Madame de Sévigné et la maladie des écoutes

Ma chère cousine,

Il est bien dommage que le beau printemps survenant au bout d’une épuisante saison de brumes humides, de grisaille et d’incessantes pluies, mette à ce point la Cour sur les nerfs. Je vous l’assure, jamais depuis la triste fin de Valéry 1er, il y a plus de trente ans, nous ne connûmes pareille agitation. C’est comme si l’une de ces tempêtes qui dévastèrent il y a peu nos pays de mer déferlait sur Versailles, emportant tout sur son passage, y compris la simple raison.

Les votations de la fin Mars sont sans nul doute pour quelque chose dans ce que les gens du sud nomment, avec leur charmant accent, pataquès. Celui-ci, au dire de ceux qui savent, est classé dans la catégorie des champions et j’avoue être, comme la plupart ici, un peu sèche de la gorge, pâlie des joues et amollie sur les jambes dans l’attente de nouvelles révélations.

Sur quoi, me direz vous, et je vous sais anxieuse de lire les lignes qui vont suivre. Baissons la voix d’un ton ou deux, jusqu’au chuchotis car c’est bien de cela qu’il s’agit, ma très bonne : on s’écoute, de toutes parts, jour et nuit !

Quoi de plus normal pour un couple par exemple, ou en affaires, protesterez vous. Ceci : nul n’est désormais à l’abri de ce phénomène de surveillance mutuelle, au château comme au fond des venelles les plus étroites de Paris. Des oreilles traînent un peu partout, que l’on ne voit pas car elles sont, dit-on, détachées des corps supposés les porter. Monsieur Descartes eut trouvé cela loufoque, il en eut ri et pourtant, cela fonctionne. Tout ce qui se dit se sait. Je dis bien tout, des maux de tête de la Gayet à subir le souverain aux efforts (vains) de la Bruni pour apprendre la guitare, de l’étron royal du soir aux faibles érections du Grand Chancelier, des glapissements courroucés de l’étrange et vociférante Madame de Taubire s’agissant du crime en général aux ronflements de Monsieur d’Eyrault pendant les Conseils. Tout. Et ceci encore : Nicolas 1er, le Hongrois qui tint la Régence tandis que l’on soignait les débordements amoureux du Roi, est, selon un amusant mot anglais, en « paule-posichionne » sur la très longue liste des suspects. Ses carnets de rendez-vous ont été saisis, ses journaux intimes pourquoi pas ! Par qui ? On affecte de l’ignorer, la patate chaude circule de main en main à la vitesse d’un attelage au galop. Vous verriez la tête de ce pauvre Nicolas en ce moment, vous seriez, ma très chère, effarée de constater les ravages que la politique poussée à ses paroxysmes peut provoquer.

Bref, c’est la suspicion générale, et le délire des interprétations possibles. Certains parlent de machines à capter les sons dissimulées derrière les rideaux, aux plafonds, dans les murs de nos appartements, même. D’autres évoquent le dressage de Roumains nains, voire d’enfants de ces étranges contrées connaissant notre langue et capables de séjourner longtemps dans un placard, une armoire, un buffet, voire un pot de nuit pour les plus petits. J’avoue faire soir et matin une inspection minutieuse de mes meubles et de mes coffrets, jetant même un coup d’oeil sous mon lit, comme autrefois, lorsque j’y redoutais la présence de quelque bête malfaisante.

C’est épuisant. Le seul à sembler se satisfaire de tout cela, eh bien, c’est le Roi que ses prédécesseurs, inspirés par notre Créateur, ont doté d’un statut résistant à tout y compris à ces fameuses écoutes. Je le soupçonne même de s’en amuser car, le connaissant, je le pense capable (et vous le dis dans l’absolu secret) de les avoir organisées, mises en place et confiées aux plus brillants de nos cerveaux policiers. C’est une drôle d’époque tout de même, mais pour rien au monde je ne m’en soustrairais tant est douce la jouissance de voir les puissants s’affronter dans des joutes d’une aussi intense férocité. Du grain à moudre pour notre bon Larochefoucauld, lequel possède là une ménagerie littéraire à côté de laquelle les cages à tigres des princes de l’Inde ne sont que volières où sifflotent les bengalis et chantent les perruches.

Je vous baise au front avec tendresse et vous assure, ma bonne et chère, de mon indéfectible souci de vous informer aussi complètement qu’il est possible,

votre Marie, qui s’en va tchéquer (encore un mot anglais désopilant, la mode toute de frivolité en envahit la société savante tout autant que l’ignorante) sa chaise percée.

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