Lettre ouverte à Caroline Fourest : avec des amies comme toi, la laïcité n’a pas besoin d’ennemi

Publié le 2 janvier 2008 - par
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Caroline Fourest, tu es une femme brillante, intelligente, cultivée, travailleuse, consciencieuse, sympathique, intéressante, tu es une intellectuelle de terrain (et non pas de salon) qui enquête, analyse, réfléchit avant de se prononcer et qui ne s’engage pas à la légère.

Tu combats la religion et ses dérives, tu défends la démocratie, la laïcité et les droits de la femme.
Tout cela t’honore.
De mon côté, je ne suis pas un brillant intellectuel, je suis un artiste (réalisateur de cinéma) simplement armé de bon sens, de raison et de logique (j’ai eu une formation scientifique).

Tu as jusqu’ici maintenu ta position sur l’affaire du gîte des Vosges en prenant parti contre Fanny Truchelut, estimant que sa condamnation était justifiée.
C’est ainsi, je te le fais remarquer, qu’implicitement tu te retrouves du côté des islamistes qui sont tes ennemis jurés puisqu’ils ont pour but de détruire la démocratie laïque.

Je sais d’avance l’argument que tu vas m’opposer, tu n’es pas de leur côté car tu ne défends aucune de leurs idées et comme dirait Guy Bedos, si il fait 40° et que la droite dit « il fait chaud », la gauche n’a pas à dire « il fait froid », juste pour se démarquer. Mais quelques soient tes arguments, au final tu te retrouves quand même du côté des islamistes qui ont réclamé et obtenu la condamnation de Fanny.

Tu estimes que cette condamnation est justifiée en te référant à la « loi ». Je t’arrête tout de suite, la loi est un domaine vaste, sujet à de multiples interprétations possibles, avec des failles juridiques facilement exploitables par des avocats habiles. La loi n’est pas parfaite. Dans le cas de l’affaire du gîte, tu trouveras autant d’hommes de loi qui te citeront des textes de lois et des arguments en faveur de Fanny qu’en faveur des deux plaignantes islamistes.

Cette affaire en apparence simple est bien au contraire d’une complexité insoupçonnée car elle met en présence un grand nombre d’éléments différents qui s’entrechoquent et c’est justement ce cocktail d’éléments (dans le désordre : démocratie, laïcité, tolérance, liberté, droit, féminisme, atteinte à la femme, respect de la loi, respect de la dignité de la femme, respect de l’autre, respect de la croyance de l’autre, liberté d’opinion, liberté de religion, propagande, prosélytisme, voile, intégrisme, racisme, discrimination, espace privé, espace publique, devoir et droit du client, devoir et droit de la tenancière du gîte, lois spécifiques au gîte qui ne peut pas être considéré comme un hôtel mais qui ne peut pas être considéré exactement comme une maison privée…) qui a fait qu’il est aussi explosif.

Cette affaire est donc d’une complexité telle qu’on peut lui faire dire ce que l’on veut : tout et son contraire. En effet, cette complexité est si grande qu’en l’intellectualisant à outrance on la rend encore plus complexe jusqu’à se perdre en chemin. Car chaque question en soulève une autre et on pourrait ainsi en débattre à l’infini. C’est d’ailleurs ce que nous faisons depuis des mois.

C’est pourquoi devant une telle complexité, il faut revenir à la base, à ce que l’on sait : ces deux islamistes voilées veulent tuer la démocratie laïque et leur combat les a amené à attaquer Fanny qui n’a fait que se défendre. Fanny ne s’est pas défendue au nom de la laïcité ou de la démocratie, elle s’est défendue en son nom, en tant que femme. Elle s’est sentie agressée – à juste titre – et elle n’a fait que se défendre.

Elle ne l’a pas fait en s’entourant de 50 avocats et autres conseillers juridiques en s’abritant derrière des astuces juridiques car elle n’en a pas eu l’idée et de toute manière elle n’en aurait pas eu le temps car elle devait répondre à ces clientes dans la minute qui suivait. Ce qui est révoltant dans cette situation c’est que Fanny ne pouvait pas gagner quoiqu’elle fasse. Si elle acceptait ces clientes voilées sans broncher, elle se déniait elle-même, s’obligeait à renoncer à ses convictions personnelles et si elle les refusait elle s’exposait à des représailles judiciaires.

Alors, Fanny a fait preuve d’une grande diplomatie et a trouvé une idée remarquable (que je n’aurais pas eue à sa place), elle a dit à ces clientes voilées qu’elle les acceptait dans son gîte à condition qu’elles ne portent pas leur voile dans les parties communes du gîte. Elle a donc lancé la balle dans le camp des deux clientes voilées, faisant ainsi appel à leur bonne volonté et à leur volonté de s’intégrer. Seulement c’était voué à l’échec car le propre des intégristes religieux c’est justement leur mauvaise volonté, leur mauvaise foi (sans jeu de mot) et leur intolérance.

