M. Vidal, votre apport à la cause est inestimable

Publié le 16 octobre 2013 - par - 998 vues
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Bonjour Monsieur Vidal,

Je viens de lire votre article paru ce jour sur le journal Riposte Laïque, intitulé «Au pays des aveugles, la « différence » est reine ».  C’est sans conteste, du moins de mon point de vue (mais il n’est pas forcément infaillible non plus !), l’un des meilleurs que vous ayez écrits depuis que vos articles sont publiés sur le journal, soit depuis 2007.

Je ne sais au juste pourquoi, mais votre article m’a refait penser à un texte de Jean-Jacques Rousseau, extrait de son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Votre article n’en traite pas directement mais vos interrogations conduisent à nous poser, aujourd’hui encore, les questions que se posait Jean-Jacques Rousseau au milieu du XVIIIème siècle. C’est en cela que votre article présente un intérêt philosophique, pédagogique, voire sociologique : il éveille les consciences.

Pour que vous compreniez, Monsieur Vidal, la portée de mon point de vue, je me suis donc permise, après l’avoir relu dans sa version initiale, de vous recopier, ci-dessous, en bleu foncé l’extrait que j’aime beaucoup et auquel je fais référence. Puis je l’ai de nouveau analysé avant de conclure sur les liens avec votre article.

« Il est aisé de voir qu’entre les différences qui distinguent les hommes, plusieurs passent pour naturelles qui sont uniquement l’ouvrage de l’habitude et des divers genres de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempérament robuste ou délicat, la force ou la faiblesse qui en dépendent, viennent souvent plus de la manière dont on a été élevé que de la constitution primitive des corps. Il en est de même des forces de l’esprit, et non seulement l’éducation met de la différence entre les esprits cultivés, et ceux qui ne le sont pas, mais elle augmente celle qui se trouve entre les premiers à proportion de la culture. Or si l’on compare la diversité prodigieuse d’éducations et de genres de vie qui règnent dans les différents ordres de l’état civil, avec la simplicité et l’uniformité de la vie animale et sauvage où tous se nourrissent des mêmes aliments, vivent de la même manière, et font exactement les mêmes choses, on comprendra combien la différence d’homme à homme doit être moindre dans l’état de nature que dans celui de société et combien l’inégalité naturelle doit augmenter dans l’espèce humaine par l’inégalité d’institution. »
« Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes » (1755), Rousseau.

Que nous enseigne Rousseau dans ce texte ?

Jean-Jacques Rousseau veut montrer que les inégalités les plus importantes entre les hommes sont essentiellement d’ordre culturel – (premier point commun avec votre article)

Je ne vais pas reprendre ici, point par point, l’argumentation de Rousseau car l’objet de mon commentaire n’est pas de faire un cours que vous saurez mieux faire que moi, à n’en pas douter. Simplement et pour résumer, Jean-Jacques Rousseau nous présente ici un tableau qui est celui de l’accroissement des inégalités tant physiques qu’intellectuelles. Il nous démontre que la diversité des mœurs spécialise les individus. Leur performance physique et ou intellectuelle dépend donc de cette spécialisation.

