L’inquiétante recrudescence des agressions en milieu hospitalier

En décembre 2010 un article du Parisien dévoilait une augmentation de 26% des agressions sur l’ensemble du personnel hospitalier, avec une violence particulièrement accrue sur celui des urgences. Le terme de « tabou » y était déjà employé pour qualifier ces violences, vraisemblablement en raison de l’origine des agresseurs dont il est toujours délicat de faire mention, surtout compte tenu d’un lieu par définition respectable puisqu’il est celui où précisément l’on sauve toutes les vies humaines sans distinction.

Ce service des urgences est celui où arrive le tout venant, avec son lot d’impatience et d’exigence de rapidité. La secrétaire du Syndicat Sud déclarait par exemple au Parisien que l’hôpital Tenon à Paris bénéficiait de la présence d’un vigile 24h/24 et que la plupart des hôpitaux franciliens disposaient d’un service de sécurité. A St Antoine (12e) une formation de plusieurs jours avait même été dispensée afin de gérer les patients agressifs.

À la mi-août des membres du personnel soignant de l’hôpital Nord de Marseille ont été agressés et maintenus en otage par un homme armé (1), révélant au grand public le désastre sécuritaire en milieu hospitalier et la situation intenable pour les professionnels de la santé.

Dans ce même hôpital il y a quelques jours encore, un délinquant multirécidiviste et violent a menacé de mort le personnel

En ce même mois d’août et toujours à Marseille, plusieurs personnes ont agressé un jeune garçon avec un couteau avant de se rendre à l’hôpital de la Conception pour faire soigner leurs propres blessures. Estimant que les soins n’arrivaient pas assez vite, ils ont alors dégainé leur couteau, blessant un infirmier de garde.

L’Observatoire des violences envers les infirmières et infirmiers avait lancé en 2012 une enquête dans laquelle il ressortait que sur les 988 infirmiers interrogés, 8 sur 10 se déclaraient préoccupés par la violence dans leur travail.

En 2012, sur les 1 611 signalements aux urgences, 74 % étaient constitués d’injures et de menaces et 26% d’agressions physiques, comme par exemple sur cette infirmière victime deux ans plus tôt d’un patient mécontent qui lui a jeté une imprimante, provoquant plusieurs ecchymoses sur son bras. L’agent de sécurité mettra 20mn à intervenir…

« La famille d’une patiente (4 personnes) se présente à nous pour entrer en zone de soins. Nous leur demandons de s’adresser à l’infirmière d’accueil et d’orientation, qui leur permettra de rentrer ou non dans le service. Insultes de la famille qui profite que la porte s’ouvre pour entrer sans autorisation des soignants. »

Le Ministère de la Santé a recensé pour cette même année 8 083 agressions à l’hôpital dont 4 110 concernaient des violences physiques, 67 cas de violence avec arme pouvant même aller jusqu’au crime.

Signalements atteintes aux personnes

Signalements atteintes aux personnes répartition

A noter que seuls 33% des incidents recensés en 2012 ont été suivis d’un dépôt de plainte. Les généralistes représentent à eux seuls 56% des médecins agressés (en hôpital ou en cabinet), et en ce qui concerne les spécialistes le taux est passé de 35% en 2008 à 44% en 2012. Sans surprise, la Seine-St-Denis est le département d’où émanent le plus de déclarations d’agressions, suivie de près par le Nord.

Une pédiatre en hôpital relate « une tentative de strangulation sur une interne, des menaces de mort proférées à mon encontre et à celle de mon interne, ou encore la destruction de la salle de soin des urgences par un père en colère ». Ce dernier avait auparavant « frappé l’interne de garde et le médecin du SAMU qui était venu chercher son fils à son domicile un peu plus tôt ». Une infirmière en réanimation s’est également fait traiter de « grosse pute »…

Cet été, alors qu’Abdelhamid Chaibi était en plein ramadan, son épouse était sur le point d’accoucher à l’hôpital d’Aubagne, mais au moment de l’intervention de l’anesthésiste, Abdelhamid a vu rouge et a exprimé son refus des soins en laissant exploser sa violence : aucun homme ne devait voir sa femme nue ! Un lit de 200 euros aura fait les frais de sa colère.

La Synthèse Annuelle d’Activité 2010 du Pôle Santé et Sécurité des Soins fait d’ailleurs état de problèmes de plus en plus souvent liés à la religion : « les croyances religieuses des patients s’avèrent parfois difficiles à concilier avec la pratique médicale. le personnel doit souvent s’adapter à certains rites (remettre à plus tard des soins parce que le malade doit faire sa prière, reporter des prises de sang parce que le patient observe le ramadan, refus de certaines patientes d’être examinées par un homme ou de se dévoiler voire de se déshabiller) ». A noter aussi que du côté du personnel soignant, le port de signes religieux est également de plus en plus souvent constaté.

