Les ronds-de-cuir de la DGSE

Publié le 25 novembre 2020 - par - 13 commentaires - 1 533 vues
Traduire la page en :

Un jour, un papier arrive dans votre boîte aux lettres. Cette lettre a trente ans de retard et plusieurs strates sociales d’écart. Vous ouvrez l’enveloppe, observez l’en-tête du ministère des Armées, le numéro de candidat et l’objet : “Concours externe pour l’accès au corps des Attachés”.

Les épreuves d’admissibilité ont lieu à Paris, début décembre 2020, dans le voisinage du château de Vincennes ; là même où vous vous êtes entraîné pendant votre PMP parachutiste, là où vous retrouviez votre pote Yann, chaque week-end, après son service, quand il fermait le café-tabac de ses parents, sur la place du Château.

Seulement, voilà, trente ans ont passé. À l’époque, quand vous sortiez de votre école de journalisme, la tête pleine de faits historiques, avec encore à l’oreille les cours magistraux des profs d’Assas qui vous enseignaient les relations internationales, les cours de civilisation américaine à la fac de Censier-Daubenton, peut-être était-ce un projet envisageable. À l’époque, peut-être, avec du travail, vous pouviez espérer réussir ce concours d’entrée à la DGSE, vous fondre dans le moule d’une administration, d’une carrière de fonctionnaire catégorie A.

Mais, quand vous êtes un père de famille de 53 ans, habitant à Marseille, que vous devez dépenser les quelques centaines d’euros nécessaires pour vous présenter à cette première session d’admissibilité parisienne, comment faites-vous pour vous projeter sur un tel avenir ? Un poste de stagiaire pendant un an, révocable, un studio quelque part en banlieue parisienne pour aller au boulot, avec l’épouse et les enfants que l’on joint par Skype et à qui on n’envoie même pas d’argent… Non, ce n’est pas envisageable, ce recrutement est destiné aux petits “bourges” qui sortent de leurs études, avec leur master ou leur doctorat dont l’encre est à peine sèche.

J’ai lu les documents proposés par l’administration : l’arrêté du 6 juin 2017 fixant les règles, le programme des épreuves, etc. J’ai consulté les annales de l’année 2019, avec les attentes de l’administration et les “meilleures” copies. J’ai observé les graphismes de gens brillants, un peu scolaires parfois, mais impeccablement exhaustifs. Je me suis dit que j’aurais pu, autrefois, être un de ces singes savants qu’affectionnent les administrations, un de ces cadres A qui nous envoient systématiquement au tapis dans toutes les guerres qu’on nous fait.

À mon âge, la DGSE a formaté des types qui “en ont vu”. Ils ont compulsé des milliers de documents confidentiels, ont dit trente mille fois bonjour aux gardiens à l’entrée du bâtiment, en bas, ont pris l’habitude de prendre leur café et de discuter avec les mêmes collègues. À la maison, les copains de leurs gosses ont un regard admiratif :” son père est une sorte d’espion, un truc comme ça”. On prend des poses, on observe un silence de circonstance dans les conversations. Tout le monde sait qu’on est… Le secret professionnel, les “ce n’est pas racontable”, et toute la mythomanie somnifère qui va avec.

Sauf que le criminologue Xavier Raufer vient d’écrire un papier intitulé : “Renseignement et anticipation, persistant problème contextuel”. Cet éminent et sympathique chercheur nous dit que “la sécurité globale doit d’abord parer aux surprises”, citant “la société du risque” du sociologue allemand Ulrich Beck, qui disait que tout spécialiste devait devenir prévisionniste, que l’essentiel était de savoir devancer. Beck déplorait déjà que dans le monde de la sécurité globale, la phase de la détection précoce des menaces soit “négligée” par des “gens n’ayant pas idée de comment anticiper.” D’où les navrantes guerres néocoloniales dans lesquelles nous avons été embarqués.

