Les salauds : Claire Denis balance le cinéma français dans la fosse multiculturelle

Il était raisonnable de penser qu’avec Le jour et la nuit, Monsieur Bernard-Henri Lévy avait conduit le cinéma français vers les abysses d’où même l’embellie des Ch’tis et autres Campings eurent du mal à le sortir entièrement.

C’était compter sans Madame Claire Denis qui, au mot « Fin » de son film Les Salauds, reconduit en lambeaux ensanglantés le malheureux grabataire (le cinéma français) à ce qui parait bien être là, enfin scellée, sa dernière demeure.

Les Salauds donc. Nous sommes, durant une heure et demie d’intense questionnement sur la vacuité des choses, en compagnie de quelques zombies mâchouillant des suites de mots aussi brèves qu’incompréhensibles, ravalées telles des potions sous des mines, des mimiques, des masques et des outrances de jeu rappelant les grandes heures du cinéma muet, quand il s’agissait de faire passer par la seule expression du visage et du geste la palette plus ou moins complète des sentiments humains.

Pour faire ingérer ce genre de pilule, il faut en vérité s’appeler de nos jours David Lynch, fondre le mystère dans la poésie, la poésie dans le charme des êtres, des décors, et ce charme dans la densité des silences et la pertinence parfaitement dosée des attitudes comme des dialogues. On nomme cela talent.

Les Salauds de Madame Denis errent quant à eux, copulant à l’occasion sur des paliers, d’une séquence inutile à une énigme sans suite ni explication, d’un dialogue pour sourds profonds oralement rééduqués à des parodies de Mulholland Drive ou d’Orphée, sous l’œil d’une camera complaisante pour la ligne blanche d’une route, la carcasse d’une voiture accidentée ou le tableau de bord d’une Alfa Romeo époque Antonioni. On nomme ça tirer-à-la-ligne dès lors que rien, depuis la première image de cet ultra-navet, ne dit, ne montre voire ne suggère quoi que ce soit.

Monsieur Vincent Lindon traverse en majesté sous Prozac ce néant avec la grâce physique d’un Gabin en rogne pressé de rentrer chez lui sous une averse de grêlons. On aimerait qu’il se détende, par un sourire, une bonne blague, une tape dans le dos de quelqu’un, mais Madame Mastroianni veille, dont l’entrain et la gaité pour salle d’incinération verrouille toute velléité pour lui d’échapper au naufrage (il pilote des super-tankers, ça peut expliquer des collisions nocturnes et des marées noires au Kamchatka). Un enfant apparemment disputé entre collatéraux et géniteurs sert de fil rouge à ce refus d’histoire. Tel le spectateur, il ne comprend strictement rien à ce qui se passe mais, compte tenu de son âge, c’est bien normal.

Deux personnages échappent cependant au désastre annoncé par une première séquence de série TV bas-de-gamme : une fliquette et un médecin tous deux africains, intouchables dont le plaisir qu’ils éprouvent à faire à tour de rôle la leçon aux vestiges de civilisation blanche qui rampent à leurs genoux nous montre à quel point le bain multi-culturel est la seule chance de sauver, d’urgence, ladite civilisation. Il semble même que le seul message de ces bobines de celluloïd dévidées comme on le fait de tripes dans un abattoir soit celui-là. Raison sans doute pour laquelle le film est carrément encensé par la presse dite de gôche. On n’est jamais mieux reflété que par son propre miroir.

Un point positif : mon addiction aux Haribos et autres chimies masticables a trouvé là un bienheureux, quasi-lascif, terrain d’apaisement. Cela ressemblait au phrasé des acteurs, en symbiose. Derrière moi, une dame dégustait à la cuillère une salade de saison sous cellophane en sirotant une boisson gazeuse. Seuls ou presque dans la salle, nous nous souhaitâmes fort civilement bon appétit, puis, lorsque tout fut consommé, bonne nuit, ce qui, désespoir et colère n’aidant pas vraiment, étant repartis vers nos destinées, se révéla pour ce qui me concerne et jusqu’aux petites heures, un voeu pieux.

Alain Dubos (5000 films en mémoire vive).

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