Les petits arrangements catholiques avec le futur ordre religieux

Bel exercice de relativisme ce matin même sur France-Info. Un responsable du magazine La Vie (autrefois « catholique illustrée… ») nous parle de la laïcité. Il a pour cela les deux minutes trente du minimum syndical et doit donc choisir assez précisément ses mots.

Un trapéziste lâché dans l’espace, mains tendues, à la rencontre d’un  partenaire, n’eut pas exécuté saut de l’ange plus brillant. L’acrobate dont le nom m’échappe a réussi, parlant d’extrêmes, à citer une bonne demie-douzaine de fois le vocable « catholique », et pas une seule fois celui d’ « islamiste », voire même d »Islam ». En termes sportifs, cela nous donna une fin de match sanctionnée par un score sans appel (comme disent les spécialistes) : les Cathos battent les Salafistes 6 à 0 et remportent haut la main le challenge des ignominies anti-laïques. 

J’ai pris le parti d’en rire, entendre ça au réveil pouvant vous foutre une journée en l’air. Et puis, tout de même,  je me suis dit qu’il valait la peine de tenter d’extraire le clou qui crucifie un peu plus chaque jour ma conception du vivre-ensemble. Car enfin, il devient carrément insupportable de subir, jour après jour, le discours pontifiant, sûr de lui et dominateur, qui prétend trouver un équilibre là où il ne peut à l’évidence et dans l’état des lieux actuel, y en avoir le moindre.  

Un simple coup de fil de journaliste aux services de renseignement suffirait pourtant pour mettre les choses dans leur vraie perspective. Ce qui se dit en France dans les mosquées, les écoles coraniques et celles où l’on forme soi-disant les cadres de l’Islam  à la règle républicaine et laïque d’une démocratie, n’a strictement rien à voir avec les tentatives de quelques prélats pour remettre les Catholiques français dans le droit chemin du dogme pur et dur.

On feint donc de l’ignorer. On oublie de rappeler que la hiérarchie catholique a su, dans notre pays et quand il le fallait, pointer du doigt ses bergers tentés par l’affrontement civil, et les marginaliser. J’attends que sa pareille musulmane en fasse de même et comme soeur Anne, je ne vois rien venir.

À La Vie, en revanche, ce menu problème est d’ores et déjà réglé. Les croyants de tous ordres suivent leur petit bonhomme de chemin sans se laisser influencer le moins du monde par les boute-feux cherchant à les dresser contre le pouvoir civil. Main dans la main, toutes nuances dogmatiques abolies, ils iront ensemble vers les douces prairies où ruminent les troupeaux pacifiés. Ils sont déjà au Paradis mais ils ne le savent pas encore.

À défaut, ce qu’à Dieu ne plaise, de rejoindre l’Inspirateur de leur foi avant l’heure, les journalistes et chroniqueurs de La Vie seront bien inspirés de regarder tout bonnement autour d’eux. Ils remarqueront, s’ils ont au préalable fait vérifier leur acuité visuelle, le changement désormais parfaitement perceptible du paysage humain dans leurs villes et même, s’installant doucement mais sûrement, dans leurs campagnes. Peut-être alors se souviendront-ils pour de bon de l’année 1905 et de ses effets.

Cette année-là, le paysage civil changea assez radicalement en France. Par la Loi, appliquée sans défaillance et longtemps respectée avec bien sûr des arrangements de raison publiquement négociés. En famille et sans affrontements violents. Autres temps. Un siècle plus tard, la question se pose, elle doit même se poser d’urgence, d’appliquer à nouveau cette loi avec la même rigueur qu’à sa naissance. Ce débat n’a pas fini d’occuper le terrain, et les consciences. Il pourrait cependant être tranché comme il le fut à l’orée du XXè siècle. Avec, sans plus, un peu de courage.

Je refuse de croire que les gens de La Vie (entre autres émetteurs d’opinions) voient dans les attaques quotidiennes contre la loi de 1905 une manière de mettre à mal un cadre dans lequel ils se seraient sentis jusqu’ici à l’étroit. Cent années d’une telle frustration! Prendraient-ils alors une revanche sur les laïcards du petit père Combes? Je sens pourtant, dans leur discours, la tentation de l’alliance avec des partenaires dont ils prennent la fraternelle parole pour argent comptant, ce en quoi ils ont tort à mon avis. 

Une chrétienté priée par la force et le sang de se replier sur ses bases européennes, des États calculateurs, dévalués, corruptibles et rhumatisants, une caste de négociateurs davantage motivée par ses intérêts catégoriels que par ceux de la collectivité : les faibles étant par avance désignés, c’est là une très dangereuse stratégie.

Alain Dubos 

 

 

 

 

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