Ces deux militantes islamistes n’étaient pas là pour trouver un toit où dormir, elles étaient là pour mener un combat, elles n’allaient donc pas refuser l’affrontement en se dévoilant, bien au contraire.
Fanny a fait le maximum d’effort humainement possible pour ne pas provoquer le conflit contrairement aux deux clientes voilées qui, elles, ont justement tout fait pour obtenir le conflit. Et Fanny a été récompensée de ses efforts diplomatiques par une condamnation.

Le fait que tu en sois arrivée à te retrouver du côté de ton ennemi devrait quand même te mettre la puce à l’oreille, ne te serais-tu pas trompée, Caroline Fourest ? D’autant plus que d’autres intellectuels aussi intelligents que toi, aussi brillants que toi (pas des fanatiques extrémistes) continuent de défendre Fanny au sein de Riposte Laïque. Peut-être que cela devrait t’amener à te remettre en question ? T’amener à essayer de comprendre où tu t’es fourvoyée, pourquoi tu t’es ainsi égarée dans les méandres de ta propre réflexion ? A force d’intellectualiser ta réflexion à l’extrême, tu en as perdu le principal : le sens de la réalité et la vision à long terme.

Quand tu es seule dans ta maison en feu et que ton enfant est bloqué dans sa chambre, tu n’as pas le temps de te poser tranquillement, d’analyser la situation dans toute sa complexité intellectuelle, de peser le pour et le contre, d’envisager les différentes possibilités d’action pour régler ce problème. Non, tu cours dans la maison en flammes au péril de ta vie et tu fais ce que tu peux pour sauver ton enfant car chaque seconde qui passe peut être la dernière pour lui.

Si on appliquait ta façon de penser, ton enfant resterait dans la maison en feu et brûlerait vif. Et tu dirais (comme pour l’affaire du gîte) : c’est un jugement sévère mais nous devons l’accepter. C’est sûr que ton enfant une fois décédé aura compris la leçon, on ne l’y reprendra plus à rester dans sa chambre en feu alors que tu lui avais dit expressément de venir te rejoindre dehors.

Je suis désolé d’utiliser ainsi le sarcasme mais je ne sais plus ce qu’il faut faire pour t’amener à te ressaisir, à reconsidérer ta position incohérente. Je pense que pour faire prendre conscience à une personne de son erreur, il faut l’exhorter à aller jusqu’au bout de son raisonnement pour en arriver à une situation grotesque et inepte. C’est ce qu’en mathématiques on appelle la démonstration par l’absurde.

Pourquoi je me focalise sur toi, Caroline Fourest, et non pas sur nos adversaires : les intégristes religieux ? Car ainsi je fais leur jeu puisque nous sommes divisés alors qu’eux sont bien unis derrière leur folie religieuse fanatique. Je me focalise sur toi car c’est toi la plus grande ennemie de la laïcité. En effet, si une intellectuelle comme toi censée défendre la laïcité prend parti implicitement – malgré elle – pour le camp adverse, c’en est fini de la laïcité. Avec des amies comme toi, la laïcité n’a pas besoin d’ennemi. Je me focalise sur toi car tu es intelligente, tu es douée, tu as une capacité à débattre, à te remettre en question que n’ont pas les intégristes religieux aveuglés par leur foi. C’est à se demander si ta réflexion intellectuelle ne s’est pas elle aussi muée en foi aveugle. Je me focalise sur toi car tu es une femme intelligente avec qui on peut discuter contrairement aux religieux intégristes avec qui il est inutile de dialoguer mais qu’il faut uniquement combattre.
Si je n’arrive pas à te convaincre de ton erreur, j’ai bien peur que la cause de la laïcité ne soit définitivement perdue.

Tu me fais penser à ces intellectuels de gauche maoïstes des années 60-70 qui soutenaient la révolution culturelle en Chine car elle apparaissait à leurs yeux comme une brillante idée. Pourtant ces mêmes intellectuels de gauche qui aujourd’hui ne sont plus maoïstes (car ce n’est plus la mode) ont encore du mal à reconnaître leur erreur alors que l’on sait de la bouche des Chinois eux-mêmes (ceux qui ont le droit à la parole) que la révolution culturelle fût un véritable fléau pour le peuple chinois.
S’il te plaît, Caroline Fourest, n’attends pas 30 ans avant de réaliser ton erreur car il sera trop tard.

P.S. : J’ai vu sur ton blog, ta manière de raisonner, tu vas prendre point par point tous mes arguments, les intellectualiser, les disséquer jusqu’à y trouver une faille et tu vas me les renvoyer brillamment à la figure comme tu sais si bien le faire, en grande professionnelle du débat rompue à la joute intellectuelle. Mais ma lettre n’appelle aucune réponse de ta part. Ce n’est pas avec moi qu’il faut débattre mais avec toi-même. Il faut que tu fasses appel à la Caroline du bon sens qui sommeille en toi et qu’elle secoue la Caroline intellectuelle. Tu es si brillante, que je suis sûr que tu parviendras à te convaincre toi-même de ton erreur. Si tu n’y parviens pas, personne n’y parviendra.

Antoine Douchet

Réalisateur

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