Lettre ouverte à Nadia Geerts, qui renvoie dos-à-dos intégristes musulmans et intégristes laïques

Publié le 31 mai 2010 - par
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Chère Nadia Geerts,

Je lis avec grand intérêt votre blog et partage nombre de vos positions sur le voile, le féminisme, l’antiracisme etc. ; et je lis aussi Riposte Laïque, dont je partage certaines inquiétudes – tout en ayant comme il se doit un recul critique avec certaines interventions et textes, considérant qu’il n’y a pas une « ligne » définitive sur RL mais que c’est un espace de débat et de contradictions.

Vous renvoyez dos à dos RL et certains extrémistes musulmans. Vous craignez que RL, en identifiant « islam » et « islamisme », n’ouvre la voie à des tensions, et alimente d’un côté l’hostilité envers les musulmans, de l’autre la radicalisation de musulmans. Vos inquiétudes me semblent mériter une vraie discussion, si possible sans attaques personnelles de part et d’autres.

Car ce débat dépasse bien sûr les personnes, il ne s’agit ni de RL ni de vous, mais de vastes mouvements d’idées qui se dessinent et annoncent le futur : Quelle attitude adopter pour préserver le fragile équilibre de nos sociétés ouvertes d’ici les décennies à venir? Est-ce vous et Caroline Fourest, ou des mouvements sur une ligne proche de RL, qui l’emporteront?

Et, au risque de vous choquer : qui a raison? Est-ce RL ou est-ce vous?
Il me semble que vous et RL faites deux paris opposés sur l’avenir des musulmans en Europe.

Un pari sur le futur : sécularisation ou retour du religieux ?

J’ai l’impression que vous (ou les courants proches de vous) pariez sur la sécularisation. Comme Marcel Gauchet ou comme Max Weber, vous pensez que la pratique voire l’attachement religieux se dissolvent au fur et à mesure dans une société libre, rationnelle et démocratique. La religion va se privatiser, entrer toujours plus dans la sphère privée, l’islam suivant en cela la pente du christianisme.

Soit. Pari possible mais incertain. N’est-ce pas la tendance inverse qu’on observe? Il semble que ce soient souvent les jeunes générations qui revendiquent leur identité musulmane. Que je sache, ce ne sont pas des femmes de 60 ans qui se voilent aujourd’hui, ni des vieillards qui assistent en masse aux meetings de T. Ramadan.

Si on prolonge les tendances actuelles, on ne va pas vers plus de sécularisation, mais vers moins de sécularisation. Qu’en pensez-vous? Croyez-vous que d’ici 10 ans il y aura moins de voiles, moins de problèmes d’enseignement lorsqu’on enseigne la théorie de l’évolution ou l’histoire de la Shoah, moins de procès en blasphème et de menaces contre des dessinateurs? Croyez-vous que les homosexuel(le)s seront plus à l’aise dans de grandes villes avec un islam très présent? Quel est votre pari?

J’aimerais bien connaître vos impressions sur ces points.

– RL, à mon avis, fait le pari qu’il y aura plus d’islam, moins de laïcité, dans les 10 ans à venir. Et, là où RL et vous divergez, c’est que RL croit que cet islam sera en majorité « rétrograde ».

L’islam : rétrograde selon RL, interprétable de diverses façons selon Nadia Geerts. Qu’en penser?

Je ne pense pas que RL assimile l’islam au terrorisme ; il ne prétend pas que chaque musulman serait un « terroriste en puissance » (ce serait d’ailleurs ridicule de penser de cette façon, il suffit de voir autour de nous le nombre de musulmans respectueux et intégrés!).

RL insiste sur le caractère souvent réactionnaire véhiculé par tel ou tel aspect de l’islam. C’est d’ailleurs pour cela que RL se considère de gauche : il dénonce des dérives réactionnaires (retour du religieux, anti-féministe, homophobie, etc.). RL est, sur ce point en tout, dans la tradition progressiste, et s’étonne que la plupart des gens de gauche ne considèrent pas que « l’islam est en partie réactionnaire ».

C’est donc la seconde divergence avec vous. RL a une vision très critique, voire carrément négative, de l’islam. RL, chez certains contributeurs du moins, récuse la différence essentielle entre « islam » et « islamisme ». Vous craignez qu’une telle position n’entraîne, si elle se répandait, une attitude hostile envers tous les musulmans, y compris la majorité de musulmans modérés ou laïcs, progressistes etc.
Comme vous, je suis d’accord pour faire énormément de distinctions entre les musulmans. Il y a certes une petite minorité d’islamistes, sans doute une bonne majorité d’indifférents ou de semi-indifférents, et une grande partie de musulmans laïcs, progressistes, qui ont beaucoup à nous apporter. Sur ce point, je suis très sensible aux rappels que vous faites, en citant Mohamed Sifaoui, Fadela Amara ou d’autres musulmans républicains ou en avant des combats progressistes.

