Lucrèce, le « rebelle magnifique » pour une pensée sans Dieu

A la lecture du livre « De rerum natura » (et, plus particulièrement du livre I) de LUCRECE, nous sommes renvoyés à un contexte historico-culturel particulier. Il s’agit du I° siècle avant Jésus Christ, époque marquée par un doute religieux, une crise morale et politique et par une recherche d’identité culturelle. Doute religieux car l’épicurisme, postérieur aux philosophies platonicienne et aristotélicienne, qui gardait une grande influence dans le monde entier, pouvait faire tenir des propos dégagés de toute religion. Mais, étaient présentes, en même temps, des inquiétudes qui se traduisaient par les plus étranges mysticismes ou les pires superstitions. De part leurs positionnements que l’on pourrait qualifier d’ambigus, par rapport à la religion, Jules CESAR et CICERON illustraient ce doute.

Crise morale et politique car cette société est décrite, dans le livre « Le monde et son histoire » de Maurice MEULEAU et Luce PIETRI, comme immorale, notamment au niveau politique. Plus encore, les auteurs parlent de « mœurs complaisantes dans une société déréglée dans ses plaisirs ». En fait, cette période est marquée par la crise de la république romaine qui va amener l’instauration d’un ordre nouveau, l’empire d’AUGUSTE.

Recherche d’identité culturelle car, dans ce siècle précédant la naissance de Jésus Christ, Rome devenait, en grande partie, une capitale hellénistique. Mais, là encore, les choses ne sont pas si simples et il serait plus juste de parler de l’expansion d’une culture gréco-latine. En effet, si les emprunts aux grecs étaient flagrants dans des domaines tels que l’urbanisme, la décoration des demeures, les arts plastiques, la rhétorique et l’enseignement philosophique ; malgré tout, une spécificité latine demeurait, surtout dans les domaines de la littérature, du droit et de l’histoire. C’est donc dans cette mouvance que voit le jour l’œuvre de LUCRECE. Elle peut être considérée comme la première grande œuvre poétique de langue latine. D’autre part, elle prend un aspect didactique, dans le but de révéler aux romains une doctrine que, généralement, ils ignoraient, à savoir l’épicurisme.

Il semble que ce texte soit le seul qui vienne témoigner, de nos jours, de la philosophie d’EPICURE. Pascal LEVOYER, dans son livre sur LUCRECE parle « d’un poème … écrit à la gloire d’EPICURE », il parle même « d’un romain qui lit un grec, qui pense grec dans des vers latins ». Les liens philosophiques entre EPICURE et LUCRECE sont très importants. La connaissance n’a qu’un but thérapeutique, c’est l’instauration de la philosophie comme « médecine de l’âme ». Ceci en nous apportant un quadruple remède : dieu n’est pas à craindre, le bien est facile à acquérir, le mal est facile à éviter. Découlant de cela, le quatrième terme est que la connaissance permet d’atteindre la paix de l’âme, c’est-à-dire l’impassibilité, c’est-à-dire l’ataraxie. La critique du stoïcisme réside dans le fait qu’ici, philosopher n’est plus uniquement pratiquer des jeux dialectiques, mais réside dans une action vitale : la recherche pressante du bonheur. Mais, plus que tout, l’épicurisme de LUCRECE s’en prend à des notions développées par bon nombre de religions, à savoir la faute, la punition, la culpabilité, l’accès à l’immortalité. Notions qui s’exacerbent dans la religion chrétienne, que LUCRECE n’a pas connu, comme dans bien d’autres. C’est en cela qu’il peut être considéré comme un précurseur et que cette philosophie prend une dimension intemporelle et universelle. C’est l’apologie du savoir, que NIETZSCHE qualifiera, bien plus tard, de « gai », introductif au bonheur, que nous communique LUCRECE, le premier qui « osa lever ses yeux mortels contre la religion ».

Le « De rerum natura » peut aussi être lu comme un traité de physique, utilisant le « mécanisme » comme méthode. En effet, quand LUCRECE et EPICURE s’efforcent de décrire les vivants à partir de la conjonction des atomes, il faut y voir l’exigence rationnelle de construction de la biologie sur les bases de la physique. Physique qui pourrai être qualifiée « d’atomisme d’essence mécaniste ». Ici, tout ce qui existe est matière et toute matière est composée d’atomes, l’âme y compris, et de vide (doctrine qui fut, à l’origine, soutenue par DEMOCRITE au V° siècle avant Jésus Christ). Si le mécanisme n’est qu’une méthode, c’est parce qu’il ne s’agit que d’une matière, les pièces, les atomes, sont agencées dans le but de produire un effet. Tout ceci débouchant sur une certaine forme de matérialisme, dans le sens où la matière est la seule réalité existante. Evidemment, dans ce contexte, dieu, l’immortalité de l’âme et la religion en général n’ont pas beaucoup de place.

