Les trois volets de notre identité

Publié le 23 novembre 2009 - par
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Sarkozy a créé un ministère de l’identité nationale et de l’immigration dont le titre lui-même semble graver dans le marbre une différence insurmontable entre nous les citoyens et eux les étrangers. Dans la foulée, le 12 novembre dernier, il a lancé un débat sur cette identité nationale, que sa marionnette Eric Besson a matérialisé sous la forme d’un document adressé aux préfectures en deux parties, seize chapitres et cent vingt questions. Ce faisant, il a embrouillé un problème beaucoup moins compliqué qu’il n’y paraît.

Passons sur les motifs de l’opération : racoler les électeurs du Front national et surfer sur une xénophobie populaire alimentée par le prosélytisme de l’islam. Le coup est classique. Quand un politicien voit chuter sa cote, il brandit le drapeau. Le panache blanc (en l’occurrence tricolore) auquel ses troupes doivent se rallier.

La manœuvre a déclenché le raz de marée habituel de réactions contradictoires, le nationalisme ayant toujours été un sujet sensible. Les uns y voient un déchet anachronique (“la remise sur le métier d’une nostalgie populiste et rance”, dit Bernard-Henri Lévy) ; un refus inacceptable de la merveilleuse Europe ; un obstacle à la bienfaisante hégémonie de l’OTAN et de l’empire américain. D’autres s’en cuirassent contre la mainmise apatride des juifs sur les affaires de l’Etat ou l’invasion sournoise des fanatiques de l’islam. D’autres enfin y décèlent une trahison de la solidarité humaniste et une dangereuse introduction au fascisme.

Pauvre nationalisme, qu’on s’arrache, qu’on manipule ou qu’on piétine. Il ne mérite ni cet excès d’honneur ni cet abus d’indignité. Si l’on arrive à calmer les passions, on s’aperçoit qu’il peut faire l’objet de quelques commentaires simples qui situent le problème bien mieux que le questionnaire de Sarkozy. A l’origine aussi de mises au point importantes que se gardent bien de faire nos grands médias.

Partons d’un extrait de “L’armée nouvelle” de Jean Jaurès, qui traite avec bon sens des rapports entre internationalisme et nationalisme. “Par l’expérience, par l’action commune et concentrée, tous les prolétaires, tous les hommes de justice sociale et de paix internationale appartiennent d’avance à la même patrie humaine, à la patrie universelle du travail affranchi et des nations conciliées. Mais ce haut idéal, ils ne le projettent pas dans le vide. Ils ne peuvent le réaliser que dans la nation autonome, selon les méthodes d’action et de combat que suggère ou qu’impose l’histoire de chaque pays, avec les éléments fournis par chacune des substances nationales. (…) L’action révolutionnaire, internationale, universelle, portera nécessairement la marque de toutes les réalités nationales. Elle aura à combattre dans chaque pays des difficultés particulières, elle aura en chaque pays, pour combattre ces difficultés, des ressources particulières, les forces propres de l’histoire nationale, du génie national.”

Voilà une approche intelligente de ce qu’on peut penser de la nation. Qui nous amène non seulement à en définir une conception française, mais à déduire de cette conception des prises de position pouvant servir d’exemple.

“Substance nationale”, dit Jaurès. Quelle est la nôtre ? Il me semble qu’elle s’incarne dans un modèle républicain à trois volets : un volet politique, un volet économique et un volet culturel. Chacun de ces volets définit le but à atteindre et l’ennemi à combattre.

Le volet politique est celui de l’indépendance nationale. La bataille est à livrer contre un double adversaire : l’impérialisme américain et l’Europe du capitalisme libéral. L’hégémonie de Washington est ébranlée par le développement de la Chine, de la Russie et de l’Inde ; par les affranchissements d’Etats latino-américains ; par les alliances nouvelles qui créent des zones différentes d’influence géostratégique. Le système de marché parasité par le cancer financier a plongé dans une crise profonde le mondialisme des banques et de la grande industrie.

L’Europe des multinationales et de la haute finance, en se diluant dans un élargissement ingérable et en se dotant de structures dépourvues de tous rapports avec les peuples, s’avère de moins en moins crédible. L’OTAN, qui a révélé sa vraie nature de bras armé du Bureau ovale, s’enlise dans des guerres sans issue tout en voulant contrôler militairement la planète. De la Révolution à la Résistance, la France a une histoire d’indépendance qui a été longtemps admirée. Face aux bouleversements actuels de la planète, elle doit y faire honneur en s’affranchissant du nouvel ordre mondial.

Le volet économique est celui de la justice sociale. La bataille est à livrer pour une réduction des inégalités. Un gouffre s’est creusé entre une “élite” minoritaire qui vit dans le cocon de la richesse, et une masse dont la proportion de pauvres ne cesse d’augmenter. L’explosion du système financier a révélé les rémunérations démesurées des grands patrons et les scandaleux sauvetages des escrocs de la bourse. La fiscalité favorise les fortunés, alors que le restant du peuple souffre de la compression des salaires, de la baisse du pouvoir d’achat, de la montée du chômage, de la distension de l’éventail des revenus et de la dégradation des conditions de vie. La France a une tradition de conquêtes populaires qui doit se perpétuer dans une redistribution des ressources nationales et de drastiques régulations du profit.

Le volet culturel est celui de la neutralité intellectuelle. Là aussi, la bataille à livrer est double : dans le domaine des convictions, pour la laïcité ; dans celui des origines, contre le racisme. Le prosélytisme religieux, ainsi que toutes les infiltrations confessionnelles, sont à combattre avec force dans la mesure où la foi, quelle qu’elle soit, sort du spirituel pour empiéter sur le temporel. La croyance en un Dieu, l’agnosticisme ou l’athéisme sont des affaires privées et ne justifient aucun exhibitionnisme public, aucune ostentation. La séparation de l’Eglise et de l’Etat est une obligation fondamentale de la République. De la même façon, toute discrimination ethnique, tout jugement de valeur découlant d’une appartenance à un groupe, d’une différence d’opinion ou d’une couleur de peau, sont à proscrire dans le cadre de la citoyenneté républicaine.

Indépendance nationale, justice sociale, neutralité intellectuelle, voilà les trois volets de notre modèle républicain, de notre “substance” nationale. C’est, à mon sens, une façon claire de définir notre identité, et une réponse simple au questionnaire de Sarkozy.

Louis DALMAS

Dernier livre paru : “Le bal des aveugles”, Editions Le Verjus

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