M. Pena-Ruiz, ne reniez pas votre tradition philosophique !

Au printemps dernier, nous avons eu un échange assez vif avec M. Pena-Ruiz, philosophe de la laïcité (1). Aussi, j’étais d’autant plus curieux de savoir ce que ce dernier allait déclarer devant la mission parlementaire sur le port du voile intégral, jeudi dernier (2). Son propos m’a semblé très structuré et très pertinent, bien qu’il puisse paraître un peu trop abstrait. Le souci majeur du professeur Pena-Ruiz était de fonder en droit une interdiction du port du voile intégral, afin que celle-ci ne soit pas une loi discriminatoire à l’égard d’une communauté particulière. Il s’est prononcé assez clairement pour une loi, « nécessaire, mais pas suffisante ». De même, il a souligné que celle-ci devait prévoir des sanctions, car « une règle sans sanction est inopérante, même s’il y a un travail d’éducation. » Il a abondé dans ce sens, en se basant sur une jurisprudence déjà existante, celle de l’affaire dite du « lancer de nains », où les juges ont considéré qu’une telle pratique attentait à la dignité humaine et troublait l’ordre public, que par conséquent, elle pouvait être interdite. (3)
Cette affaire est très intéressante dans le débat sur le libre arbitre des femmes qui portent la burqa, car l’Etat a donné raison à la commune contre la société qui organisait ce type de spectacle et contre un de ses employés, qui pourtant était nain, et qui se soumettait donc volontairement à ce spectacle jugé avilissant par le législateur. La loi peut donc fixer des limites à l’exercice de la liberté, au nom de principes comme celui de la dignité humaine, même si la victime des pratiques dégradantes est consentante. Une femme, même si elle porte la burqa volontairement, peut donc légitimement se voir interdire de s’aliéner elle-même.
A part ce plaidoyer impeccable pour la répression, M. Pena-Ruiz, en essayant de montrer à tout prix que la laïcité et les principes républicains sont universels, est tombé à nouveau dans des travers que j’avais déjà dénoncé dans un article précédent. (4) Il a réduit l’histoire de l’Occident à une criminographie, et affirmé que la tradition occidentale, c’est les « bûchers de l’Inquisition, les guerres de religion, l’invention de l’expression « peuple déicide ». Soucieux d’éviter à tout prix l’idée de conflit entre les cultures, le philosophe de la laïcité est allé jusqu’à présenter la culture dont il est le héraut, comme inexistante. D’après sa présentation, la culture occidentale n’est rien d’autre qu’une suite de préjugés ethnocentristes, colonialistes et racistes. A l’écouter, on a l’impression que les principes républicains, laïcité comprise, seraient tombés du ciel. On ne peut pas soupçonner M. Pena-Ruiz d’ignorance concernant la philosophie des Lumières et la tradition humaniste, aussi, pour comprendre de telles affirmations proprement négationnistes, il faut mettre à jour la phobie qui sous-tend une telle présentation faussée de ses idées.

M. Pena-Ruiz a peur de la réalité du conflit entre les cultures, c’est pourquoi il veut nier une évidence : la tradition humaniste, républicaine, laïque a certes une portée universelle, mais elle est apparue concrètement dans un endroit bien particulier de la Terre. La portée universelle de la Déclaration des Droits de l’Homme n’efface pas qu’elle ait été rédigée et proclamée en France, en 1789. C’est cela que voudrait dissimuler M. Pena-Ruiz, qui confond « portée universelle », avec une existence universelle, c’est-à-dire une sorte d’ubiquité et une espèce d’immaculée conception de la laïcité. Les valeurs universelles sont toujours portées par des individus particuliers, voire par des peuples particuliers, comme le peuple français. La culture française est une culture particulière à vocation universelle. Nier cela, sous prétexte d’éviter la « guerre des dieux » ou « le choc des civilisations », c’est tout simplement mettre la tête dans le sable, et en plus, passer pour un hypocrite aux yeux des ennemis de cette tradition humaniste universaliste. Une stratégie basée sur un mensonge aussi grossier ne peut être efficace, mais au contraire alimente le conflit même qu’elle veut éviter. Les communautaristes n’y verront avec raison qu’une ruse maladroite, une tentative de défendre une culture particulière, en prétendant défendre des idées universelles.
M. Pena-Ruiz appelle à la rescousse Taslima Nasreen, pour prouver que la laïcité n’est pas une valeur culturelle française, mais une valeur universelle, puisque même une Bengalie peut la professer. C’est un sophisme, car l’adhésion de Taslima Nasreen aux valeurs de l’humanisme prouve que leur portée est bien universelle, quand bien même elles ont été d’abord affirmées en Europe. Mme Nasreen a déclaré qu’il n’y avait rien à garder du Coran, « parce que maintenant nous connaissons la modernité et les droits de l’homme. » (5) Il s’agit donc bien d’un conflit entre la culture issue des Lumières et les cultures rétrogrades, qu’elle assume parfaitement, à la différence de notre philosophe effrayé.
M. Pena-Ruiz finit d’ailleurs par se trahir, lorsqu’il dit que « la France a toujours joué un rôle d’exemplarité ». Cela implique que la France est bien un pays particulier, avec une tradition qui n’est pas une suite de crimes, qui veut et doit donner l’exemple aux autres cultures, par son souci constant de justice et d’universalité. Il ne sert à rien de le nier : c’est une tâche et une fierté.
Radu Stoenescu
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(1) DEBAT ENTRE RIPOSTE LAIQUE ET HENRI PENA RUIZ
(2) Audition de M. Henri Pena-Ruiz
(3) Ordre public, dont une des composantes est le respect de la dignité de la personne humaine
(4) Monsieur Pena Ruiz, vous n’avez pas encore compris que l’islam nous a déclaré la guerre ?
(5) Taslima Nasreen – «Je me sens la responsabilité de dénoncer l’islam»

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