Mai 68 et les femmes, un moment de grâce

Dans le grand barnum commémoratif autour de mai 68, on évoque peu le rôle des femmes dans la « révolution », c’est ainsi que nous l’appelions. Qu’elles aient été présentes, c’est sûr. Aux côtés de leurs petits copains gauchistes. Dans l’ombre, le plus souvent. On mettait à bas les hiérarchies, l’autorité, les rôles… En paroles. Mais à la machine à café et à la ronéo, c’était toujours les mêmes : les filles. Sur le moment, elles ont encaissé. Dame, une si vieille habitude de servir ne se défait pas en un mois ! Mais deux ans après, on les a vu rappliquer au « MLF »,( appellation donnée par les médias à notre Mouvement des femmes, par analogie avec le Women’s Lib américain ), désabusées et demandeuses d’un mouvement bien à elles, où elles pourraient parler de leurs affaires et tirer des tracts pour leur cause…
Ce fameux MLF n’est en effet pas tombé du ciel en 1970. Comme tous les mouvements, il s’est forgé en amont, à la fin des années 60. Mai 68 a été l’aube qui l’annonçait, la brèche dans l’Histoire, par où, le féminisme a pu resurgir. Il en va ainsi presque toujours : il faut des occasions historiques exceptionnelles pour que la question des femmes, se fraie à nouveau un chemin. Et chaque fois sur la grève, une vague nouvelle dépose ses richesses. Celle des années 70 a inscrit le mot liberté sur le sable.
En 1966, une association féministe, loi 1901 était déposée. Elle avait pour nom « FMA » ( Féminin Masculin Avenir). Elle se voulait radicale et mixte. Petit coup de tonnerre dans le ciel bien-comme-il-faut des associations féminines d’alors, non mixtes et soucieuses de ne pas déranger trop l’ordre établi. Les fondatrices de FMA ? Deux jeunes femmes, l’une mariée à un norvégien, Jacqueline H., et l’autre, apprentie femme libre, en rupture délibérée avec les codes en cours, mariage-enfant-fidélité, Anne Z.
Ces deux là se sont retrouvées à partir de la lecture enthousiaste d’un livre « La condition de la française d’aujourd’hui » de Andrée Michel, paru en 1966. Elles se sont connues grâce à l’auteur, ont décidé de passer à l’action, malgré les sempiternels « Mais qu’est ce que vous voulez encore ? Vous avez tout obtenu ! ». Elles ont donc fondé F.M.A. Un manifeste vibrant a scellé la naissance de ce groupe et il y avait là déjà l’essentiel des proclamations du futur MLF, avec les hommes en plus. Car, Jacqueline et Anne pensaient que le féminisme était une affaire commune aux femmes et aux hommes. Comme l’histoire allait le prouver, elles étaient en avance. Le problème de FMA, était du côté du recrutement. Nos deux pionnières ne faisaient guère recette. Certes il y avait deux hommes adhérents, des copains enrôlés, mais à la présence virtuelle. Quand nous étions 4 aux AG, c’était Byzance !

Et voilà que mai est arrivé. Ce que j’attendais sans savoir que c’était ça. Anne c’était moi, vous l’aurez compris. Je me suis embarquée sans l’ombre d’un doute sur cette fabuleuse comète. Et je n’ai jamais débarqué. Je passais mon temps libre dans la cour de la Sorbonne, où je tenais un stand avec les manifestes de FMA. Jacqueline me rejoignait, quand elle pouvait, entre ses allers retours avec la Norvège, où vivaient mari et enfants. Nous regardions, ravies, le défilé des chevelus, les filles à robes bariolées, nous humions à plein nez cette atmosphère. Ah l’atmosphère de mai ! J’avais l’impression que le monde se dessérait, et qu’une familiarité inédite avec les autres rendait la vie légère…Il y avait quelques 15 jours que la révolution avait commencé. Mais l’ombre d’une déception planait sur notre enthousiasme…
« Tout de même, a dit l’une de nous deux, il n’y a pas grand chose sur les femmes. Rien sur les murs, pas de banderolle…Ca va pas encore recommencer. »
Après un silence, j’ai dit :
« Qu’est ce qu’on attend ? On n’a qu’à les écrire, les slogans… »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous avons cherché du papier, on nous a prêté des feutres. Nous avions en mémoire un petit stock de phrases sur les femmes, émises par de grands noms, Beauvoir, Fourier, Stuart Mill, Condorcet.. Il suffisait de les écrire et d’aller placarder nos banderolles dans les couloirs de la Sorbonne, sous le regard complaisant des passants.
