Libé sera toujours Libé, Joffrin sera toujours Joffrin

Les premières lignes de l’éditorial en date du 27/10/2009 de M. Laurent Joffrin, célèbre journaliste qu’on ne présente plus, me surprirent fort agréablement. Ce dernier y affirmait ne pas être opposé à la tenue d’un débat sur l’identité nationale. Tiens, tiens… Libération ne serait-donc plus l’organe de presse tout dévoué au sans-papiérisme et à l’immigration sans limites ? M. Joffrin allait même jusqu’à écrire que « ce qui est national n’est pas forcément louche, intolérant ou vichyste ». Et de dénoncer la « reductio ad petainum » qui, selon lui, empêchait toute discussion sereine, et de citer Jaurès et Jean Moulin. Aurait-on changé le logiciel de Libé, sous l’œil bienveillant de M. de Rotschild ?
Allons donc, pas de fausse joie, Le rédacteur en chef Joffrin n’allait tout de même pas se faire le chantre de la France moisie et de l’universalisme républicain le plus faisandé. D’ailleurs, cet éminent chroniqueur l’affirme sans ambages : oui, la définition de l’identité nationale doit changer et le plus tôt sera le mieux. Notre intellectuel de salon n’hésite d’ailleurs pas à le clamer haut et fort : il y a « urgence conceptuelle », rien moins ! A ces exhortations qui pourraient tout juste prêter à sourire, succèdent d’autres affirmations, tout aussi péremptoires et plus navrantes encore.
Cette fois, M. Joffrin sort l’artillerie lourde. L’assimilation, qui a été pendant longtemps opérante, et qui a permis à tant d’étrangers de partager l’héritage national, « exhale aujourd’hui des relents coloniaux » ! Gageons que ce pilonnage de nos principes républicains recueillerait le plein assentiment de dame Bouteldja et de ses Indigènes, selon lesquels les Français seraient des colonisateurs dans leur propre pays ! Oui, désormais la France est sommée de se plier aux valeurs et aux coutumes des étrangers qui viennent sur son territoire.
Je pensais pourtant que c’était l’inverse, mais que voulez-vous, j’ai encore la coupable faiblesse de m’accrocher à ce « modèle vétuste comme à un canot percé » pour reprendre la métaphore nautique du sieur Joffrin. Comme moi, les citoyens rétrogrades qui refusent cet état de fait seront donc emportés par la vague de la modernité multiculturelle. Je passe sur la « gauche républicaine et scrogneugneu », qui, comme un enfant capricieux et boudeur, fait sa mauvaise tête. Au coin, les récalcitrants !
Finalement, l’identité nationale est bien la seule qui n’ait pas le droit de cité. Les Français d’origine étrangère doivent conserver une part de leur traditions. M. Joffrin ne précise pas ce que recouvre cette « part ». Sera-t-elle étendue ou réduite à la portion congrue ? L’on peut, sans crainte de se tromper, parier sur la première hypothèse. Notre courageux éditorialiste enfonce d’ailleurs le clou en fustigeant la dénonciation de la burka.

Les auteurs de cette néfaste activité se rendraient ainsi incapables de comprendre la formidable richesse des cultures étrangères. Et la culture française dans tout ça ? Elle n’est plus qu’une parmi d’autres, tout comme la laïcité, d’ailleurs. L’on appréciera en outre, cette belle envolée lyrique, véritable concentré de la doxa rabâchée dans tous les médias à longueur de temps : « La France est déjà plurielle. On ne saurait le nier, à l’heure de l’Europe et de la mondialisation qui sont par nature mélange et métissage ». Je ne peux que tirer mon chapeau à M. Joffrin qui, en deux phrases a admirablement résumé la propagande actuelle. Un telle maîtrise dans l’art de la concision ne peut que laisser pantois…
Mais messire Joffrin n’allait pas s’en tenir là. Non, il n’aurait pu achever son article sans culpabiliser la France. L’égalité des droits doit donc entrer dans les faits pour « les minorités victimes de discrimination ». Après la France coloniale, il était tout à fait normal de sous-entendre que les minorités (là encore, il se garde bien de les définir) étaient sans cesse persécutées par la « majorité » (qui constitue le corollaire oppresseur de ces fameuses minorités). Il aura sans doute échappé à Laurent Joffrin que, dans nombre de villes, de quartiers… ces « minorités » sont la majorité. Que, dans ces territoires, l’immigration de masse a modifié le rapport de forces, et que la « majorité silencieuse » en subit, jour après jour, les effets. Mais cela reste quantité négligeable pour notre distingué germanopratin.
Après tout, la majorité tyrannique et oppressive n’est pas fondée à se plaindre de ce qui lui arrive, après tous les maux qu’elle a infligés aux minorités : colonialisme, racisme, universalisme. L’on pourrait même ajouter sexisme et paternalisme pour faire bonne mesure. Qu’on se le dise : la nation doit se tourner vers l’avenir et être d’humeur « résolument cosmopolite ». Le problème est que la France, comme toutes les autres nations du monde, n’a pas à être cosmopolite. Un pays « cosmopolite » ça n’existe tout simplement pas, car un pays n’est pas un monde en réduction.
Il est tout à fait normal que les étrangers qui veuillent s’y installer puissent y trouver leur place, mais à condition de respecter ses us et coutumes. Tout ne se vaut pas. Il est donc non moins normal que les valeurs de notre pays, que M. Joffrin foule aux pieds, aient une position dominante, qu’elles constituent un socle solide sur lequel bâtir un avenir commun. Mais Joffrin préfère un assemblage disparate de communautés coexistant plus ou moins pacifiquement sur un même territoire. Puisqu’il nous le dit : « il n’y a pas d’essence nationale ».
Quant à la lecture de la conclusion de ce magistral manifeste communautariste, elle ne provoque en moi que dégoût et nausée. Sans vergogne, Laurent Joffrin se permet de citer Ernest Renan : « la nation repose sur une histoire et une culture communes, établies par le temps », pour mieux récuser par la suite cette belle formule, proclamant que cet héritage doit « laisser leur place aux influences du grand large ». De grâce monsieur Joffrin, libre à vous de prôner le relativisme culturel, mais ne convoquez pas les mânes de Renan pour cautionner vos propres délires !
Marc ISULNOY

image_pdfimage_print