Livre : « À la ligne » de Joseph Ponthus

Publié le 9 juin 2019 - par - 6 commentaires - 826 vues
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À la ligne de Joseph Ponthus m’est arrivé en lecture comme le troisième volet d’une séance apollinairienne.
Premier volet : relecture d’Alcools de Guillaume Apollinaire pour aider la fille d’une voisine à rédiger un mémoire. Se rappeler que les deux poèmes préférés du poète, Zone et Vendémiaire, ouvrent et ferment le recueil. Deux œuvres en vers libres et sans ponctuation, comme tous les poèmes d’Alcools.
Second volet : prendre à la médiathèque du coin, parmi les livres récents, Apo de Franck Balandier. Bien écrit, ce roman de résidence littéraire conte trois épisodes de la vie d’Apollinaire : les vols de statuettes et de La Joconde au musée du Louvre qui valurent à l’auteur du Pont Mirabeau d’être hébergé quelques jours à La Santé, le retour du poète à Paris après sa blessure en 1916 et son agonie de la grippe espagnole en 1918. L’intrigue, articulée autour de ces moments clés, se prolonge jusqu’à nos jours, par la révélation fugace d’un poème inédit sur le mur de la cellule d’Apollinaire. Celle qui l’aurait découvert est victime d’un attentat dans le métro. Bien sûr, le terroriste n’est pas désigné. Difficile de ne pas comprendre qu’il s’agit d’un muzz.
Enfin, lire À la ligne, sous-titré Feuillets d’usine de Joseph Ponthus aux éditions La Table Ronde. Un cadeau.

Joseph Ponthus se revendique d’Apollinaire par son écriture d’un roman-documentaire-poème en prose sans ponctuation. À la ligne, titre à sens double – dans l’assommoir libéral contemporain, on ne dit plus « la chaîne de production » mais « la ligne de production », et Ponthus en romancier-poète va comme son modèle, à la ligne.

Le livre secoue.
Les descriptions des usines de l’agroalimentaire breton ressemblent à des images du documentaire, Le sang des bêtes, de Georges Franju qui filma, en 1948, le boulot des bouchers des abattoirs de Vaugirard et La Villette. Le film de Franju n’est pas une vidéo volée par L.214. Il montre le travail cauchemardesque des bouchers des coulisses du ventre de Paris.

Aujourd’hui, écrit Porthus, « rien n’a pratiquement changé ». On y chante toujours Trenet (et bien d’autres) « Trenet me sauve le travail et la vie tous les jours que l’usine fait ». La modernité est dans les équipements de protection individuelle (qui n’empêchent pas un jeune compagnon de travail de l’auteur de perdre un pouce) et dans « le fait qu’on ne fume pas en travaillant ».

La modernité ce sont aussi les audits, ces cinq minutes de visite où les rails auxquels sont accrochés les quartiers de viande pètent l’inox brillant, où les carcasses purulentes sont planquées, où les chefs aux casques rouges font semblant de s’intéresser au boulot et pas à la cadence, où les ouvriers arborent des tenues de figurants dans un film hollywoodien. Cinq minutes de cinéma et après :
« On ressortira nos carcasses de merde
On s’en foutra comme tous les jours des
prétendues hygiène et sécurité si importantes il y a
dix minutes
»

À la ligne est un excellent livre sur les conditions de travail de ceux que Macron qualifie d’illettrés (il parlait des employés de l’abattoir breton Gad).
À quoi reconnaît-on un intellectuel, un lettré, de celui qui ne l’est pas, un manuel ?
Joseph Ponthus nous rappelle que le manuel se lave les mains avant d’aller pisser, l’intellectuel après.
Tout au long de son ouvrage, Ponthus souhaite que le lecteur pense qu’il est de ceux qui côtoie d’abord le lavabo avant de se présenter devant la pissotière.
Il a fait hypokhâgne et khâgne avant de venir éducateur spécialisé.
C’est en suivant sa Bretonne d’épouse qu’il s’est installé du côté de Lorient. Mais là-bas, les « éducs spés » ne manquent pas. Alors Ponthus s’inscrit dans une agence de travail intérim. L’agroalimentaire – usine de conditionnement de poissons et de fruits de mer, puis abattoir – remplacera avantageusement les séances chez le psy lacanien, les psychotropes et les anxiolytiques.
Le boulot physique, la fatigue qui abrutit, les doigts qui épaississent – autre différence entre le manuel et l’intellectuel –, la pensée qui fait relâche, l’abattoir qui te traque jusqu’à dans ton sommeil, redresse finalement mieux l’âme que le monologue amollissant où le psy vous traque entre « père sévère » et « persévère ».