Et nous revoila assises sur nos marches, satisfaites mais pas comblées.
« Ce qui manque c’est un grand débat.. On parle de tout sauf de la situation des femmes… »
« Et si on réservait un amphi »
Alors nous sommes montées au premier étage, là où dans une petite salle, se tenait un chevelu qui était préposé à l’affectation des amphi. Timidement nous avons fait remarquer que depuis 15 jours que la révolution avait commencé, il y avait comme une absente, la question des femmes…
« Ca c’est vrai, alors ! s’est il écrié. Vous avez raison. On n’y a pas pensé. Vous voulez un amphi ? Pour quand ? »
Nous avons bredouillé je ne sais quoi. Alors il nous a proposé pour le surlendemain l’amphi Descartes et nous a donné un petit bout de papier, que j’ai conservé, avec un tampon dessus. Le titre du meeting ? Nous en avons discuté avec lui, puis nous sommes tombés d’accord sur « Les femmes et la révolution » . Nous sommes ressorties de là, éberluées de la facilité avec laquelle les choses s’étaient faites. Quand on vous le disait : « Soyez réalistes , demandez l’impossible ! »
Le surlendemain, nous sommes arrivées en avance. Quand nous sommes entrées dans l’amphi Descartes, par le haut, le choc ! Immense, la salle . Comment allions nous la remplir ? Nous sommes descendues vers la chaire, tout en bas, le cœur en chamade. Nous avions préparé chacune une petite introduction, au cas où il y aurait du monde. Car nous pensions qu’il n’y aurait personne. Ce syndrôme courant chez tout organisateur était décuplé par le fait que notre thème, les femmes – version révolte – ne faisait plus recette depuis des décennies – on nous l’avait serine « nous avions tout, que voulions nous encore » ? Depuis « Le deuxième sexe », il ne s’était pas passé grand chose du côté d’une contestation de la condition dite féminine. Sauf aux USA, où un livre « La femme mystifiée » de Betty Friedan, commençait à faire un tabac.
Quarante après, vous avez dans le fameux feuilleton « Desperate housewives » le même scénario : le morne sort des gentilles femmes américaines qui ont renoncé à leurs diplômes pour se consacrer à leur famille et mourir d’ennui. La différence : « La femme mystifiée » était un livre qui engageait à la révolte, le feuilleton, lui, fait de gros sous avec une fiction grinçante. Signalons encore qu’aujourd’hui, 60% de femmes américaines sont des femmes au foyer.
Perdues donc au bas de cet amphi démesuré, nous n’en menions pas large. Et puis, une personne est entrée, suivie bientôt par d’autres. Peu à peu, la salle s’est remplie, remplie. Il y en avait partout, du monde, sur les gradins, sur les côtés. Ca parlait, ça riait, ça vivait. C’était notre premier débat. Ca tournait au meeting. Nous nous lancions des regards ravis avec Jacqueline. Il fallait y aller, se jeter à l’eau. Nous nous tenions la main sous la chaire, comme des petites filles qui se donnent du courage. J’ai commencé à parler, en tremblant. J’ai fait court. Jacqueline a pris la suite. Un silence a suivi. Puis les prises de parole ont fusé. Sur tous les sujets, la révolution sexuelle, l’orgasme, l’oppression des femmes, la contraception, l’avortement, l’homosexualité, et que sais je encore ! Sauf que de tout ça on ne parlait jamais en public ! On avait sorti sa langue de sa poche. Nous étions nettement débordées, incapables de distribuer une parole qui échappait à toute distribution.