Comment donc combattre l’aveuglement et agir à temps ? L’étudiant qui prépare le concours d’entrée d’analyste à la DGSE est un jeune homme (ou une jeune femme) qui débute une carrière professionnelle de cadre A. Sociologiquement, il ou elle appartient à une famille aisée, les études sont en rapport. Il est plus facile d’être parisien, le concours et la carrière se déroulant à Paris.

Or, ces jeunes gens brillants et propres sur eux vont se confronter à des adversaires qui ont intégré des cellules combattantes depuis l’adolescence, ont affronté mille dangers : ceux des services de sécurité intérieure de leurs pays, les traîtres, les espions, les affrontements entre factions. Il y a des viols, des meurtres dans le vécu de nos ennemis. Face à cela, qu’oppose le candidat à l’analyse de la DGSE ? Une parfaite connaissance des analyses passées. Les analyses des services de renseignement, nous dit Xavier Raufer, “cherchent dans le seul passé les références et normes de leur action future.” Notre DGSE, administrative s’il en est, prépare la guerre d’hier, pas celle d’aujourd’hui, encore moins celle de demain. Le chercheur donne l’exemple de l’Onu qui prépare son plan d’action de paix au Yémen en se basant sur l’année 2012. Avec dix ans de retard.

Tout savoir du passé permet-il de contrer l’attaque de demain ? Non. Être pratiquant de boxe française en amateur permet-il d’affronter un champion comme Buakaw Banchamek en muay-thaï, au stade Lumpinee à Bangkok ? Non, là encore.

Alors, pour cesser de mal paraphraser Xavier Raufer et de critiquer stérilement une administration qui m’a tant fait rêver, je me permettrai de continuer mon modeste travail d’anticipation – qui sera ponctuellement lu par le ministère des Affaires étrangères quand le système de veille informatisé décèlera le nom d’un groupe terroriste, le mot “djihad” et autres termes convenus du milieu. Linkedln fera son travail pour m’informer du passage du “ministère des Armées”…

Mais je n’apporterai pas ma contribution citoyenne aux réflexions des personnes en charge de la défense de mon pays de naissance. Comme ma patrie ne bénéficiera pas du concours de tant d’autres atypiques, de hors-chapelles, qui, par le hasard, l’intuition ou la sensibilité, auraient pu pressentir une attaque d’un type nouveau, ou préparer une attaque contre nos ennemis. C’est ainsi que l’on devrait mener une guerre, attaque ou contre-attaque, pas obligatoirement avec un coup de retard comme on le fait depuis quarante ans.

J’aurais aimé faire partie d’une cellule chargée de cibler une zone, un groupe, avant qu’il ne passe à l’acte. Notre travail aurait consisté à lire toute la presse et les réseaux, à récolter au quotidien des faisceaux de présomption pour donner des cibles aux services action. Nous aurions été des Mícheál Ó Coileáin, des Michael Collins de la DGSE. Mais la DGSE ne prend pas des stratèges commis à la Poste, fussent-ils de la trempe d’un Michael Collins qui a organisé la meilleure armée secrète au monde. Il faut à la DGSE des individus qui rentrent bien dans les clous, pour perdre nos guerres “selon les attentes”.

William Kergroach

 

Print Friendly, PDF & Email

Riposte Laïque vous offre la possibilité de réagir à ses articles sur une période de 7 jours. Toutefois, nous vous demandons de respecter certaines règles :

  • Pas de commentaires excessifs, inutiles ou hors-sujet (publicité ou autres).
  • Pas de commentaires injurieux ou diffamants envers les auteurs d'articles ou les autres commentateurs.
  • La critique doit obéir aux règles de la courtoisie.
  • Pas de langage ordurier ou scatologique, y compris dans les pseudos
  • Pas de commentaires en majuscules uniquement.
  • Il est rappelé que le contenu d'un commentaire peut engager la responsabilité civile ou pénale de son auteur

