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Les tireuses d’élite de l’Armée rouge : quelles femmes !

Ce livre* écrit par Liouba Vinogradova emporte le lecteur dans un univers du passé d’où l’on revient impressionné, ému et se questionnant sur notre réel d’aujourd’hui : qui serait encore capable de faire comme elles pour défendre la Patrie ? Quelles femmes ? Mais aussi quels hommes ?

Le passage de poussinette innocente à tireuse d’élite au front se fait brusquement, sans aucun avertissement pour celles qui ne le choisissent pas, brutalement pour toutes, même pour les volontaires constituant la majorité de l’effectif. S’il arrive que l’une d’elles revendique sa survie au terrible siège de Léningrad pour tenter de se soustraire à l’engagement, nombreuses sont celles qui mentent sur leur trop jeune âge pour être incorporées au plus vite. Dans la théorie communiste, la femme est indistinctement la stricte égale de l’homme, niant les différences factuelles définies par la nature humaine et l’Histoire dans cette unité d’égalité. La seule caractéristique particulière justement prise en compte par l’administration soviétique est la plus grande patience des femmes. Un atout essentiel pour un tireur d’élite.

Pour autant, ce récit de faits réels ne reflète pas d’adhésion à l’idéologie communiste, mais uniquement l’ardent désir spontané et inconditionnel de défendre la Patrie envahie par des barbares.
Il est connu qu’en URSS on parlera par la suite de la Grande Guerre patriotique plutôt que de la Seconde Guerre mondiale. Toujours est-il que ces courageuses jeunes filles ont participé à l’un des pires conflits de l’Histoire sous l’un des pires régimes politiques. Originaires de tous milieux sociaux et professionnels, devenues héroïnes de la guerre, nous ne devons pas oublier qu’elles ont participé à libérer le monde de la peste brune, ce dont nous bénéficions encore aujourd’hui, même si d’autres vermines infestent notre quotidien et menacent gravement le futur.

Ambiance : l’administration soviétique a supprimé les plaques d’identité militaires. Ayant disparu anonymement, un combattant n’aura même pas sa famille soutenue par une pension, ce qui équivaut le plus souvent à une condamnation par mort de faim. Des soldats ont cependant gravé leur nom sur quelque objet métallique, que l’on retrouve avec eux encore aujourd’hui lors de fouilles archéologiques après lesquelles leur est assurée, enfin, une digne sépulture. Quant à ceux qui étaient faits prisonniers par les Allemands, sauf pour ceux qui étaient titulaires de médailles, connus pour leurs exploits passés ou pour d’autres après s’être évadés, leur libération les conduisait immédiatement au goulag et dans ce cas aussi il n’y avait pas de pension pour leur famille.

Les uniformes pour femmes étaient rares et beaucoup revêtirent des habits masculins trop grands, y compris les bottes. Rien de spécifiquement féminin n’était prévu dans les fournitures individuelles et leurs cheveux furent coupés comme ceux des hommes, un passage particulièrement difficile pour les femmes cosaques aux longues tresses traditionnelles. Il arriva que dans certaines unités du front, un second pantalon soit exceptionnellement attribué aux tireuses d’élite, qui devaient rester immobiles parfois pendant toute une journée sans pouvoir se dévêtir pour faire leurs besoins.

La formation et l’entraînement furent des épreuves équivalentes à celles des hommes. Leurs instructeurs, d’abord surpris de voir arriver des filles, surtout si jeunes, ne les ménagèrent cependant pas du tout. Un officier, voyant qu’après un ordre de ramper l’une d’elles avait fait un écart pour éviter une flaque d’eau glaciale, la fit recommencer en ligne droite. Après la guerre, il lui expliqua que cette dureté impitoyable avait pour but de les préserver : sur le champ de bataille, pareille mesure de confort conduisait le plus souvent à une mort certaine. Les cartouches étaient fournies à volonté mais il fallait récupérer toutes les douilles à cause de la pénurie de métal, et ce n’était pas le moindre des exercices dans le froid et la boue. Elles apprirent à manger vite, ce qui s’avéra très utile une fois arrivées sur le front.

Pour ces toutes jeunes filles, ouvrir son score ne fut pas facile. Tuer pour la première fois n’est pas une évidence, surtout dans les instants d’après. On ne peut pas revenir en arrière. De plus, viser une cible éloignée et indistincte est une sorte d’exercice pratique. Tirer sur un homme en combat rapproché lors d’une attaque d’infanterie après l’avoir regardé dans les yeux est très différent.

S’ouvre alors un autre univers, celui de ceux qui ont tué et continuent parce qu’il n’y a pas d’autre possible. Toutes les survivantes s’en souviendront des décennies après dans le moindre détail.
Une orpheline racontera que sa première cible fut un Allemand à qui elle avait trouvé un air de père de famille et que cela lui restera toujours un regret. Même si la propagande soviétique répétait sans relâche que tuer des Allemands était un devoir patriotique, la première cible humaine atteinte fut souvent une épreuve douloureuse.

