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L’humanitaire, un passage obligé pour les étudiants

Faire de l’humanitaire : tous les étudiants en rêvent ! Qu’ils se rassurent, plus aucun d’entre eux ne devra jouer des coudes ou de piston pour être inscrit sur la liste car de plus en plus d’écoles de commerce (et autres) le rendent obligatoire. Comprenez, il était temps que ces étudiants favorisés sortent de leur petit nid douillet pour aller se colleter avec les pauvres. Pauvres de contrées lointaines parce que, c’est bien connu, on n’apprend jamais autant sur la misère que si elle se trouve loin, très loin de son petit confortable chez soi.

Le but poursuivi par ces écoles ? Que les élèves « se confrontent à d’autres réalités que la leur », de « sortir de leur zone de confort », de « sortir et d ‘échanger avec des personnes moins favorisées » (l’Esdes de Lyon). On se dit, en lisant ces admirables poncifs, qu’il ne doit pas y avoir encore assez de pauvres en France pour que Gaëlle de Chauvron ne soit pas au courant de la situation. Ou, allez savoir, que ni Maurice et Huguette, ni Séverine et Kevin ni même – c’est incroyable ! -, que Mohammed et Aïcha dans le 9.3 ne sont assez intéressants pour ces talentueux étudiants… Mauvais esprit que nous sommes !

Bien sûr, il y a des étudiants, en France, qui vont donner de leur personne aux Restos du cœur, au Secours catholique, à la Croix-Rouge et même dans les Ephad. D’ailleurs, il faudra bien que certains se dévouent car à raison d’une centaine d’heures obligatoires à consacrer à l’humanitaire au cours de leur cursus, ça va finir par coûter bonbon de les envoyer aux quatre coins du monde !

Prenez Julien. Lui, quand « [il] avait du temps libre, pendant plusieurs mois », il a fait de l’humanitaire près de chez lui, dans une maison de retraite. Humanitaire obligatoire, certes, mais pas trop contraignant, faudrait pas pousser  ! Quand même, Julien est très méritant parce que vous savez ce que c’est de travailler dans une maison de retraite ? Aider à laver les personnes âgées, à leur donner la becquée, à les habiller/déshabiller, à changer les couches, ce n’est pas une sinécure ! Non, vraiment Julien, chapeau !

Comment, cela ne s’est passé pas du tout comme cela ? Eh bien non ! L’humanitaire dévolu à Julien ? Il a « aidé le personnel à organiser des animations ou des événements »… Prêt à réitérer cette expérience sympa, alors ? Bah non ! Pour sa prochaine « humacité » (le nom du module, on n’arrête pas le progrès !), il se verrait bien en Afrique : « Il y a tellement de gens qui n’ont pas nos conditions de vie, je veux les aider. Je ne veux pas perdre (sic) ce lien avec eux, ni ma capacité d’écoute ». C’est beau… Mais son empreinte carbone, il y a pensé, Julien ? C’est Greta qui ne va pas être contente ! Il faut dire que Greta, elle, aux autres qu’elle veut voir « paniquer », elle préfère le climat.

Si Julien a donc fait de l’humanitaire dans l’événementiel, Gabriel, lui, l’a fait dans le social. C’est vrai qu’il est bien plus excitant d’aider des jeunes équatoriens de 4 à 17 ans qui ont « toutes sortes de problèmes familiaux, à les aider à faire leurs devoirs, à organiser toutes sortes d’activités éducatives » et d’aller « faire du sport avec des adolescents en prison » plutôt que de quémander à aller dans une de ces banlieues ou maisons d’arrêt françaises avec les mêmes problématiques… Ou peut-être bien que, justement, les problématiques ne sont pas tout à fait identiques ?

Et puis, il y a Rémi. Ah, frère Rémi ! Devenu peintre en bâtiment, dans un orphelinat, en Inde. On espère que devenu le roi du pinceau, il ne rechignera pas à repeindre sa chambre, maintenant ! Bref. On se dit quand même qu’il y a un truc qui cloche, avec ce genre d’humanitaire. Pourquoi l’Insa (école d’ingénieurs extrêmement sélective) dépense-t-elle l’argent récolté à faire de l’humanitaire en envoyant ses étudiants faire mumuse avec des pinceaux et des rouleaux plutôt que de l’utiliser à employer des autochtones dont le niveau de vie n’est pas tellement folichon ? Il ne piquerait pas un peu le travail d’un pauvre Indien qui ne demanderait que ça, de bosser à l’orphelinat, d’y être nourri et logé, même dans une pièce rikiki, et d’être payé, soyons fous, un peu plus qu’au tarif de son pays ?

Parce qu’ils reviennent chers, ces stages humanitaires ! 2 000 euros fourchette basse hors billets d’avion pour deux ou trois semaines de stage (parfois appelé « stage ouvrier »,  qu’est-ce qu’on se marre !), c’est ce que coûte chaque gugusse globe-trotteur ! Tout cela pour lui permettre « l’autonomisation, la rencontre avec autrui, la prise de conscience et le partage des privilèges » lit-on dans sur le site science-po.fr !

Mais qu’est-ce qu’ils partagent donc, ces fils et filles de bobos, vrais-faux écolos en école de commerce fort chères ? Leur argent de poche, leurs prochaines vacances aux States, leur futur séjour à Megève ? Leur chambre chauffée/climatisée de l’appartement cossu de papa et maman ? Ce qu’ils partagent ? Leurs selfies du bout du monde au milieu d’enfants ou adultes pauvres mais tellement gentils et généreux… qu’ils oublieront à peine posées leurs fesses dans l’avion de retour.

On l’a compris : faire de l’humanitaire, ça fait bien. Il faut dire que quand est plus habitué à déguster des sushis en terrasse dans le 4e arrondissement de Paris ou à Singapour, à défaut d’avoir bouffé de la vache enragée, il faut bien se trouver quelque chose pour soulager sa petite conscience ! Même si certains avouent qu’ils n’ont pas fait grand-chose (quand d’autres disent « plein de choses », ce qui revient au même). Avoir fait de l’humanitaire, ça redore le blason devant les potes, et ça en jette sur le CV. C’est même « un plus incontestable », affirme un étudiant, extatique. Ah, on se disait bien ! L’étiquette en carton-pâte de citoyen du monde, généreux, ouvert d’esprit et tout le toutim, ça peut rapporter gros !

On est donc passé de l’humanitaire intéressé à l’humanitaire obligatoire. Ça va devenir d’un banal ! Mais si c’est obligatoire, est-ce encore de l’humanitaire… ou une occasion d’enfoncer le clou du formatage ? La réponse est dans la question.

Caroline Artus

https://etudiant.lefigaro.fr/article/pourquoi-les-etudiants-d-ecoles-de-commerce-partent-faire-de-l-humanitaire_92b71e80-5784-11e9-bc29-a4a2a172d3e8/

https://www.sciencespo.fr/actualites/actualit%C3%A9s/%C2%AB-c%E2%80%99%C3%A9tait-pas-du-vrai-humanitaire-mais-%C3%A7a-m%E2%80%99a-apport%C3%A9-plein-de-choses-%C2%BB/3697

http://lalterego.fr/2017/09/28/osez-le-voyage-humanitaire-lexemple-dun-etudiant-parti-en-inde/