Lettre à Madame Bettencourt

Publié le 29 janvier 2015 - par
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Madame,

Je vous imagine regardant par la fenêtre le spectacle de la rue. Sur le trottoir, des chiens se courent après, se mordent, se terrassent avant qu’on les sépare. Vous vous dites que c’est là violence de la nature. Oui. C’est très exactement ce qui se passe au Palais de Justice de Paris, où l’on tente d’y voir clair dans un de ces opaques brouillards dont raffolent les médias indifférents, les gueux, à la vraie barbarie du monde.

Des gens vous entourent. Je souhaite très sincèrement qu’ils soient pour vous douceur et caresses, paroles apaisantes, famille. Tout être vivant a droit à cela. Vous, comme les autres, du plus humble, anonyme, de vos employés au plus fortuné de vos pairs.

Tandis que des crapules grâce à vous millionnaires se disputent le redoutable privilège d’échapper à la rédemption de leurs fautes envers vous, vous voyagez dans le souvenir de ce que vous fûtes : l’héritière d’un colosse aux allures de dandy français, la patronne d’un empire suffisant pour donner à votre pays la fragrance de son industrie dite « légère », en vérité, le parfum et la texture de son génie.

De tous les socles industriels sur lesquels ma patrie s’est appuyée pour survivre au fil des siècles, il ne reste en vérité pas grand chose. La demeure ne tient plus, depuis longtemps déjà, que par l’armature d’un béton pulvérisé par les marteaux-piqueurs de ce que j’appelle « cantonniers du pire ». Vous avez côtoyé ces gens-là. Bien conseillée je suppose, vous avez résisté à leur besogne de sape, à leur appétit de fauves, à leur logique de mort. Loréal vit encore en France sous ses couleurs d’origine, ses compagnons se comptent aujourd’hui sur les doigts d’une main. Il faudrait en persuader le peuple, afin qu’il prenne conscience du  dénuement qui le livre à la prédation. Vaste projet.

Ce qui se passe en votre nom au tribunal est ainsi une scorie dans le cours de votre vie, et dans celui de la France. Rien. Des chiens conforté par des porcs s’y déchirent pour les serpillères qu’ils confondent avec les étendards de leur soi-disant honneur. On a les batailles que l’on peut, les victoires que l’on mérite. Vous avez, je le sais, relégué tout cela dans les poubelles de votre cheminement. Il est en revanche forcément des gens, de par le vaste univers, auxquels vous avez, pour de bon et sciemment, sauvé la vie. Un seul de ceux-là  témoignera que, par lui, vous avez d’ores et déjà gagné votre paradis.

Laissez le reste dans le caniveau, Madame. Ca pue, de toutes parts, ça se répand comme une traînée méphitique n’obligeant que ceux qui la sécrètent. Contemplez, de votre fenêtre, l’hiver. Reposez vous. Les foules innombrables de citoyens qui vous doivent la dignité vous remercient d’avoir, à votre discrète manière, veillé sur eux.

Alain Dubos 

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