Lettre à Xavier Emmanuelli : comment peux-tu te retrouver chez les Verts ?

Mon cher Xavier,
L’observation de la vie politique française est un exercice parfois savoureux, souvent frustrant, toujours instructif sur le fond des choses, c’est-à-dire sur la vraie nature des gens. Ton ralliement à la cause des Écoloverts m’apporte, avec les premières fraîcheurs de l’automne, de quoi satisfaire, j’espère, une curiosité que tu sais voyageuse, ouverte à l’intelligence des autres, assez libertaire finalement en ces temps de dogme, de bêtise et d’inculture grandissante.
Je connais ton souci de l’Homme, ta compassion pour le faible, ta colère face à l’injustice. Ce n’est pas un hasard si, quarante ans après l’Abbé Pierre, tu as, à ta façon, lancé le même cri, « au secours! » et créé le SAMU Social. Un beau geste, pour une action éminemment estimable, la continuation de ce que nous avons enfanté ensemble à MSF et, cette fois, sur le terrain français, ce champ où poussent, de plus en plus drus, le malheur et la géhenne.
Je n’ai personnellement vu aucune honte à ce que tu entreprennes cette mission sous le quinquennat d’un Président étiqueté à droite, en réalité tenant d’une gauche radicale-socialiste, humaniste et libérale, à laquelle il me semble que le communiste que tu fus (vraiment?) devait logiquement se rallier un jour ou l’autre. Quand d’autres eussent écrasé leur propre mère pour grimper plus vite sur l’échelle, tu as agi avec une discrétion qui t’honore et, tout naturellement, c’est l’opinion qui est venue à toi par le biais des relais médiatiques qui la font ou la défont.
Te voici aujourd’hui happé par la nébuleuse verte. Dans l’espace, c’est très joli ; des nappes de gaz en expansion à l’intérieur desquelles naissent, dans les chaos que l’on imagine, planètes et galaxies. Orages et convulsions, la Genèse à portée de télescope, l’accouchement de mondes insoupçonnés. Grandiose. Au sol, c’est juste un peu différent, le flou domine, on se perd un peu dans la brume, on cherche la sortie d’un maelström dans lequel on ne se souvient pas d’être entré. Un peu paumés, quoi.
Restons terriens. Il va falloir que tu m’expliques comment la situation actuelle de la France, avec ses cinq ou six millions de chômeurs, ses centaines de milliers de clandestins, son prolétariat livré à lui-même aux marches des émirats importés, son système social en apnée, ses flagrantes injustices et ses poudrières islamiques, comment cette situation pourrait être amendée par l’ouverture en grand des portes de la cité, ouverture dont je te signale au passage qu’elle serait, en cas de succès de ton parti, quasiment constitutionnalisée?
Je veux en apprendre là-dessus, de quelqu’un désormais invité sur le doux nuage dont la pluie à venir est par avance censée nous purifier de la gangue de boue qui nous recouvre. Toi qui a vu la misère du pauvre monde, toi qui sais, mieux que quiconque, à quel point les mots peuvent conditionner les actes des plus frustes, explique-moi par quel biais magique l’intrusion faite institution, chez nous, de l’Orient fanatisé, nous aiderait à résoudre la quadrature du cercle français, ce simple problème de survie d’une civilisation, d’une culture, d’une Histoire et d’une mémoire partagées.
J’attends tes premières prises de position. Tu feras, je suppose, dans le social (c’est du velours), laissant aux autres, aux durs, la délicate mission d’expliquer au peuple les tenants et aboutissants de son inéluctable disparition. Des virtuoses t’entourent, ils sont d’accord là-dessus, même s’ils s’étripent sur la chasse au dahu, les tunnels à crapauds ou l’engraissage de l’ortolan. Comment vas-tu vivre l’effacement programmé de ton pays, sa fusion dans la nébuleuse mondiale, sa mise en pièces, Corse comprise, au profit de régions soumises à la loi du marché, de ce fait mises en permanente et mortelle concurrence? À quel seuil parvenu prendras-tu conscience, dans le vent des éoliennes, de travailler pour des fossoyeurs, pour ceux-là mêmes que tes nouveaux amis prétendent combattre et qu’en vérité ils servent?
Je crois sincèrement que tu n’es pas de ceux (en avons-nous côtoyé!) qui courent après leur propre image leur vie durant. Je te pense sincèrement désireux d’œuvrer pour un peu moins de souffrance et un peu plus de justice en ce bas-monde. Qui te le reprochera? Ma seule question est : es-tu sûr d’avoir choisi, au sein d’une internationale aussi disparate que bordélique, les bons compagnons de route? Je te suppose toujours patriote, mon cher Xavier, et serais profondément navré de te découvrir opportuniste. Ayant refermé mon Maupassant de chevet, devrais-je alors me replonger dans Balzac?
Alain Dubos
PS : que dit-on de l’Égypte, dans ton cercle? Et du vote tunisien en France? Et de la démocratie à la libyenne? Et de ….? Et de…?
 
 
 

image_pdf
0
0