Ma première tenue blanche fermée, à l'invitation d'une loge réunionnaise du GODF

Je passe quelques jours de vacances à La Réunion, que j’ai découvert il y a onze ans, et que j’apprécie toujours autant à chaque fois que j’y retourne. Il y a trois ans, j’avais donné, au titre de l’Ufal, trois conférences, à Saint-Pierre, Saint-Denis et Sainte-Suzanne. J’avais également fait une conférence de presse, donné une interview, via la journaliste Pascale David, au journal communiste « Témoignage », et j’étais intervenu dans une école, à l’invitation de l’équipe enseignante.
J’avais fait connaissance de militants laïques et républicains locaux, comme Pascal Basse, responsable national du MDC de Jean-Pierre Chevènement, Hubert Hervet, qui deviendra le président de l’Ufal de la Réunion, créée suite à mon passage. J’avais été hébergé chez Stéphane Arlen, l’animateur du remarquable site laïque « Faire le Jour ».
Je n’avais pas prévu, cette année, un programme similaire, j’étais juste parti passer quelques jours de vacances en compagnie de Brigitte Bré Bayle, chez des amies. Mais juste avant mon départ, un fidèle lecteur de Riposte Laïque, habitant Marseille, par ailleurs franc-maçon, apprenant que nous partions à La Réunion, m’a fait savoir qu’il en parlerait à un ami. J’ai donc eu un coup de téléphone, une fois à Saint-Leu, de cet ami d’ami. J’ai fait connaissance avec le vénérable de la loge, il a bien aimé la teneur de notre discussion. Il m’a proposé de tenir ce que les francs-maçons appellent une « tenue blanche fermée », qui permet à un non maçon de tenir une conférence dans une loge.
C’était pour moi la première fois que j’intervenais devant ce type de public. Après m’être trouvé une tenue correcte, je fus ému par un cérémonial que je ne connaissais pas. Je fus surpris par la composition de la salle. Alors que souvent les organisations politiques de l’île sont assez « z’oreilles » (c’est ainsi que les Réunionnais appellent les métropolitains), je vis dans la salle une diversité représentative de la réalité de La Réunion. Je vis d’autre part trois francs-maçonnes dans l’asssistance.
Nous fûmes accueillis par des mots de bienvenue et de remerciements. Brigitte Bré Bayle présenta Riposte Laïque à l’assemblée, puis je fis un exposé qui dura 50 minutes. J’abordais les points suivants :
– Différence entre le modèle laïque français et la conception anglo-saxonne.
– Qu’est-ce que le laïquement correct, et la vision consensuelle de la défense de la laïcité ?
– Bien comprendre l’ampleur de l’offensive islamiste, en France et en Europe (la plus longue partie de mon intervention).
– Les enjeux de l’affaire Truchelut, et comment définir l’espace public, face à son occupation (voile, burqa, prières publiques…).
– La commission parlementaire sur le voile intégral
– Pourquoi cette passivité des laïques depuis 20 ans, face à l’offensive islamiste ?
– Trois raisons de défendre une laïcité de combat.
Ensuite, le débat commença. Je fus, là encore, impressionné par la qualité des interventions, et par la solennité du débat.
Je fus questionné sur des sujets multiples : la situation particulière de La Réunion, et les accommodements raisonnables que l’ensemble des Eglises tentent d’obtenir, argumentant de la spécificité de l’île ; l’identité nationale ; les incidents survenus en métropole, suite au match de l’équipe algérienne ; la molesse de beaucoup d’organisations laïques ; le développement de l’esprit critique : l’école publique qui ne remplit plus son rôle ; la loi de 1905 doit-elle évoluer, et comment ? la montée du communautarisme ; la violence contre les femmes ; les musulmans modérés ; le dialogue inter-religieux ; la dictature du politiquement correct…
Les trois femmes firent, chacune, des interventions très fortes, approuvant les propos que j’avais tenus. L’une d’elle n’hésita pas à qualifier nombre de laïques de lâches. S’appuyant sur son expérience personnelle (elle a beaucoup bougé, pour des raisons professionnelles), elle appella chacun à enfin ouvrir les yeux, et à voir la réalité de l’avancée de l’islam, et ce que cela représente contre les femmes. Elle évoqua ces écoles dans le 93 où on ne peut plus transmettre le savoir. Elle parla de violences sexuelles subies par des jeunes filles. Elle osa dire que les Français donnent l’impression d’avoir honte d’être français. Elle parla des insultes antisémites, et des violences dans les quartiers où la République n’existe plus. Un discours très fort, à côté duquel notre discours aurait pu apparaître timoré.
