L’histoire de mon ancêtre, enlevé par les Barbaresques

Publié le 21 mars 2015 - par
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EsclavesislamMon nom est Marc Larapède. Je vais vous expliquer l’origine de ce patronyme.

En 1780, à proximité de Saint Tropez, un cueilleur d’oursins vit un homme agrippé à un petit rocher tout près de la plage. Comme l’homme ne bougeait pas, le cueilleur s’approcha, constata qu’il était vivant, et lui parla : « Que fas aqui sus aquéu roucas ? », « Que fais-tu là sur ce rocher ? ». L’homme ne répondit pas. Le ramasseur de moules essaya alors de le relever pour l’amener sur la plage. Il n’y parvint pas, et dut aller chercher des renforts pour le sortir de là. Même à plusieurs, il fut difficile de l’arracher au rocher.

On le transporta dans une maisonnette proche, et on le questionna : « Que fahiés aqui ? », « Que faisais-tu là ? ». L’homme secoua la tête sans répondre. « De que vilatge venes ? », « d’où viens-tu ? ». L’homme murmura « sàbi pas », « je ne sais pas ». Le dialogue était bien entendu en provençal. « Como ti dien ? », « quel est ton nom ? ». « Sabi pas », « je ne sais pas », répondit encore l’homme. « Nous diras, d’un còup la mémòri ti revèn »,« tu nous le diras quand la mémoire te reviendra ». Après l’avoir soigné, car il portait des traces de coups et quelques plaies, abreuvé et restauré, on le laissa se reposer.

Quand il se réveilla, on tenta d’en savoir plus. L’homme ne se souvenait vraiment de rien. Comme on avait entendu parler d’une razzia opérée plus loin par des barbaresques, ce qui se produisait de temps à autre, on lui demanda s’il n’avait pas été enlevé par eux. Il ne se souvenait de rien. Alors, on l’hébergea quelque temps, le temps qu’il reprenne des forces. On lui trouva du travail, et il put ainsi reprendre une vie normale. On le surnomma l’Arapedo (l’Arapède en provençal), à cause des circonstances dans lesquelles on l’avait trouvé, fixé au rocher. Il fut plus tard enregistré au Registre paroissial sous ce nom, avec le prénom de Louis. Sa date de naissance était inconnue, et comme il paraissait avoir une trentaine d’années, on le fit naître en 1750. Il ne recouvrit jamais la mémoire.

On supposa qu’il avait été enlevé lui et sa famille pour être emmené en Barbarie afin d’y être vendu comme esclave, et qu’il avait réussi à sauter du bateau pour s’échapper, puis avait nagé jusqu’à épuisement pour atteindre le rocher où on l’avait trouvé.

Comme il était plutôt beau garçon et vaillant, il trouva une femme dont il eut des enfants. Il partit de La Garde Freinet en 1791 avec ceux qu’on a appelés les Marseillais pour venir en aide aux révolutionnaires parisiens contre les Autrichiens. Il fut tué, mais avait eu le temps de faire souche en laissant un nom qui n’était pas le sien.

Plus tard le nom fut francisé en Larapède, on ne sait plus à quel moment.

Voilà l’histoire de l’ancêtre auquel je dois mon nom. Rien de ce que je viens de dire à propos de son enlèvement par les Barbaresques n’est certain, mais c’est très probable. Il faut se souvenir que le village de La Garde Freinet avait été un poste avancé des Arabes (ou plutôt des Berbères arabisés) jusqu’au XIe siècle dans le massif des Maures d’où ils effectuaient des razzias et ramenaient des esclaves. Les prises d’esclaves ont continué jusqu’en 1830.

Est-ce que le nom de ce massif est lié à la couleur des rochers, ou à la présence des Maures ? Alors quand on vient me chauffer les oreilles avec la repentance esclavagiste, je vois rouge, comme les roches de l’Estérel. Pas d’amalgame ils disent ? D’accord. Alors qu’on n’amalgame pas les descendants des victimes de l’esclavage avec ceux qui s’en sont enrichis.

Cette histoire a été transmise de génération en génération par ma famille. Je mets par écrit les bribes recueillies pour qu’elles ne se perdent pas complètement.

Marc Larapède

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