd Essebsi a fondé le parti Nidaa Tounes à qui on reproche parfois de recycler les anciens benalistes du RCD.

EssebsiMalgré son grand âge, Béji Caïd Essebsi est toujours alerte et c’est un fin politicien qui a des réseaux nationaux et internationaux. Il n’a pas une popularité débordante, mais on lui reproche pas son passé benaliste. En outre, Nidaa Tounes est désormais le parti majoritaire dans les sondages d’opinion pour les législatives. Quant aux présidentielles, « BCE » caracole largement en tête des intentions de vote.

2.2. Hamma Hammami

Hamma Hammami, 61 ans, est porte-parole du Parti des travailleurs, mais est surtout connu pour être le leader incontesté de la coalition du Front populaire (gauche radicale).

HammamiMalgré son positionnement très à gauche, Hamma Hammami jouit d’une grande popularité, due aux persécutions dont il a été l’objet sous Ben Ali (prison, torture, clandestinité), et à son charisme hors pair. Hamma Hammami est résolument laïque et ne veut pas entendre parler de religion.

2.3. Houcine Abassi

Houcine Abassi, 65 ans, enseignant de profession, n’est pas un politicien mais un syndicaliste : il est le secrétaire général de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT).

AbassiL’UGTT est une puissante centrale syndicale, et un véritable Etat dans l’Etat en Tunisie puisqu’il est fort de 750.000 membres pour 11 millions d’habitants. L’UGTT est donc capable de paralyser le pays sur un simple appel à la grève générale. C’est ce qui donne du pouvoir à Houcine Abassi, même s’il ne brille pas par ses compétences et son charisme et s’il ne veut pas trop s’impliquer en politique.

3. Les interactions

Le Front de salut national (FSN) a réussi un exploit : réunir Béji Caïd Essebsi l’ancien benaliste et Hamma Hammami la bête noire de Ben Ali. Les deux leaders politiques s’entendent désormais comme larrons en foire malgré leurs divergences politiques.

BCE-HammamiAlors l’un prendra-t-il le dessus sur l’autre ou se partageront-ils temporairement le pouvoir ? Idéalement, on verrait bien Béji Caïd Essebsi à la Présidence de la République et Hamma Hammami chef de gouvernement. Mais nous en sommes encore loin, et puis les vieilles querelles politiques resurgiront de toute façon aux élections… ou avant !

Rached Ghannouchi a tenté de casser cette union sacrée en proposant un marché à Béji Caïd Essebsi lors d’une réunion secrète à Paris le 14 ou 15 août dernier.

BCE-GhannouchiOn connaît les termes principaux du deal : Rached Ghannouchi a proposé plusieurs postes de ministres pour Nidaa Tounes, à condition qu’Ennahdha reste chef du gouvernement. On dit même que Béji Caïd Essebsi s’est vu proposer le poste de Président provisoire de la République. De toute façon « BCE » a tout refusé en bloc, ce qui fait que cette réunion secrète ne lui a pas porté préjudice au sein de l’opposition et du FSN. Bien au contraire…

Vous ne trouverez pas de photos réunissant Rached Ghannouchi et Hamma Hammami : ils se détestent cordialement, le premier traitant le second de marxiste léniniste athée et islamophobe, le second exécrant les islamistes même ceux dits « modérés ».

Quant au leader syndicaliste Houcine Abassi, il avait impliqué l’UGTT dans le FSN, mais il semble s’en détacher en devenant le facteur entre le FSN et Ghannouchi, faisant une navette incessante pour arriver à un « compromis » pour l’instant improbable.

Ghannouchi-AbassiCes poignées de main récurrentes entre le leader d’Ennahdha et celui de l’UGTT ne plaisent pas à tout le monde au sein du FSN, en particulier chez ceux qui veulent vraiment « dégager » Ennahdha hors de Tunisie (et pas seulement hors des administrations…) Ces opposants radicaux se font traiter de « maximalistes » par les opposants modérés qui pensent qu’il faut tout de même qu’Ennahdha reste dans le jeu démocratique.

4. Les outsiders

Peut-être verra-t-on surgir un homme ou une femme providentiel ? Il y a seulement deux ou trois noms qui me viennent à l’esprit. Que les autres prétendants m’excusent !

4.1. Wided Bouchamaoui

Wided Bouchamaoui est une femme, ce qui nous change un peu… Elle préside l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (UTICA), centrale syndicale patronale. Comme son nom l’indique, l’UTICA  rassemble à peu près tout ce que la Tunisie compte comme chefs d’entreprise (hormis le secteur agricole, qui est plutôt légitimiste donc « troïkiste » pour le moment).

BouchamaouiWided Bouchamaoui, dont le nom avait circulé au sein du FSN comme possible chef du gouvernement, a l’avantage d’être une bonne économiste (et la Tunisie a besoin d’un redressement économique et social), d’être entreprenante et meneuse d’hommes (normal pour un chef d’entreprise), et surtout d’être politiquement neutre. En particulier, elle n’a pas baigné dans les affaires de corruption sous Ben Ali. De plus, elle s’entend bien avec l’UGTT dans les négociations sociales, et l’UTICA et l’UGTT collaborent activement dans les Comités de salut public qui se créent dans les régions. Mais Wided Bouchamaoui dit qu’elle n’est pas intéressée par la politique. D’autres patrons ont dit ça avant elle…

4.2. Rachid Ammar

Si la Tunisie devait avoir un équivalent du Al-Sissi égyptien, ce serait le général Rachid Ammar, 63 ans.

AmmarRachid Ammar formé à l’Ecole de guerre de Paris était général de corps de l’armée de terre sous Ben Ali. La veille du départ du Président déchu, il aurait refusé de faire tirer sur les manifestants. Cette attitude présumée pendant le « printemps arabe » tunisien lui vaut une immense popularité. Rachid Ammar a été promu chef d’état-major des armées. Mais en juin 2013, il annonce brutalement qu’il démissionne soi-disant pour prendre sa retraite, ce qui a surpris et déçu les Tunisiens. Un retour sur la scène de Rachid Ammar est-il possible ?

4.3. Zine el-Abidine Ben Ali

Je sais qu’il est provocateur de citer Zine el-Abidine Ben Ali (alias « ZABA »), 76 ans, dans cette liste de personnalités tunisiennes qui peuvent avoir un avenir politique. Pour le moment, ZABA est planqué en Arabie Saoudite dans un exil doré, comme le montre cette photo avec son épouse Leïla Trabelsi dont les frasques et la famille ont fait couler beaucoup d’encre.

BenAliMais les réseaux benalistes ne sont pas tous morts, et puis étant donnée la situation dramatique du pays sous la coupe islamiste, on commence à entendre des Tunisiens dire que « c’est pire que sous Ben Ali ». Pour se prémunir d’un retour des benalistes en politique, la Troïka veut faire voter une loi d’« immunisation de la Révolution », qui consisterait à interdire de fonctions politiques ou de responsabilités dans les administrations tous ceux qui ont officiellement soutenu ZABA par le passé. Mais ça représenterait trop de monde, et puis pour l’instant c’est plutôt des « nahdhaouis » dont les Tunisiens veulent purger le pays.

Djamila GERARD

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