Une motivation à ne pas regretter ses tirs fut souvent la perte d’une camarade, parfois très proche. Les tireuses d’élite opéraient le plus souvent en binôme, afin de se relayer à l’observation fatiguant la vue, aussi l’une couvrant l’autre pendant son tir. De solides et profondes relations de camaraderie et d’amitié furent issues de ces longs moments passés à deux dans la neige et le froid, dans la boue ou sous la chaleur oppressante, toujours avec le danger omniprésent et mortel. L’ennemi nazi était chaque jour plus détesté à mesure que le front progressait, que les camarades étaient tués et que l’on découvrait les horreurs parmi les ruines. Haïs encore plus, les soldats de l’armée Vlassov, ce général russe qui tenta de renverser le régime communiste avec l’aide des nazis, ne furent jamais faits prisonniers. Si on a un compte à régler, on ne le fait pas en s’alliant avec les ennemis de la Patrie.

Particulièrement pour les filles, il était recommandé de ne pas être capturées par les Allemands. Ceux-ci avaient pour habitude de les violer avant de les faire périr dans d’atroces tortures. Il arriva que des tireuses d’élite entendent longuement les hurlements de leurs camarades prisonnières sans pouvoir intervenir. Pas de quoi faire à son tour des prisonniers. Certaines, blessées, se firent exploser à la grenade en tuant des Allemands qui s’approchaient d’elles. Une au moins fut tuée après viols et tortures avec un lance-roquette. Mais il existait pour elles un autre danger, vu par certaines comme un second front : les insistances ou même le viol par leurs propres officiers. Certaines acceptèrent une liaison avec un gradé afin de se protéger du viol par les autres. De plus, certains officiers les prenaient pour leurs domestiques, s’ajoutant à leur rôle au front.

Le texte inclut des narrations des exploits d’autres héroïnes de l’Armée rouge : les pilotes de bombardement, surnommées les « Sorcières de la nuit », qui, en binôme aussi, attaquaient les défenses anti-aériennes allemandes avec de petits avions en contreplaqué. Lents et alourdis par leur charge, ces avions étaient des cibles faciles et il fallait également un grand courage pour opérer ainsi. Au moins une fille pilote abattue en zone ennemie fut capturée et envoyée au goulag après la guerre, comme des dizaines de milliers d’autres, femmes et hommes.

La présence au front de tireuses d’élite soviétiques n’occasionna pas de duels avec leurs homologues allemands tels qu’on peut en voir dans les films. Mais il arriva qu’une tireuse d’élite soit ratée de très peu par un Allemand tirant en même temps qu’elle. La victoire dans ce duel involontaire ne fut due qu’à un quart de seconde et au recul de l’arme russe. Chaque camp avait ses tireurs d’élite performants et expérimentés. De même, il ne fut jamais prouvé qu’une tireuse d’élite avait réussi un tir à travers la fente de vision d’un char, prouesse elle aussi de cinéma.

Les nazis allaient regretter d’avoir attaqué l’URSS. Des profondeurs de l’Asie, division après division, l’Armée rouge renouvelait sans cesse ses pertes, augmentait ses effectifs équipés par des matériels provenant d’usines situées bien au-delà du rayon d’action des bombardiers, ce qui n’était pas le cas pour les Allemands, de surcroît pris entre deux fronts. À partir d’octobre 1944, l’Armée rouge franchit la frontière de la Prusse-Orientale. L’enthousiasme à forcer cette ligne fut accentué par la propagande soviétique. Après avoir chassé les nazis de leur Patrie, libéré la Lituanie alliée, les soldats pénétrèrent en territoire allemand, bien décidés à vaincre l’ennemi haï et à faire payer tout ce qu’ils avaient vu et subi. Beaucoup avaient un proche à venger, ordre fut donné de violer toutes les femmes allemandes et de récupérer dès que possible tout ce qui était en état de fonctionner. Ces horreurs pouvaient être accentuées par la consommation d’alcool dont les Russes étaient friands. Ils buvaient même du méthanol, impropre à la consommation et causant de nombreux morts, aveugles, ou invalides. La découverte des camps de concentration nazis augmenta encore le désir de vengeance. Ce qui surprit particulièrement les soldats soviétiques fut de découvrir la richesse, voire l’opulence de l’Allemagne nazie, eux qui survivaient dans la nuit communiste, et ils se demandèrent ce que les Allemands étaient venus faire chez eux. C’est ce que se demandèrent les tireuses d’élite qui, pour la première fois depuis longtemps, investissant des maisons désertées, purent faire une digne toilette, manger convenablement et dormir dans des lits avec draps et couvertures.

Une fois rentrées chez elles, il fallut bien longtemps pour qu’elles retrouvent un peu de ce qu’elles s’étaient passagèrement approprié chez les Allemands. Des années de disette et de dénuement les attendaient. L’État soviétique, dans la prétention et l’incompétence communistes, prenait tout aux petites gens dont le salut ne venait que du potager et d’un peu de bétail. Elles n’eurent même pas la reconnaissance des autres, qui considéraient qu’elles avaient tenu un rôle n’étant pas celui d’une femme, les suspectaient de s’être prostituées ou d’avoir usurpé leurs décorations. Elles eurent souvent des difficultés pour se marier. Elles durent attendre longtemps une indemnité pour leurs années de combats. Leurs souvenirs de guerre les hantaient et elles ne trouvaient personne à qui en parler. Une situation inhumaine pour ces jeunes filles à qui il fut, vraiment, beaucoup imposé.

Daniel Pollett

*Les tireuses d’élite de l’Armée rouge,
Liouba Vinogradova, éditions Héloïse d’Ormesson, 2018, 380 pages.