On ne peut pas faire d’amalgame et dire « tous les musulmans sont comme ceci » ou « comme cela ». Mais la question que RL se pose, me semble-t-il, est la suivante : combien de division de chaque côté? Pourquoi les voix musulmanes laïques et républicaines semblent tellement plus faibles que des voix beaucoup plus religieuses? Ne constate-t-on pas, très souvent, un scénario qui entraîne nombre de musulmans vers un islam plutôt rétrograde, les traditionalistes prenant le dessus sur les progressistes? Les majorités silencieuses de musulmans modérés ne sont-elles pas en général tétanisées par les plus radicaux? RL semble croire que cette attitude est due aux textes musulmans eux-mêmes, qui cautionneraient davantage une attitude radicale qu’une attitude progressiste.

RL semble croire – à tort ou à raison – que les textes musulmans poussent plutôt vers la droite – par exemple sur la liberté d’expression, la liberté des femmes, l’attitude envers les homosexuels et les athées.
Vous-même dites que c’est une question d’interprétation. La Bible, on le sait, comporte nombre de passages violents, homophobes, ou en désaccord avec nos valeurs progressistes ; mais c’est son interprétation qui fait tout.

Certes, mais aujourd’hui, quelle interprétation prévaut? Et dans les 10 ans à venir? Croyez-vous que ce sont les musulmans les plus progressistes comme F. Amara ou M. Sifaoui qui sont le plus entendus?
Il ne s’agit pas de penser que nombre de musulmans seraient des islamistes en puissance. A mon sens, il n’y a pas de « choc des civilisations » ; mais on peut se demander s’il n’existe pas, entre les musulmans modérés et les intégristes, un autre groupe, assez important, celui des musulmans plutôt traditionalistes, qui sont donc aux antipodes des idéaux de la gauche sur les questions sociétales. Et qu’à la longue ce groupe va obtenir de plus en plus de reculs de nos acquis démocratiques, non parce que ces musulmans useront d’un quelconque terrorisme (je les vois comme intégrés, normaux et respectueux des lois), mais par la pression et les revendications auxquelles nous n’oserons pas dire « stop » – par relativisme et par culpabilité post-coloniale.

RL va sans doute plus loin dans ses inquiétudes, et pense que c’est T. Ramadan et d’autres, bien plus rétrogrades et réactionnaires, qui vont monter en puissance. Pour éviter encore plus de tensions, encore plus de faits regrettables comme l’agression de la réunion de « Ni putes ni soumises » à Montreuil, RL propose en gros une sorte de pause : arrêt de l’immigration massive venue des pays d’islam, débat sur la construction des Mosquées, mise à plat des problèmes, lois strictes et fermes sur le voile mais aussi la nourriture hallal, etc. RL croit qu’il y a le feu en la demeure.

RL se trompe peut-être. RL risque peut-être de conduire à la radicalisation des uns et des autres. Je comprends vos critiques, sensées et qui touchent des points sensibles.

Quelle stratégie adopter face aux revendications communautaristes? Réponse au coup par coup ou stratégie globale?

Mais suffira-t-il de répondre au « coup par coup », ici une loi sur le voile, là une mobilisation pour qu’un dessin soit publié, etc.? RL lance – avec un fracas polémique – un débat sur l’islam. Je ne partage pas la vision négative de RL sur cette grande religion ; mais l’idée d’un débat global (qui aille au-delà des discussions sur le seul voile), pour crever l’abcès, mettre chacun face à ses responsabilité, dissiper nombre de malentendus, tenter d’y voir plus clair, etc., me semble essentielle.

Débattre un coup du voile, un autre de liberté d’expression, amènera des reculs insensibles. Regardez l’énergie que vous dépensez sur le voile : livres, conférences, signatures de pétitions… Tout le monde n’a pas votre courage et votre intelligence. Les gens laisseront tomber, par lassitude. A la longue, sous la pression, les dessinateurs cesseront de proposer des dessins blasphématoires, les filles mettront une « tenue décente » (même si la burqa est interdite, il y aura le bandana et la robe), beaucoup de lycées adopteront la nourriture hallal pour se simplifier la vie, les entreprises accorderont des salles de prière et ainsi de suite.

Qu’en pensez-vous? Croyez-vous qu’il y aura des milliers de Nadia Geerts pour mener à chaque fois un combat aussi exigeant que le vôtre : sur la liberté d’expression, la nourriture hallal etc.?

Une piste de solution : des « Etats généraux de l’islam et de la République » ?

Il me semble qu’au-delà de votre discussion avec RL, une sorte de solution pourrait nous être suggérée par Shmuel Trigano. Celui-ci a écrit un ouvrage remarquable, quoique par certains côté très polémique : « La démission de la République (Juifs et Musulmans en France) » PUF, 2003. Cet ouvrage n’a pas suscité le débat qu’il aurait mérité, me semble-t-il, alors qu’il ouvrait des pistes de résolution des problèmes qui nous occupent.

