L'Iran, nouvelle puissance nucléaire ?

Face à la menace d’un Iran doté de l’arme atomique, laquelle semble se préciser de jour en jour, l’option militaire refait donc surface dans les chancelleries occidentales. Il est vrai qu’après avoir mené le monde en bateau pendant des années, force est de constater que l’Iran n’a guère été intimidé par les sanctions économiques. « La recherche nucléaire va se poursuivre, et les menaces, la propagande et l’intimidation ne nous toucheront pas ». Telle était la dernière réponse de la diplomatie iranienne aux tentatives de conciliation, exercées depuis des lustres par les puissances nucléaires reconnues, pour freiner les ambitions de Téhéran dans sa course au nucléaire militaire. L’échec des négociations est donc total et la plupart des experts estiment maintenant que le monde se réveillera un jour prochain dans l’obligation de reconnaître l’existence d’une nouvelle puissance nucléaire. Dans ce bras de fer qui oppose l’Iran aux grandes puissances, celles-ci ont-elles encore les moyens de s’opposer à la surenchère alimentée par Téhéran ?

Rappelons tout d’abord que c’est à l’époque du Shah qu’ont débuté les recherches sur l’atome avec l’aide des Américains . Le régime des Ayatollahs a pu poursuivre par la suite son programme pour la maîtrise du cycle nucléaire avec l’aide de savants soviétiques et la fourniture par la Pakistan de centrifugeuses. Aujourd’hui Téhéran est donc en mesure d’enrichir de l’uranium à des fins militaires. Si l’on ajoute à cette réalité le fait que l’Iran possède dorénavant des missiles balistiques d’une portée de 2000 km, construits avec l’aide de la Corée du Nord, on mesure à sa juste valeur la menace de guerre qui plane sur la région.

Au plan international, il faut reconnaître que les Iraniens ont beau jeu de se poser en victimes d’un véritable apartheid nucléaire dès lors que le Pakistan, l’Inde et Israël, alliés des Américains, ont développé la bombe en toute impunité. De plus, si les Iraniens n’ont pas respecté le Traité de non prolifération nucléaire qu’ils ont pourtant signé, ils peuvent rétorquer que les 5 puissances reconnues n’ont jamais respecté les accords de destruction de leur arsenal atomique signés en 2000. Ce sentiment d’injustice, largement exploité par Téhéran, lui apporte un soutien international non négligeable de la part de nombreux pays, comme Cuba, la Malaisie ou le Vénézuela, qui n’éprouvent aucune sympathie particulière pour Washington, ainsi que des pays arabes, ennemis jurés d’Israël. Enfin, pour beaucoup d’observateurs, il est difficile de contester à Téhéran sa volonté d’indépendance, de grandeur nationale et d’ambition régionale, arguments largement invoqués en d’autres temps par la France ou la Chine face à l’hégémonie américaine. Mais évidemment, on objectera que l’enjeu n’est plus le même puisque Mahmoud Ahmadinejad a clairement déclaré qu’il souhaitait rayer Israël de la carte. Bien que ces propos soient avérés, la doctrine de dissuasion de la guerre froide, a-t-elle pour autant laissé la place à une logique de guerre et de destruction de l’Etat hébreu ? Rien n’est moins sûr.
Après l’échec de la voie diplomatique, que Washington a soutenue sans y croire, le choix des sanctions internationales n’a guère eu davantage de succès, bien que le Conseil de sécurité de l’ONU ait pris la relève de l’AIEA, jusque là impuissante. Mais les intérêts divergent . La Russie et la Chine ont d’importants contrats commerciaux qui les lient à l’Iran. Le Japon, très sollicité par Washington, refuse de compromettre son approvisionnement énergétique en révisant le contrat pétrolier d’Azadegan. Seule la troïka européenne, France, Allemagne et Royaume Uni, semble vouloir suivre les Etats-Unis sans états d’âme. Mais en admettant qu’un consensus international se dégage, ce qui n’est pas évident, le choix et la mise en œuvre de sanctions plus sévères est encore plus délicat. A la moindre menace, Téhéran, assuré de la solidarité musulmane, a promis d’intensifier la guérilla anti-américaine en Irak et de soutenir le Hamas pour contrer Israël. Il contrôle la situation au Liban avec le Hezbollah et en Irak avec la forte communauté chiite. A ce risque politique s’ajoute la menace de l’arme pétrolière pour déstabiliser les économies occidentales déjà fragilisées par un baril à près de 100 dollars. Avec une production de 2,5 millions de barils par jour, nul n’ignore que Téhéran en a les moyens. Ce qui donne à réfléchir. C’est pour ces raisons que les Israéliens, très réservés quant à l’issue d’éventuelles sanctions internationales plus dures, envisagent l’option militaire depuis des mois, laquelle retarderait le programme iranien de quelques années. Option qui suppose le soutien américain et l’aval de la troïka européenne, malgré l’opposition des Russes et des Chinois.

