Les tribulations d’un jihadiste tunisien en Syrie

La presse tunisienne est préoccupée par le sort de jeunes Tunisiens partis au jihad en Syrie et qui meurent par dizaines. Ils ont été recrutés par des filières salafistes et acheminés en Syrie via la Libye, le Liban, le Yémen, la Jordanie et surtout la Turquie. Le nombre de ces jeunes varie selon les sources. On relève une fourchette entre 2.000 et 12.000. les médias tunisiens sont éloquents. Nous en retenons deux journaux, l’un pour ses informations, l’autre pour un récit–témoignage très révélateur.

Voici d’abord ce qu’écrit le journal tunisien al-Sabah (Le Matin) sous le titre Dossier des « jihadistes » en Syrie : « Le nombre de jeunes Tunisiens présents en Syrie pour faire le jihad est évalué à 3.000. Ils sont les victimes d’un lavage de cerveau qui joue sur la corde de la sensibilité religieuse afin de les catapulter comme combustible d’une guerre par procuration et cela pour servir les affaires et les intérêts de pays qui dépensent des sommes faramineuses pour réaliser leurs desseins ». Le journal accuse clairement mais sans le citer « un État du Golfe à l’ambition inégalée qui joue, dans la région arabe, un rôle qui dépasse son importance géographique et politique ». A n’en pas douter, c’est du Qatar qu’il s’agit. Sans oublier, en Tunisie,  la collusion du parti islamiste au pouvoir, al-Nahda, avec les Frères Musulmans de Syrie. En Tunisie, l’affaire créée par le recrutement de jihadistes est devenue une affaire d’État. La situation dans ce pays risque fort de s’aggraver car des milliers de jihadistes sont prêts à rentrer au pays, à l’appel du leader salafiste abou ‘Ayad, proche d’al-Qaeda, recherché par la justice tunisienne. Les Tunisiens craignent de voir rentrer au pays des jeunes qui sont avant tout des jihadistes et qui risquent de prêter main forte aux salafistes. Bien peu seraient récupérables. 

En France, c’est cette même procédure de recrutement de jihadistes qu’utilisent les mosquées d’obédience salafiste pour tirer de nos banlieues de la chair à canon, sous le prétexte fallacieux du jihad. Pourquoi le gouvernement français applique-t-il le principe de précaution dans d’autres domaines mais néglige le domaine sécuritaire ? Il est impérieux de mettre hors d’état de nuire toutes les nébuleuses fondamentalistes qui pullulent en France et qui englobent salafistes,  Frères Musulmans et autres Takfiris ou membres du Tabligh (1) avant qu’ils ne passent à l’action.

Voici ensuite un intéressant témoignage d’un jeune jihadiste (NDT).

Le journal tunisien al-Sarih  (« Le Sincère ») affirme que de jeunes Tunisiens et d’autres arabes sont devenus une marchandise, objet de trafic pour des courtiers et des commerçants en religion. Ils sont pour ainsi dire vendus en Turquie puis intégrés aux groupes terroristes en Syrie et plus précisément au Front al-Nousra, sous l’étendard du jihad.

Le journal donne la parole à un Tunisien de 30 ans qui vient de rentrer au pays après un séjour de sept ans à Antioche (en Turquie) près de la frontière syrienne, avec, dans sa gibecière, mille et une histoires à raconter au sujet de son expérience du jihad en Syrie, de « l’holocauste » de la jeunesse tunisienne et du commerce de la religion sur les bords du fleuve Oronte.

JIHADISTES TUNISIENS MORTS

Des Tunisiens morts au champ du jihad en Syrie

Il s’appelle Mohammad ben Tamansourt. Il a été embobiné par ruse, dit-il, il a porté les armes contre ceux qui lui ont été présentés comme des ennemis d’Allah et de l’islam. Ce n’est que plus tard qu’il a retrouvé  une vision claire, qu’il a constaté le mensonge du discours de l’embrigadement et découvert l’ampleur de la corruption commise au nom du jihad.

Le sort réservé au jeune Tunisien « jihadiste »

« Je ne regrette pas cette expérience », dit Mohammad, « je considère que le destin m’a préservé pour rentrer en Tunisie et démasquer ces criminels ». […] « Je suis parti en Turquie en 2006 avec un contrat de travail alléchant dans une usine textile. J’étais très ébloui par l’expérience de l’islam politique et je voyais dans le Parti de la Justice et du Développement,  sous la direction d’Erdogan, un exemple réussi et une forte preuve que les partis à référence islamique peuvent gouverner et gérer la cause publique. Je ne portais pas en moi les graines de l’extrémisme et je n’avais pas adopté l’idéologie du jihad jusqu’à ce jour où il m’est arrivé quelque chose  d’inattendu ».

Pour la Syrie, Ben Tamansourt n’utilise pas le terme de « révolution » mais de « conflit armé » : « Je fus transféré dans une usine du groupe à la frontière turco-syrienne, spécialisée dans la confection de tenues militaires et de vêtements de combat pour ce qu’on appelle l’Armée Syrienne Libre (ASL) et le Front al-Nousra. En quelques semaines, nous avons commencé à avoir un contact direct avec les responsables des champs de bataille de l’ASL et nous avons  observé, à la vue de tous, comment les jeunes jihadistes, dont la plupart venaient du Maghreb arabe, étaient rassemblés et attendaient pour se faire infiltrer en Syrie, cela en toute connaissance des autorités turques. Au début, la situation me paraissait confuse mais rapidement, je fus ébloui par ce qui se déroulait autour de moi ».