Là réside l’ambiguïté de Ponthus et de son roman poème.
J’ai aussi connu des expériences de travailleur. Je me suis retrouvé après la fac à bosser comme agent hospitalier, facteur intérimaire, chauffeur poids lourds, moniteur auto-école…
Mais j’ai toujours su que je ne pourrais jamais intégrer le monde de mes compagnons de travail. Eux ne jouaient pas. Leur seul bien était leur force de travail. Moi, j’étais là pour gagner un fric qui me permettrait de partir en voyage et d’avoir le temps d’écrire.

Cependant Ponthus gâche son livre remarquable non parce qu’il est un intellectuel mais parce qu’il est un intellectuel banal, un intellectuel de gauche. Et tient à ce que cela se sache.
En quelques lignes, il affiche un mépris malvenu pour ses collègues.
Il crache sur ceux qui « après l’horreur de l’attentat de Nice où un camion a foncé sur la foule du 14 juillet » s’en prennent aux « bougnoules » et aux « boucaques ». Il attaque particulièrement l’un d’eux qui marque ses initiales LNF sur ses équipements.
« Je me plais à imaginer que ça doit trop lui arracher
la gueule de tracer les lettres FLN
Peut-être regrette-t-il de ne pas s’appeler Olivier-Antoine Schultz
»
Autant qu’il m’en souvienne, ce n’est pas un camion de l’OAS qui a foncé sur la foule, mais un musulman au volant d’un camion volé.

Il rit du militaire qui finit boucher :
« Regrette-t-il ses opérations extérieures
Voit-il dans ces bêtes mortes les enfants de
Sarajevo ou de Kigali
»
Sarajevo et Kigali, comme par hasard !

Il s’interroge sur la tuerie à l’abattoir. Est-il « un agent de la banalité
du mal
Un salaud ordinaire
celui qui accomplit sa tâche de maillon de la
chaîne dégueulasse et s’en dédouane pour plein de
bonnes raisons
»
L’assimilation des bouchers avec les tueurs nazis n’est pas loin.

Il déplore de ne pas être là quand « la troupe attaquera la ZAD à Notre-Dame des Landes », a la nostalgie des manifs de 2006 « Et l’on cassait / Et l’on riait », se lamente de n’être pas un anarchiste consistant, de n’avoir pas assez de convictions et pas « le temps d’aller manifester / De péter encore quelques vitrines de banques / d’agences immobilières ou d’intérim ».

Ponthus est un observateur littéraire comme le fut Robert Linhart qui écrivit L’Établi après avoir travaillé quelques mois sur les chaînes de l’usine Citroën de la Porte de Choisy en 1967.
Dommage que son roman-poème-témoignage soit mité par le fait qu’il se soit senti obligé de poser quelques lignes montrant qu’il appartient au camp du Bien.

Marcus Graven

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Notifiez de
Rimidlav

Dans le « Drapeau Rouge » nr 74 de mai/juin 2019,p 19, on trouve une recension dithyrambique de cet ouvrage « A la ligne feuille d’usine ». Cette publication est l’organe du Parti Communiste de Belgique.

POLYEUCTE

Bonne lecture, les gars !

Audesson

Conclusion, Marcus m’ayant éclairé, Je ne lirais pas cet ouvrage…

Spipou

« LNF », c’est quoi ?

« FLN » tout le monde connaît, mais « LNF » je ne vois pas…

Merci d’avance de m’éclairer !

Très bel article, sinon.

L’établi, j’avais lu, et j’avais trouvé pas mal, sans plus. Ayant moi-même travaillé dans une usine de voitures non pas pour faire l’établi mais pour bouffer, j’avais trouvé qu’il y aurait eu mieux à en tirer. J’avais de très loin préféré Georges Navel, qui savait si bien décrire « la misère ouvrière ».

Dans ce livre, il me semble y avoir plus de puissance d’écriture.

Marcus Graven

Un employé que l’auteur dit s’appeler Fabrice Le Noxaïc marque ses équipements (bottes, blouses, pantalons, gants) de ses initiales en commençant par son nom de famille: LNF.

Spipou

Ah, d’accord ! Merci.

Et je comprends mieux, maintenant, le « Olivier-Antoine Schultz » !