Un jeune chevelu s’est proposé pour nous prêter main forte. Les jambes coupées par l’émotion, mais la joie au cœur, nous assistions à ce moment unique où se débridaient des paroles si longtemps contenues, où elles circulaient de l’un à l’autre, dégagées de cette bienséance mortifère qui nous condamnait sur ces choses là au silence.
Il a bien fallu se séparer. Il était déjà tard. Nous avions préparé un cahier sur la chaire, pour que s’y inscrivent les futurs adhérents de FMA. Jamais notre association ne devait connaître un tel succès. Les noms s’allongeaient sur le cahier. Par la suite, nous avons constitué des commissions sur les sujets abordés, où sont venus tous ces gens, et qui ont fonctionné jusqu’à la fin de l’année.
Nous avons organisé d’autres débats. Avec des personnalités, Gisèle Halimi, Evelyne Sullerot. Elles parlaient, le public écoutait. On reprenait le pli habituel, il y en a qui parlent, d’autres qui écoutent. Avec la différence, que nous veillions au grain, limitions la parole de l’experte et donnions l’avantage au public. N’empêche, rien à voir avec la spontanéité inventive du premier débat « Les femmes et la révolution ». On avait assisté là à un pur moment révolutionnaire, au sens premier, où les choses s’étaient remises à l’endroit dans un monde, où elles étaient à l’envers. Il y avait du mouvement, de la circulation d’idée, de générosité, d’enthousiasme. On avait entrevu ce que pourrait être un monde différent, libéré des carcans créés.
Pour moi, mai 68 est tout entier dans ce moment de grâce.
Qu’est devenu FMA ? Nous avons résisté au reflux. Au fil du temps, nous nous sommes retrouvés à six. Six fidèles. Quatre femmes, deux hommes. Pendant les deux ans qui ont suivi, nous nous sommes réunis régulièrement pour approfondir nos analyses sur tous les aspects de la sexualité, la libération des femmes, nous n’avons pas raté une occasion de nous exprimer publiquement sur des faits de société – l’affaire Gabrielle Russier – . Et surtout nous avons mis au point un questionnaire sur la libération sexuelle via les étudiants. Il a été distribué à la fac de Vincennes et nous avons eu beaucoup de retours.
C’était la première enquête de ce genre en France. Elle posait clairement la question de cette libération et de la place que les femmes pouvaient y prendre.
En 1970, en juin exactement, l’affluent FMA a rejoint le grand fleuve du MLF. Au prix d’une exclusion. Celle de nos deux hommes. Nous en avons été très attristé/es. De leur côté, ils allaient créer des groupes parallèles au MLF, des sortes de MLH ( mouvement de libération des hommes), où ils remettaient en cause ce qu’on avait fait d’eux, tant il est vrai qu’on ne naît pas plus homme que femme, mais qu’on le devient.
Mai 68 a été un creuset. Il a favorisé l’émergence des principaux mouvements contestataires de notre époque, sur la consommation, l’écologie, l’école, l’autorité. Mais l’héritage le plus visible, le plus « réussi », est du côté de la libération des femmes, qui marque dans l’histoire du XXe siècle un tournant dont on n’a pas encore mesuré les répercussions.
Quant à moi, depuis quarante ans, je n’ai jamais abandonné. J’ai eu la chance de naître au bon moment, de monter dans le char de l’Histoire et de trouver un axe à ma vie. Le féminisme m’a mené à tout, y compris à Riposte laïque. Je suis comme la papillonne attirée par les fleurs. Les belles fleurs de la pensée libre et de la révolte contre l’ordre des choses.
Anne Zelensky
Note : Si vous voulez en savoir plus sur le féminisme contemporain, lisez « Histoires du MLF » écrit en collaboration avec Annie Sugier en 1977- Calmann-Levy et le dernier « Histoire de vivre – Mémoires d ‘une féministe » 2005 – Calmann- Levy.

image_pdfimage_print