A l’audition des questions, la majorité de la salle paraissait favorable à notre vision. Nous eûmes deux contradicteurs virulents. Le premier nous reprocha de caricaturer l’islam, qui, selon lui, est une religion de paix dénaturée par quelques extrémistes, de stigmatiser les musulmans qui, majoritairement, sont profondément laïques et républicains, d’être de dangereux jusqu’au-boutistes multipliant les amalgames dangereux…
Le deuxième opposant, après s’être vanté de refuser l’apprendre La Marseillaise à ses élèves, et de lire la Lettre de Guy Mocquet, nous fit un véritable numéro de relativisme, comparant La Marseillaise sifflée lors des matches de l’équipe de France aux sifflets de quelques corses, lors de la finale d’une coupe de France. Il renvoya dos-à-dos les périodes glorieuses de notre Histoire, et Vichy et la colonisation, entrant dans le discours de la repentance. Il évoqua les travaux du sociologue Laurent Mucchielli pour signaler notre volonté de stigmatiser une partie de la population.
Je pus facilement faire remarquer qu’en une demi-heure, à Saint-Pierre, j’avais vu six fillettes de 8 à 10 ans voilées, quatre femmes portant le voile intégral, une vendeuse voilée, et une vendeuse portant le niqab dans sa boutique, ce que je n’avais pas constaté trois années auparavant. Je pus mettre en valeur l’intervention de Patrick Billaud, vice-président du GODF, lors de son audition à la mission parlementaire. Je pus répondre à notre détracteur que Laurent Mucchielli était un des initiateurs de l’appel des Indigènes de la République, que l’hebdomadaire « Marianne » avait qualifié de « néo-raciste », et m’étonner qu’il puisse être repris dans de tels lieux. Je pus me réclamer d’un discours non manichéen sur le colonialisme.
A chaque fois, je fis le maximum pour argumenter, convaincre, expliquer, encore et encore…
La dernière question m’interpella directement. L’intervenant me fit savoir sa surprise, à l’audition de mon intervention. Il m’avait entendu, il y a trois ans, à Saint-Denis, convaincre l’auditoire de rejoindre l’Ufal. Il m’exprima donc sa consternation devant mon absence de référence à cette association, mon silence sur Catherine Kintzler, venue il y a une année, et fortement appréciée, et me demanda de m’expliquer. Il me fit également savoir que, fidèle lecteur de Riposte Laïque, il appréciait beaucoup Marc Blondel. Il conclut en me faisant connaître ses réserves sur l’identité nationale.
Je lui répondis que mon silence sur l’Ufal avait pour but de ne pas prendre à témoin cette assemblée, sur des pratiques internes d’associations qui ne font pas honneur à la laïcité. Mais, refusant d’esquiver sa question, je lui fis connaître mes divergences politiques avec la direction de l’Ufal, notamment mon refus de cloisonner la défense de la laïcté dans le seul camp de la gauche et de l’extrême gauche. Je lui expliquais mon refus de continuer à militer avec une direction qui, sous l’impulsion du président de l’époque, insultait grossièrement toute personne en désaccord avec son orientation, dans les conseils d’administration ou dans les revues internes.
Je lui fis connaître, sur Catherine Kintzler, la sympathie que m’inspire cette professeur de philosophie, qui a le mérite, elle, de respecter ses contradicteurs. Mais je lui fis savoir ma divergence fondamentale avec sa conception de la laïcité, qui l’amène à défend le voile à l’université, quand les laïques turcs s’y opposent dans leur pays, et à enfoncer Fanny Truchelut, quand une Horia Demiati la traîne devant les tribunaux.
Concernant Marc Blondel, je répondis que j’appréciais le syndicaliste, que j’aimais sa dénonciation de la construction européenne, et du rôle du Vatican, mais qu’avec la Libre Pensée, il y aurait encore le voile dans les écoles de la République, sans oublier sa complaisance avec la burqa, et avec l’islam en général…
Le débat prit fin, et les agappes commencèrent. Brigitte et les trois femmes continuèrent de discuter avec un de nos contradicteurs. Je fus encore interrogé par plusieurs intervenants, et appréciais les félicitations de quelques-uns, qui, bien que n’étant pas intervenus, me firent connaître leur accord avec notre discours.
Tous les livres que nous avions amenés furent vendus. J’aurais aimé poursuivre la discussion plus longtemps, surtout sur le racisme de la police française que me décrivirent deux participants, j’aurais vraiment voulu trouver le temps de leur répondre… mais il était déjà une heure du matin.
En tout cas, ce que je garderai de cette soirée, une première pour moi, fut la qualité des interventions, la détermination des trois francs-maçonnes, et d’autres participants, la diversité des positions exprimées, et la grande capacité d’écoute qui existe lors de ces réunions.
Pierre Cassen

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