Mais un bombardement s’avère bien plus difficile qu’en 1981, lors du raid sur le site irakien d’Osirak, et ceci pour deux raisons : la complexité de l’attaque en elle-même et l’assurance de représailles iraniennes immédiates.

La destruction de cibles multiples, très éloignées et dispersées, protégées par de profondes installations souterraines, nécessite une opération extrêmement complexe.( F16 à long rayon d’action récemment livrés par les Etats Unis, protection contre la chasse adverse, brouillage des radars ennemis, mise en place d’hélicoptères de recueil et d’un navire hôpital, survol de pays hostiles, gros porteurs assurant la surveillance de zone et les communications lointaines, choix de l’attaque par le Golfe Persique ou par le nord de l’Irak ou les deux simultanément, usage de bombes capables de perforer trente mètres de béton, etc. ) autant de paramètres à prendre en compte pour infliger le maximum de dégâts avec le minimum de pertes.
Mais au-delà de cette attaque aérienne risquée et aux résultats incertains, Israël doit se préparer à une riposte iranienne qui ne manquera pas de se manifester. En effet l’Iran possède des missiles Shahab-3 d’une portée de 2000 km, pouvant être équipés de têtes conventionnelles, chimiques ou bactériologiques. L’Etat major israélien estime être en mesure de contrer une attaque par missiles balistiques grâce à un nouvel anti-missiles Hetz ( la flèche ), nettement plus performant que les vieux Patriots face aux Scuds de Saddam Hussein. Reste néanmoins le risque d’une attaque syrienne simultanée, avec des dizaines de Scuds, pour tenter de saturer les défenses israéliennes, mais les généraux israéliens estiment ce risque « acceptable ». D’autant plus que les Syriens, en pleine révolution, ont actuellement d’autres chats à fouetter.
Par ailleurs les Iraniens bloqueront le détroit d’Ormuz en coulant des navires, portant le prix du baril à 300 dollars en quelques heures.

Telle est à ce jour la situation très complexe à laquelle le monde se trouve confronté. Face à la surenchère iranienne, les parades sont incertaines. Après l’échec de la diplomatie qui a seulement permis aux Iraniens de gagner du temps et des sanctions économiques jugées inefficaces, on comprend que l’option militaire tente de plus en plus les autorités israéliennes. D’autant plus que l’élimination de savants atomistes que l’on attribue au Mossad, ou les virus introduits dans les systèmes informatiques iraniens, n’ont fait que ralentir la course à la bombe sans la stopper.

Mais ce choix ne manquerait pas d’embraser la région et d’entraîner les Occidentaux dans la guerre aux cotés d’Israël.
Par conséquent, après des années de tergiversations, les Israéliens sont aujourd’hui au pied du mur et ne peuvent choisir qu’entre deux mauvaises solutions : la guerre ou l’acceptation de la bombe iranienne. Les Iraniens en sont parfaitement conscients et
ne se gênent pas pour défier l’Occident.
Mais entre ces deux maux, encore faut-il choisir le moindre.

Alors qu’une attaque ne ferait que retarder le programme nucléaire iranien sans rien régler, avec un énorme risque de déstabiliser tout le Moyen Orient pour très longtemps, avec des conséquences économiques incalculables dans un monde déjà en pleine crise financière, laisser Téhéran devenir la dixième puissance nucléaire n’est peut-être pas le choix le plus risqué.
Après tout, la dissuasion nucléaire, fondée sur l’équilibre de la terreur, a largement prouvé son efficacité pendant les cinquante ans de guerre froide. Car ce n’est pas la sagesse des hommes qui a ramené la paix en Europe depuis 1945, c’est la peur du nucléaire.
Qui peut croire que les Ayatollahs oseraient user de l’arme atomique alors qu’ils savent parfaitement que Téhéran serait rayée de la carte en quelques minutes ?
Comme le disait Jacques Chirac en refusant avec sagesse de s’engager dans le conflit irakien, « La guerre est la pire des solutions ».

Jacques Guillemain

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