Mai 1981 : une chance pour les femmes

Publié le 8 mai 2011 - par - 386 vues

L’anniversaire du 10 mai 81 ? Je n’aurais même pas pensé à le célébrer. L’avènement de la gauche au pouvoir, après tant d’années sous la droite, m’a fait plaisir, mais je n’ai pas cru que ça allait changer la vie. Et pourtant par un biais prévisible, ça a donné à mon combat féministe les moyens de continuer à changer un peu les choses. …

Avant même de m’engager pour la cause des femmes, je sentais que ces catégories gauche/ droite ne correspondaient pas aux véritables clivages qui divisent la société. Elles ne prenaient pas en compte des pans entiers de la réalité, relevant du quotidien, du privé, comme justement la question des femmes et des relations homme/femme. Je me refusais à adhérer à un parti, je voulais rester libre. Ma rencontre avec « le politique », ce fut mai 68.

Pas celui des gauchistes, l’autre mai, celui de tous ceux /celles, les sans appartenance, les sans dogme préfabriqué, les utopistes, qui se sont engouffrés avec enthousiasme dans cette brèche ouverte dans le vieux monde. Il y avait dans mai 68 une démarche inédite, une annonce de ce que pourrait être un autre monde. Je restais la veuve, l’inconsolée de 68 – salut à toi, Nerval ! J’ai certes souhaité que la gauche l’emporte aux élections législatives de 68, mais je n’ai jamais cru que cette gauche là allait apporter les miracles qu’on en attendait.

La possibilité du miracle, était derrière, dans la Commune de Paris, dans mai 68…
Je suis venue à la gauche institutionnelle par le féminisme. La première fois où j’ai voté c’était donc en 68, pour le candidat de gauche de Nogent sur Marne, dont j’étais la suppléante. J’ai donc voté pour moi. J’avais pris ma carte FGDS ( Fédération de la gauche démocratique et socialiste, ancêtre du PS ) trois jours avant la réunion de désignation des candidats. On était dans la lancée de 68, tout était possible. Voila comment, à peine débarquée dans le parti, j’ai osé me proposer comme suppléante du candidat ! On m’a regardée avec consternation – d’où elle sort celle là ?- mais faute de prétendant/es, on a accepté ma candidature au poste de suppléante. Nungesser, notre adversaire RPR, était un poids lourd de la droite, la cause était perdue. Je me suis bien amusée pour cette première campagne, où j’avais en charge les jeunes et les femmes, bien sûr.

Avant cet épisode ubuesque, je fréquentais de très loin les réunions d’un des groupes de la FGDS, en tant représentante de mon groupe féministe. Et m’y ennuyais ferme. Cette politique là me passait au dessus de la tête. La pièce qu’on jouait là me paraissait dépassée, sans véritable rapport avec la réalité. La vraie politique, elle était de notre côté : féministes, libertaires, qui refaisions le monde. Et qui en partie y avions réussi, parce que justement, nous n’étions inféodées à aucun parti. Autonomes, libres, audacieuses. En quelques années, les combats féministes avaient remporté de considérables victoires sur l’ordre patriarcal. Et ce, je le rappelle, sous la droite de Giscard, qui ne nous a jamais mis de bâtons dans les roues. J’avais entrevu l’aube d’un nouvel âge, j’étais retombée dans l’ordinaire morose des affaires humaines.

Alors mai 81 et Mitterrand, ça ne me faisait pas rêver. En 81, je ne voulais donc plus voter, mais mes copines m’ont tellement tarabustée, que je me suis rendue au bureau de vote. . Sans illusion. Je ne suis pas allée à la Bastille. Je contemplais de loin la liesse générale. Changer la vie ? Je savais qu’on ne pouvait pas vraiment le faire avec ces gens là. Et dans ce système là. C’était toujours mieux que les petits stal de la GP ( Gauche prolétarienne à l’origine de Libération ) ou des trotsk, qui avaient réussi à faire fuir leurs « femmes », qui rejoignaient le MLF, excédées de tirer des tracts et de leur faire le café. Et il y a eu le Ministère des droits de la femme. Une des meilleures idées de Mitterrand, avec la retraite à 60 ans , la 5e semaine de congé payé, et l’abolition de la peine de mort. Yvette Roudy fut nommée, jamais ministre ne fut mieux faite pour son poste. J’avais déjà rencontré Yvette avant 68, j’ai collaboré avec elle en toute indépendance. Rares sont les femmes politiques qui ont si bien su traduire dans l’institution, certaines de nos revendications.

Le Ministère est devenu ma maison. Je me sentais chez moi dans ce bel hôtel particulier de l’avenue Iéna, orné de plantes florissantes. J’avais toujours un projet à soumettre, que le Conseiller financier peaufinait, pendant que j’allais discuter avec Yvette, ou Martine, sa directrice de cabinet. On y organisait des soirées festives, des conférences. C’était un lieu vivant et chaleureux. J’ai joué les VRP du féminisme auprès des déléguées aux droits des femmes des régions, qui m’invitaient pour en savoir plus sur la belle histoire de nos combats. J’ai ainsi sillonné la France et même poussé jusqu’à la Réunion. Chaque mois, chez Yvette, un repas fin nous réunissait, avec Simone de Beauvoir. Grâce à l’aide financière du Ministère, nous avons pu acheter notre belle maison pour femmes battues, j’ai pu mener avec succès mes campagnes contre la publicité sexiste et j’ai organisé le premier colloque sur le harcèlement sexuel sur le lieu de travail.

Enfin Yvette, malgré ses réticences, a soutenu notre projet de loi antisexiste adopté en conseil des Ministres. Très stimulante, cette prise sur la réalité que permettait le Ministère. Certes avant 1981, nous avions accompli beaucoup, mais les moyens nous avaient manque. Comme toutes les militantes, nous faisions dans l’artisanat, faute d’argent. Dans les milieux de gauche, on crache volontiers sur l’argent et du coup on ne se donne pas les moyens de s’en procurer. Avec le Ministère, fini le bricolage, le temps perdu aux tâches inutiles, l’impuissance que l’on ressent à ne pas pouvoir donner forme concrète aux idées. Là, j’éprouvais ce sentiment gratifiant de réaliser mes rêves, de pouvoir faire ce que je disais.

Je n’attendais pas grand chose en mai 81, mais j’ai été agréablement surprise. Avec le Ministère, j’ai réussi une alliance harmonieuse avec l’institution. Là encore je me suis laissée guider par mon intuition. La plupart des féministes boudaient le Ministère – so much « réformiste » !- , tout en acceptant volontiers ses subventions. Ah ! ce mot de « réformiste », c’était l’insulte suprême pour ces puristes gauchistes ! Moi, je me souciais de faire avancer mes projets et Yvette Roudy me donnait une occasion historique de le faire.

Cette expérience m’a prouvé que la gauche pouvait être à la hauteur de ses ambitions. Grâce à la rencontre avec une femme de gauche féministe audacieuse qui avait le souci d’inscrire dans la loi, les avancées du féminisme. Et qui avaient les mains relativement libres. En mars 86, le Ministère disparaissait, suite à des élections catastrophiques. Nous étions réuni/es autour d’un pot d’adieu, dans la belle maison de l’avenue d’Iena. J’avais le coeur gros. Je savais que je venais de vivre là une de mes expériences les plus riches et que l’histoire ne me resservirait plus le plat. Après Yvette, il n’y a plus eu que des secrétariats aux droits des femmes, avec des budgets dérisoires et aucune volonté d’agir.

Anne Zelensky

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