En résumé, votre article rejoint en bien des points ce que le grand Jean-Jacques Rousseau analysait, en visionnaire progressiste, méditatif et solitaire en mal de vivre parfois qu’il était, voici plus de deux siècles maintenant, notamment quand la lecture attentive de cet extrait nous permet de déceler qu’il nous conduit à comprendre que la diversité des moeurs spécialise les individus et que leur performance physique et/ou intellectuelle dépend de cette spécialisation (même si, pour ma part, je n’affectionne pas vraiment le terme de « performance », mais c’est là un terme qui correspond aussi au siècle de Rousseau). Or, si je fais le lien entre ce qu’analysait Rousseau sous un angle certes différent du vôtre et ce que vous écrivez dans cet article, Monsieur Vidal, au fond, que dites-vous, que sollicitez-vous dans la conscience collective par le biais de l’écriture et donc de la force des mots, en particulier quand vous concluez « Admettre la différence culturelle au sein d’une même culture parce que la « différence » vaut d’être « en tant que différence », est tout autre chose : c’est ouvrir les bras sans ouvrir les yeux ! », si ce n’est de faire prendre conscience aux esprits aveugles qui nous gouvernent, pas forcément uniquement dans la sphère politique du reste, de l’oppressante et démesurée régression d’une forme d’ « obscurantisme culturel » à laquelle s’expose notre société, celle que dénonçait en filigrane déjà Rousseau (il s’agissait à l’époque de la critique de l’Absolutisme), et donc à un retour à ce que nous connaissions bien avant le Siècle des Lumières, au Moyen-Age ? C’est un peu comme si nos sociétés tout entières régressaient au point d’avoir oublié, voire de renier (ce qui serait encore plus grave car ce serait là la marque d’un acte volontaire et donc d’une volonté de disparaître, une sorte de suicide collectif !) qu’après les civilisations brillantes de l’Antiquité dont la Gaule a bénéficié par les différents apports grecs et romains notamment …. nous avions traversé dix siècles dans le brouillard de l’analphabétisme et de l’obscurantisme de masse les plus complets, avant de pouvoir de nouveau revoir la lumière avec la Renaissance et notamment un certain Henri IV, la Réforme, puis enfin deux siècles plus tard encore, Le Siècle des Lumières qui nous mènera à la Révolution de 1789 et aux deux grands siècles de conquêtes violentes, douloureuses et laborieuses pour les plus pauvres, que furent les XIXème et première moitié du XXème siècles.

Certains diraient et diront de votre démarche intellectuelle que c’est « ringard », voire obsolète de toujours ainsi tout renvoyer au passé. Moi, je pense au contraire que votre démarche est à la fois habile et subtile.

« Habile » parce qu’elle interroge les consciences sans leur imposer votre point de vue : c’est là la marque véritable de la « tolérance » au sens où vous et moi la comprenons, c’est-à-dire dans sons sens étymologique (« prendre le meilleur du tout »), et non dans cette orientation galvaudée qui lui a été étiquetée par notre époque où l’inculture tend à primer sur les esprits (« prendre le tout du tout, y compris le pire du tout »).

Ensuite, je qualifie votre démarche de « subtile » parce qu’elle renvoie à des philosophes qui ont bâti une société progressiste qui considérait, voici encore peu, que le bonheur de l’homme devait primer sur tout et qu’il passait par le droit de chaque enfant à bénéficier d’une instruction gratuite, laïque et éclairée, à ce que les travailleurs ne soient plus considérés et exploités comme des esclaves, à ce que les hommes aient un droit d’accès égal aux soins de santé, à ce que les femmes aient accès aux mêmes droits que les hommes (droit de vote y compris, même s’il fut acquis curieusement bien tardivement en France !) ………. sans jamais, là non plus citer un seul des grands penseurs, ce qui implique que vous respectez les choix des références culturelles de chacun à condition qu’elles soient « éclairées » (au sens philosophique du terme, ce qui paraît logique en l’occurrence !) et que vous donnez, par voie de conséquence, la priorité à la liberté de conscience pour, en dernier ressort, offrir un terrain ouvert à la liberté de réflexion de vos lecteurs. C’est pour cela que j’ai tant apprécié cet article et que votre démarche est finalement magnifique de générosité au sens, une fois de plus, étymologique du terme.

Merci donc à vous pour ce bien bel article, Monsieur Vidal. Ne cessez surtout jamais de vous inscrire dans cette démarche de pensée que j’apprécie. Evidemment, si vous aviez un désaccord sur quelque point que ce soit avec mon analyse, n’hésitez pas à me le faire savoir.

Bien à vous, Monsieur Vidal.

Marie-Sarah Stein

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