Liogier et l’islamisation de la France : de la dénégation au délire négationniste

Publié le 2 avril 2013 - par

Son intervention dans Le Monde du vendredi 29 mars 2013 est un exemple emblématique de ce qui peut être considéré comme la dérive de disciplines scientifiques lorsque l’idéologie se met à interférer avec leur démarche. Le service de « la bonne cause », un détournement dogmatique et propagandiste de la discipline que l’on devrait au contraire servir, de même qu’une instrumentalisation médiatique tendancieuse du statut de chercheur spécialiste l’emporte  de loin sur la rigueur intellectuelle et un minimum de déontologie académique.

Essayons de décrypter la énième performance jdanovienne de notre sociocrate-chéri (des médias). Essayons de voir les articulations, les deux étapes d’une construction intellectuelle ( ?) schizophrénique.

1 / « Eyes wide shut ! » De la dénégation au délire négationniste

Une étrange démarche sociologique d’abord ! Celui qui croit qu’un sociologue « moderne » doit « encore » se placer au niveau du terrain, l’observer pour produire d’abord des faits et ensuite les analyser pour produire des conclusions, en est entièrement pour ses frais. R. Liogier ne saurait avoir ce genre de scrupule méthodologique. Et au fond c’est bien pratique. Cela permet au bureaucrate de rester tranquillement dans son bureau. Cela permet de s’épargner beaucoup de traumatismes politiques et de déconvenues, au sens où le réel dans ce cas ne risque pas de désavouer son approche.

C’est le b à ba du confort intellectuel que de s’en tenir à ses présupposés sans jamais risquer leur invalidation. Et en effet, Raphaël Liogier ne voit rien. Pas de voiles à l’horizon, pas de changements ethnico – démographiques, pas d’exode vers le péri-urbain (Guilluy 2011), pas de boom des mosquées et autres centres islamiques, pas de développement du commerce hallal, pas de barbus en kamis le vendredi, pas de problèmes dans l’éducation nationale sur la question des programmes et la discipline, pas de voyoucratie banlieusarde, pas de terrorisme , pas de djihadistes… français, pas d’ « ennemi intérieur » (Valls)… etc…. etc, tout ça n’est qu’un mirage pour des esprits faibles, des cerveaux malades, trompés par une subjectivité viscéralement haineuse. Même chose si on va  au delà de nos expériences urbaines quotidiennes. Apparemment le contexte géopolitique dans lesquelles s’inscrit ce qui est pour nous des faits d’expérience, un constat quotidien, échappe à notre néo-politologue en chambre. Pas de montée internationale de l’islam, à partir des gazo-pétro-monarchies, pas de stratégies obliques qui visent à jouer sur un entrisme financier et idéologique en occident, pas de jihad frontal pour imposer la charia que ce soit ici ou en Afrique sahélienne. Rien de rien ! On admire le sang-froid, l’équanimité de notre « sociologue » qui lui seul sait où est le Vrai par rapport à une opinion publique française entièrement abusée par ses sens et irrémédiablement manipulée par un populisme physiologique et un nationalisme tripal atavique et irrécupérable.

2 / « Le story telling ». Un contre délire fantasmatique

Si par cécité militante notre grand « sociologue » pose qu’il n’y a rien à voir, comment alors analyser le rejet de l’islam enregistré par la presse comme par exemple les conclusions des enquètes récentes, le rapport de la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme – CNCDH – qui établit que 69 % des sondés considèrent « qu’il y a trop d’immigrés en France » et un rejet de l’islam ? (La Croix du 21 / 03 et Le Monde du 22 /03). Problème ! Là encore Liogier sort de l’enquête sociologique et des attributs de son métier, mais y est-il jamais entré ? Si l’on a préalablement nettoyé tout le factuel, impossible de trouver une causalité proprement….sociologique. Et effectivement, on ne voit pas à quoi dans ce cas les outils de la sociologie pourraient bien s’appliquer.

Seule solution : sortir du cadre académique. Autrement dit de son soi-disant domaine de compétence. Pour se lancer dans la psychologie, dans une psychanalyse de comptoir. R. Liogier va nous expliquer que tout ce qu’enregistrent les statisticiens relève de la pathologie mentale. Il part de l’idée que l’occident et la France en particulier auraient perdu leur statut de puissance, « leur prééminence symbolique ». Liogier en déduit que « la blessure narcissique » est telle que ceux-ci ne peuvent faire autre chose que de recourir à un populisme nécessairement haineux pour « compenser ce déclassement ». On a l’inusable théorie du ressentiment et du bouc émissaire qui refait surface, grande avancée théorique ! La thématique de « l’islamisation »  n’est donc qu’une rationalisation fantasmatique produite par une économie psychique fascisante. L’islamisation n’est qu’un mythe, la construction délirante d’une opinion aliénée, (pas d’opinion publique lucide, par définition,  pour un sociologue qui est censé toujours apporter la lumière au delà des stéréotypes sociaux !), « une simple représentation », « une mise en scène morbide » qui se répand comme une processus viral.

Si Liogier peut passer ses textes grotesques dans Le Monde, c’est qu’il rend quelques services au système qui fonctionne sur les deux versants de la négation du réel et de l’exonération systématique des responsables de l’insécurité sociale et identitaire actuelle (Fondation Jean Jaurès 2011). Il pourra encore apporter sa voix à la meute des chiens de garde de la mondialisation heureuse, du multiculti/multiethnik extatique. Son problème n’est pas la rigueur scientifique et académique, en effet. Pour entretenir la mystique droidelhommistique et l’universalisme le plus éthéré, il faut bien quelques somnambules de la pensée susceptibles de produire un semblant de cohérence entre deux délires,  une  dénégation délirante de la réalité et une reconstruction délirante du perçu de nos concitoyens. Bref une « sociologie » hallucinogène portée par des « sociologues » transmués en prédicateurs/prophètes de l’Amour Universel.

André Bordes

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