Mais, n’oublions pas un autre point commun d’importance entre LUCRECE et EPICURE. Il s’agit de la similitude des contextes historiques dans lesquels apparaissent les deux penseurs. Effectivement, si, comme nous l’avons brièvement vu plus haut, LUCRECE écrit son œuvre dans la crise politique que fut la décadence de la république romaine ; EPICURE, quant à lui, crée son école à Athènes au moment où la cité grecque perd son hégémonie.
Cela suffit-il pour faire une corrélation entre crise politique, économique, morale et l’apparition ou la résurgence d’un certain matérialisme philosophique ? La question reste ouverte.

Vraisemblablement, dans une partie de ce livre, LUCRECE s’adresse à quelqu’un à qui il parle, nous laissant, ainsi, entendre qu’il s’agit d’un disciple à qui il dispense un enseignement. Il lui rappelle succinctement son attachement à cet « atomisme d’essence mécaniste » qui lui est cher, pour immédiatement poser la question de l’univers comme fini ou infini. Certes, la réponse qui suit est importante car il nous donne une explication cosmologique de l’univers, en l’argumentant par un discours rationnel. Réponse qui s’oppose à une explication cosmogonique qui ne serait pas de mise dans les propos de LUCRECE.

Mais, ce qui semble le plus important est que la réponse « le tout immense s’étend à l’infini » va servir de tremplin à un autre enseignement concernant la philosophie et le philosophe, en général. Pour illustrer l’infini de « l’univers total », LUCRECE utilise la métaphore du lancement de la flèche. Cette métaphore contient plusieurs aspects : tout d’abord un individu (le lanceur), ensuite un premier mouvement (il s’élance lui-même), puis un objet (une flèche), vient alors un second mouvement (lancement de la flèche) et, pour finir, une évaluation de ce qu’il advient de la flèche lancée. Quel que soit le devenir de cette flèche, la conclusion reste la même et « son point de départ ne peut être le terme de l’univers », et l’auteur de conclure « sans cesse s’ouvrira au vol de la flèche une nouvelle perspective ».

L’apprenti qui se lance dans l’étude de la philosophie et de la connaissance, lance ses questions et ses interrogations. S’il considère qu’une réponse ou une absence de réponse est une limite, alors, LUCRECE le poursuivra sans relâche en le questionnant encore. Si l’apprenti considère la religion, avec un être suprême, comme une « limite suprême » (ici, suprême est à entendre au sens de ce qui est le dernier de tous, comme une dernière limite) et se contente de cela pour mettre fin à ses interrogations et à son étude de la connaissance, alors, LUCRECE le poursuivra aussi sans relâche. Il s’agit bien, ici, pour la flèche, de transpercer les limites suprêmes. Comme il s’agit, concernant les questions et les réponses, de passer au delà des limites imposées par la religion et les superstitions. Peut-être que, à l’affirmation d’un dieu comme démiurge, LUCRECE pourrait opposer la question : mais alors qui a créé dieu ? Qu’est-ce qui est antérieur à ce dieu créateur ? Cela ne peut pas être l’Homme car il est postérieur à dieu, si l’on en croit les religions, puisque créé par lui, alors, qu’en est-il ?

En son temps, LUCRECE n’a pas été jusque là, mais, aujourd’hui, affirmons que dieu, ou plus exactement l’idée de dieu (ce qui n’est pas du tout la même chose) ne s’est pas « autocréé », mais a bien été créé par l’Homme, ou plus exactement par la parole de l’Homme. Car, enfin, la seule certitude que nous ayons, en dehors, bien sur, de toute croyance ou de toute foi, c’est l’antériorité de l’Homme sur dieu et non pas l’inverse. Parler de « dieu », peut lui conférer une certaine matérialité, voire même une certaine incarnation ; mais, parler « d’idée de dieu » est une toute autre chose car, alors, plus aucune matérialité n’est envisageable et comment une idée pourrait-elle être antérieure à l’Homme ? Que nous sachions, il n’y a que l’Homme qui peut produire des idées et de la parole. Donc, oui dieu existe bel et bien, mais uniquement dans la parole des Hommes, nous pouvons alors dire que c’est l’Homme qui a créé dieu, ou plutôt l’idée de dieu. Nous pouvons donc conclure que dieu n’a rien d’un créateur et d’un démiurge de l’univers (les Humains compris), tout au plus peut-il servir de béquille existentielle pour des Humains en mal d’eux-mêmes.

Il semble que LUCRECE mette l’infini de l’univers en corrélation avec l’infini du questionnement philosophique. La démarche philosophique serait ce questionnement qui de réponses en interrogations fait cheminer l’Humain vers cette connaissance qui permet d’atteindre, dans un idéal, la paix de l’âme, l’ataraxie. LUCRECE était désireux d’offrir à ses contemporains d’autres ouvertures d’esprit que la limite « suprême » de la religion. Mais, à l’époque où il écrit le « De rerum natura », il était très minoritaire car c’est à la pensée de CICERON que les romains ont accordés le plus d’importance. Pourtant, LUCRECE ne s’est pas contenté de reproduire l’empreinte laissée par EPICURE, mais il a accentué, renforcé et rendu plus lisible cette trace, à l’aide d’un discours que nous pourrions qualifier de militant qui fera, entre autres, que, bien des années plus tard, Albert CAMUS le qualifiera de « rebelle magnifique ».

Hervé BOYER

image_pdf
0
0