Trigano rappelle ce qui fut fait lors de l’intégration plénière à la citoyenneté française pour les Juifs, sous Napoléon :
« Puisque hommes politiques et leaders musulmans évoquent sans cesse le modèle juif, son exemple est justement plein d’enseignements ! L’entrée des Juifs dans la nation française, quoiqu’ils aient été déjà là, géographiquement, en France depuis des siècles, s’est faite sous l’égide d’une assemblée convoquée en 1807 par Napoléon pour répondre (de façon quasi comminatoire) à 12 questions extrêmement gênantes, destinées à jauger leur capacité (et leur désir) à devenir français. Ces questions couvraient tous les domaines de l’existence, depuis le statut personnel et les lois qui la régissaient au rapport à la France et aux Français, en passant par le pouvoir rabbinique et la morale économique du judaïsme. (…) Elles obligèrent les Juifs à faire un choix sur des problèmes cruciaux entre la loi juive et l’adhésion à la France. Elles les contraignirent à se réformer à la fois religieusement et civilement (…) Le judaïsme en France est passé par-là, au point d’en avoir gardé une marque indélébile. Ça change tout, même s’il arrive que cette histoire soit l’objet d’un regard critique. »

En reprenant et en interprétant Trigano, on pourrait espérer que des sortes d’Etats généraux de l’islam de France puissent aujourd’hui initier un processus similaire. Il ne s’agirait évidemment pas de contester la citoyenneté des français musulmans. Nous ne sommes plus aux temps de Napoléon, heureusement!

Cette démarche concernerait les autorités religieuses musulmanes, et – redisons le, car c’est essentiel – n’aurait pas avoir avec la citoyenneté, mais conditionnerait dans certains cas la reconnaissance officielle de tels ou tels organismes, les subventions, les possibilités d’implantation ou d’enseignement. Il s’agirait de demander des positions claires aux responsables musulmans, qui souhaitent la reconnaissance et l’aide de la République, sur les sujets de frictions constatés et qui nous inquiètent.

Il s’agirait de demander aux dignitaires musulmans de se prononcer officiellement sur le droit de changer de religion pour un musulman, sur le droit pour une musulmane d’épouser un non musulman, sur :le voile, la liberté d’expression, l’enseignement de la théorie de l’évolution etc.
Trigano propose toutes une liste de questions fondamentales (qui ne sont pas exactement les mêmes que celles que j’ai évoqué), puis écrit :
« Pourquoi ne pose-t-on pas ces questions ? Parce qu’on a peur que la réponse soit négative ? C’est justement ce qui empoisonne l’atmosphère et fait croître le soupçon, le racisme d’un côté et le ressentiment de l’autre. Qu’on les pose une fois pour toutes, et le problème sera réglé, pour le pire ou, je veux le croire, le meilleur ! »

Bref, on prendrait une à une les questions essentielles qui posent de façon récurrente quelques problèmes, pour ensuite constituer une Charte (on peut trouver une autre dénomination) permettant un accord sans arrières-pensées entre autorités musulmanes et république.

Il s’agirait de construire, dans le dialogue ouvert et le respect à la fois des valeurs musulmanes et des valeurs républicaines, un document de référence, dissipant les peurs et marginalisant les extrémistes archaïques. Peut-être que les questions posées aux responsables musulmans demanderaient de leur part de faire une sorte d’aggiornamento, sur quelques points. Ceci, d’après Trigano, fut le cas pour les religieux juifs, qui durent – sous la pression -, à la lumière de leur tradition, trouver des réponses. On peut estimer que ce mouvement a été positif, obligeant le monde juif à de grands débats sur ses fondamentaux en interne. Dont acte.

Une telle démarche permettrait alors de dissiper les craintes de RL, qui sinon risquent de gagner une part de plus en plus grande de la société et alimenter les dérives extrémistes – ou les votes pour des Partis relayant ces craintes.

RL et les autres laïcs qui croient que l’islam véhicule des valeurs rétrogrades, verraient qu’ils se sont trompés : les autorités musulmanes adhéreraient explicitement à un corpus républicain – après débat et répétons le, dans le respect de leurs valeurs, quitte à devoir discuter en profondeur entre théologiens compétents. Il me semble que des figures comme celle d’Abdennour Bidar seraient des pionniers d’un tel mouvement, permettant un accord sincère entre les valeurs progressistes et musulmanes.

J’espère vivement qu’un jour de tels Etats généraux auront lieu ; notamment parce que lors de la constitution du Conseil Français du Culte Musulman, la question du droit de changer de religion a été traitée semble-t-il (à en croire RL) de façon ambigüe. Notamment parce que des familles musulmanes réagissent avec gêne si une de leurs filles sort avec un non-musulman. Notamment parce que des enseignants se plaignent d’être contredits sur des bases religieuses lorsqu’ils parlent de Darwin. Notamment parce que les voiles se multiplient. Etc.

Il me semble au fond que RL tout comme vous et les progressistes de tous bords, pourraient souhaiter construire un tel débat, débouchant sur cette Charte.

Loick

PS. Nadia, veuillez m’excuser de vous écrire cette lettre ouverte en anonyme. Il se trouve que publier dans RL expose à des soucis professionnels et à un ostracisme dans les milieux que je fréquente. Vous ne m’en voudrez pas, je l’espère!

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