De l’éblouissement aux camps d’entraînement

Cette période d’éblouissement n’a pas duré pas longtemps : Ben Tamansourt est entré en discussion directe avec un responsable de l’ALS (qui s’est avéré plus tard être courtier pour embrigader des jeunes contre de fortes sommes d’argent) et son  parcours l’a conduit dans le giron du courant jihadiste.

« Je voyais des scènes de vidéos qui encensent la bravoure des jihadistes, j’étais ébloui et j’ai senti que j’étais prêt à m’engager dans cette expérience. Quand j’ai pris contact avec Osman alias abi Qotada, il m’a accordé deux jours pour arranger mes affaires puis il m’a conduit dans un centre d’entraînement au sud d’Antioche sur l’Oronte, dans le district d’Iskenderun sous autorité turque. Antioche était la capitale de la Syrie au 7e siècle avant la conquête musulmane et elle reste toujours la capitale des églises syriennes chrétiennes ».

« J’ai reçu un entraînement rapide de dix jours, j’ai appris à tirer, j’ai appris comment démonter et remonter les armes légères et moyennes et comment piéger les infrastructures. Je n’avais pas bien assimilé ce que je recevais d’enseignement mais je percevais en moi une grande fougue pour me lancer sur le champ de bataille et pour porter assistance aux frères moudjahidines ».

Ben Tamansourt a commencé à se réveiller de sa fougue dogmatique dès qu’il a été infiltré sur le territoire syrien : « Le voile sur mes yeux a commencé à se dissiper quand j’ai vu (et entendu) une altercation entre notre très cher chef et des intermédiaires turcs au sujet de sommes qui n’avaient pas encore touchées pour l’embrigadement de dizaines de jeunes, à majorité libyens et tunisiens. A les  entendre, j’ai eu une étrange sensation … ils nous vendaient et nous achetaient comme si nous étions du bétail … 1.000 à 2.000 € par jihadiste livré au Front al-Nousra ou à l’ALS. Celui qui payait le plus avait la marchandise. Plusieurs fois des groupes complets de moudjahidines ont été transférés d’al-Nousra vers l’ALS qui les a payés plus cher. C’est un commerce juteux, ses victimes sont des pigeons comme moi. Malheureusement, il était trop tard pour faire marche arrière ».

L’enfer du jihad dans la campagne autour de Damas

La brève période d’entraînement terminée, un groupe de combattants d’une trentaine de personnes, de nationalités différentes, à majorité libyenne, tunisienne et égyptienne, s’est infiltré en Syrie en pleine nuit. Des 4×4 les attendaient pour les conduire dans un camp de montagne et parfaire leur entraînement avant de les lancer dans la bataille.

« Je me rappelle, ce jour-là, c’était un vendredi, nous nous sommes levés tôt. Après la gymnastique, nous avons été réunis par un des chefs. Il nous a parlé d’une opération spéciale que nous devions mener et qui consistait à dresser une embuscade à une des patrouilles de l’armée syrienne régulière … Il nous parlait de la janna (le paradis) et de ses femmes aux beaux yeux, de ses fleuves de vin et de miel, de ses châteaux et de ses jardins arrosés de ruisseaux. Il nous exhortait à braver la mort pour libérer l’État islamique des mains des mécréants, à être prêts pour appliquer loi d’Allah.  Nous l’écoutions avec passion, mais, dans mon for intérieur, je me demandais combien il avait touché pour nous dispenser cet excellent prêche. J’ai commencé à douter de tout … Ce sentiment s’est prolongé, même sur le champ de bataille. Et je jure, par Allah, que je n’ai pas tiré une cartouche contre l’armée régulière. Je manifestais une fausse bravoure alors que j’attendais la première occasion pour quitter le front, rentrer au pays et racheter ma faute en mettant en garde la jeunesse tunisienne et en leur révélant la vérité de ce qui se déroule là-bas. »

Un déserteur qui abandonne le « jihad »

Contrairement à ce que pensent les gens, les combattants tunisiens en Syrie ne sont pas bien  traités. Très souvent, certains sont punis ou fouettés, sous prétexte d’incartades devant la loi d’Allah. Ben Tamansourt explique : « Regardez ces cicatrices qui couvrent une grande partie de mon corps … Lors d’une infiltration vers un village dans la montagne près de Damas, j’ai trébuché sur les rochers et j’ai eu une blessure profonde et une fracture du bras gauche. Au lieu de se précipiter pour me porter secours, les frères – je les ai vus – m’ont ridiculisé et se sont moqués de mes plaintes et de mes gémissements, ont blâmé mon manque de foi, m’ont traité de petite nature. Leurs paroles ont eu un grand impact sur moi et j’ai souhaité, dans un instant de désespoir, que l’armée syrienne intervienne sur notre campement, matte ces jihadistes et me libère de leur emprise. Et, comme si Allah avait répondu à mon appel, quelques heures après, nous sommes tombés dans une embuscade de l’armée syrienne. Un dur combat a éclaté, cela m’a permis de trouver l’occasion de reculer sur les lignes arrière et de fuir vers les villages puis de retourner vers Antioche avec l’aide de quelques villageois ».

Ben Tamansourt est rentré en Tunisie en janvier 2013. Il a promis au journal al-Sarih d’apparaître dans les médias, une fois guéri de son choc psychologique, pour « faire toute la lumière sur les crimes commis contre le peuple syrien sous la bannière de ce que certains  appellent le jihad ».

  traduit de l’arabe

 par Bernard Dick

 (1) Takfir wal Hidjra signifie Anathème et Émigration, Tabligh signifie transmission du Message prophétique. La mission de ces mouvements consiste à empêcher l’intégration des musulmans immigrés en Occident.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

 

 

 

 

image_pdf
0
0