Lettre à Véronique Genest : vous êtes, madame, intensément et authentiquement française

Madame,

Vous avez pu tout récemment constater à quel point il devient difficile, dans le pays nommé France, d’émettre une opinion qui n’aille pas dans le sens imposé par la pensée dominante.

D’aucuns diront que vous avez un certain courage de dire tout haut ce qu’une écrasante majorité de nos compatriotes pense tout bas et n’ose, tant elle est serrée de près par la censure civile, dire. En exprimant calmement le sentiment diffus qui étreint tant et tant de gens, vous avez parlé comme une citoyenne lucide, responsable et libre de ses opinions. Les générations qui nous ont précédés ont longtemps lutté pour ce droit essentiel aujourd’hui menacé.

Vous voyez comme moi l’Histoire s’accélérer brutalement. C’est que nous sommes dans un de ces moments où le bruit de la bourrasque écrase celui que font les hommes lorsqu’ils tentent de comprendre ce qui leur arrive. Tout-à-coup, des rafales se succèdent, venant de sombres nuées au-delà desquelles il devient impossible de distinguer l’horizon. Et vous ressentez, à voir les pauvres gesticulations de nos capitaines du moment, une sourde et profonde inquiétude, une peur qui est celle du naufrage. Je comprends cela car moi aussi, à l’automne d’une vie consacrée à regarder, aider, aimer les autres, je suis plein des mêmes questions.

Ceux qui vous ont accablée de leur mépris, de leurs sarcasmes, de leur médiocre et ricanante condescendance sont, comme d’autres qui prendront à coup sûr le relais, à proprement parler insignifiants. Dites-vous qu’ils n’existent que pour remplir les cases concédées par des systèmes de pensée et d’argent totalement étrangers aux valeurs que vous portez, j’en suis sûr, au fond de vous. Payés pour ce travail, ils s’exécutent sans la moindre envie d’en savoir davantage sur les marionnettistes qui tirent les ficelles au bout desquelles ils s’agitent tels des pantins. Ils sont, peut-être, conscients (la belle affaire !) ; ce qui signifie leur propre fin.

Vous êtes, Madame, intensément et authentiquement française. Comme la Micheline Presle de « Boule de suif« . Comme elle, vous tenez en main et en esprit un trésor fait de tout ce qui vous a construite. Cet ouvrage a pris des siècles, nous le portons en nous sans même nous en rendre compte jusqu’au jour où l’angoisse vient d’en être bientôt dessaisis, spoliés, à jamais privés. Ouvrant votre coeur à cette évidence, vous avez vu tout-à-coup surgir la meute.

Vous avez entendu les aboiements, distingué, sous les vives lumières d’un studio, les crocs. Sans doute en avez-vous été étonnée, vous qui vivez dans un monde où la tolérance à tout et à n’importe quoi finit par emporter le jugement même aux tréfonds de la stupidité grégaire. Votre franchise a gravement agité ce microcosme imbécile et soumis pour qui la liberté consiste à penser comme les autres sous peine d’excommunication. Ce faisant, vous avez fait, croyez moi, entrer un peu d’air dans la fosse et de cela, je vous remercie infiniment.

Je vous devine suffisamment forte pour garder, face à la bassesse, le sourire qui doit tant l’exaspérer. En ces temps de grande confusion, quand vacillent et s’effondrent l’un après l’autre les repères qui nous permettent encore, pourtant, de marcher autrement que courbés, il est juste précieux pour tous ceux qui s’obstinent à espérer.

Alain Dubos

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