Notifiez de
thierry

Les francs mac sont le vrai ticket d’entrée, il est vrai, et le grade (qui vous donne votre salaire et votre vocation à occuper 1 poste d’un certain niveau) est systématiquement piétiné au profit d’une kakistocratie pour qui la gloire est autorisée…de tous temps ce fut ainsi et aujourd’hui comme hier à certains la gloire, à d’autres la raillerie et la honte. Mais pas sûr que la gloire profite à ceux qu’il faut.😂

Roro

Le pays qui s’enorgueillit de déployer des sous-marins high-tech à 1 Milliard d’euros piéce , tandis qu’il sous-traite le renseignement humain et se montre impuissant à éviter que ses centres urbains ne soient gravement gangrenés est un pays condamné …

Collomb'Castaner'Darmanin

ces ronds de cuirs sont tous encartés à la secte étatique Franc-Maçonnerie
et qui sont en réalité des mafieux en cols blancs et de supers gros parasites
qui jouent sur tout le tableau avec les barons et les califes de la drogue
qui comme chacun sait sont tous des bougnoules et des bicots qui gangrènent
et pourrissent la France de l’intérieur tout en devenant des multimillionnaires
voire des milliardaires qui ensuite achètent tous ces politicards véreux et pourris
jusqu’à la moelle que sont en réalité tous nos gouvernants/tes de prostitués/ées !

Aquarium

Pour avoir vecu plus de 10 ans sous couverture en France je peux vous dire qu’ils sont NULS )))))

Aquarium

Les agents francais vus par les Russes, sur le contre-terrorisme : très cultivés, mais peu adaptés aux ennemis d’aujourd’hui (terrorisme musulman, domaine dans lequel nous sommes censés échanger des informations).

VORONINE

” ce n’est pas en calibrant les oeufs que l’on obtient les plus beaux canards ” dit le proverbe chinois !deux remarques : avant quand on parlait du SDECE ou de la DGSE on disait ‘ la piscine “, aujourd’hui , les gosses disent “la boite ” ,” papa travaille à la boite “.La deuxième remarque , c’est que après plus de trente ans de service , dont plus d’une dizaine dans les forces spéciales, après avoir passé une maitrise de relations internationales , parlant 5 langues dont deux “rares “( pas tant que ça , en fait !), acquis sur certains pays une connaissance supérieure à celle que j’ai de mon propre pays , il est difficile d’obéir aux ordres d’un choupinet , tout juste sorti de Sciences PO.ou de l’INALCO …..

meulien

Il faut savoir que le quai d’Orsay joue, depuis longtemps, contre nos services, j’en ai eu la confirmation à une certaine époque.

Miryna

Il faudrait leur faire lire “L’art de la guerre” de Sun Tzu à condition bien évidemment qu’ils en comprennent le sens ce qui n’est pas gagné. J’ai de grands doutes sur leur niveau de compétences étant donné qu’ils n’ont jamais mis les mains dans le cambouis.

François BLANC

L’exemple type de fonctionnaire borné qui serait parfait à la DGSE c’est CASTEX.
J’ai quitté l’armée opérationnelle pour ne plus recevoir d’ordres de ces incapables.

Mörback

1/ “qui sera ponctuellement lu par le ministère”….par le ministère , sûrement….par le Ministre, c’est nettement moins sur, ça dépend du positionnement hiérarchique du rédacteur…2/ Ne jamais oublier les méfaits induits par la politique du chiffre mis en place par un président “médiatique”…

zéphyrin

intéressant et on retombe toujours sur les bonnes opportunités pour certains se chauffant depuis plusieurs générations près de l’âtre centralisé

patphil

” mon modeste travail d’anticipation – qui sera ponctuellement lu par le ministère”
vous le croyez vraiment ?

.Dupond1

Une petite vidéo vaut mieux qu’un long discours pour ce qui est de nos “zélites” parisiennes élevées a l’ombre de la machine a café !!!……il nous faudrait un Clemenceau : nous avons des fils a papa a l’abri derriere le digicode (NKM ne connaissait pas le prix d’un tiket de métro)
https://www.youtube.com/watch?v=L1N3WXZ_1LM

Lire Aussi