Le Quotidien du Médecin rapporte un témoignage des incivilités, agressions et autres menaces de mort vécues au quotidien par une aide-soignante du service des urgences. Celle-ci se fait appeler Rose. Il y a d’abord les exigences des patients qui considèrent les soins comme un dû et le service d’urgences comme un cabinet médical gratuit, voire comme un service fourre-tout où toutes les demandes, même les plus insolites, doivent être satisfaites, comme par exemple cette demande pour se faire… décoller des faux ongles !

« On voit arriver des gens, souvent les mêmes, qui viennent là comme s’il s’agissait d’un cabinet médical lambda. Ce n’est vraiment pas normal, tout le monde le sait, mais personne ne dit rien ». 

Une infirmière a récemment porté plainte pour des coups portés sur elle, une autre s’est fait insulter et tirer les cheveux alors que son collègue accouru pour lui venir en aide s’est fait menacer de mort.

Récemment, un patient en liberté conditionnelle a fait pression pour être pris en charge en priorité sur les autres patients présents. Devant le refus du personnel, il a appelé en renfort ses amis, lesquels ont frappé dans les vitres, menaçant de tuer les personnes présentes après avoir repéré leurs noms sur leurs badges.

Par peur des représailles, les infirmières menacées cèdent parfois aux demandes, quitte à négliger les vraies urgences, avec les risques que cela comporte pour les malades…

« L’an passé, un monsieur arrivé de Paris en ambulance avec sa mère a exigé qu’elle soit hospitalisée ici, sans rendez-vous. Les médecins étaient fous, d’autant qu’à Paris la dame était bien prise en charge. Quand il a compris qu’ils devaient partir, le monsieur a exigé une ambulance. Il disait qu’il ne pouvait pas payer le train. Il a fait le pied de guerre, et il a eu son ambulance jusqu’à Paris ».

La gratuité ou le coût dérisoire des soins en hôpital contribue à dévaluer ceux-ci, entraînant un manque de considération porté à ceux qui les dispensent. « Pourquoi est-on capable de se payer une paire de chaussures de marque et ne pas vouloir payer pour une paire de semelle orthopédique ? » s’interroge un médecin.

C’est ce que confirme le commentaire d’un membre de l’administration qui parle d’une population « qui exige le droit de vaquer gratuitement dans le supermarché de soins » et qui sélectionne les soins et les traitements choisis d’eux seuls, déniant toute expertise aux soignants.

« Il faut le dire. Raconter que les gens envoyés par les associations ou le SAMU social passent devant ceux qui ont travaillé toute une vie, parce qu’ils nous menacent et qu’on a peur. Dire que l’on pleure parfois aux toilettes. Ou qu’on prend des bêtabloquants le soir à la maison ».

Rose dénonce un tabou que tout le monde connaît mais qui ne se dit pas hors des murs de l’hôpital, en raison de l’origine des agresseurs : « Je ne suis pas raciste mais j’en ai marre de ces gens qui ne nous aiment pas, et qui estiment que tout leur est dû parce que « c’est la France ». C’est ce qu’ils nous disent ».

Le racisme n’est pas de mise chez ceux qui ont pour vocation de soigner leur prochain, quel qu’il soit, mais peut s’inviter chez les patients eux-mêmes « les insultes peuvent tourner autour de la couleur de peau » déclare un aide-soignant de l’hôpital Georges-Pompidou.

Un médecin dénonce une volonté de préserver la fameuse « paix sociale » au prix de la sérénité du personnel soignant, une paix sociale toute utopique selon lui puisqu’elle aurait même plutôt tendance à aggraver le problème et à renforcer « les clivages entre les Français de tout horizon ».

Sur le site espaceinfirmier.com un professionnel s’insurge « on se fait mal voir de la hiérarchie ? et alors ? Eux-mêmes ont obligation légale de protéger le personnel ». Ailleurs, le même site dénonce une « radicalisation de plus en plus marquée des actes de violence ». Un petit sondage interne au site auquel ont répondu 222 personnes suffit à illustrer le propos…

Sondage site Espaceinfirmiers

Caroline Alamachère

(1) https://ripostelaique.com/scandale-detat-le-gouvernement-socialiste-passe-sous-silence-une-prise-dotages-a-lhopital-nord-de-marseille.html

http://www.lesechos.fr/economie-politique/france/actu/reuters-00547142-france-breve-prise-d-otages-mi-aout-dans-un-hopital-de-marseille-601653.php

http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2013/09/04/97001-20130904FILWWW00611-maseille-un-hopital-tait-une-prise-d-otage.php

http://www.laprovence.com/article/actualites/2515578/marseille-une-prise-dotage-a-lhopital-nord-passee-sous-silence.html

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