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Marioupol : l’armée ukrainienne utilise les civils comme boucliers humains

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Un reportage de Christelle Néant pour la chaîne indépendante Donbass Insider :

« 23 mars 2022 à Nikolskoïe, une ville située en périphérie de Marioupol, transformée en centre de transit pour réfugiés. Les civils qui sont évacués depuis la partie ouest de Marioupol sont amenés ici et s’enregistrent pour les prochains autobus qui partiront pour Donetsk, Berdiansk et Rostov. Il y a énormément de monde (…) Beaucoup de gens nous disent qu’ils n’ont plus de maison, nous confirment que les régiments ukrainiens – ceux du régiment Azov en particulier – ont transformé leur habitation en postes de tir et qu’ils s’installent près des abris anti-bombardement où se trouvent des femmes, des personnes âgées et des enfants, mettant ainsi délibérément des civils en danger. Les rues de Marioupol sont jonchées de cadavres de civils. Les gens n’ont pas la possibilité de les enterrer. La situation est catastrophique (…) ».

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Extraits des témoignages recueillis par Christelle Néant auprès des réfugiés venant de Marioupol :

Premier témoignage :

Question : Les médias européens disent que les réfugiés sont emmenés en Russie contre leur gré.

Réponse : Non, non, ce n’est pas vrai. Ceux qui veulent aller à Berdiansk peuvent ensuite aller à Zaporojie, qui est en Ukraine. Vous pouvez aussi aller de Berdiansk en Crimée.

Q : Les gens décident donc eux-mêmes où aller ?

R : [Ils décident d’aller là où ils ont de la famille] ou un endroit pour vivre (…). Nous, nous avons une maison à Gorlovka. Nous avons quitté Gorlovka en 2014. Et maintenant, nous revenons à Gorlovka : nous avons un endroit pour vivre là-bas, donc nous y allons.

(…)

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Deuxième témoignage (deux réfugiées) :

Quand les soldats du bataillon Azov sont arrivés, ils nous ont fait enlever les drapeaux blancs des voitures, de tout. Quand ils ont tiré exprès depuis chez nous [pour que les Russes répliquent par des tirs], ça n’a pas marché. Alors ils ont battu en retraite et ont tout bombardé. Comment sommes-nous restés en vie sous terre ? Nous ne le savons pas. (…) Azov a tiré depuis l’abri où se trouvaient les enfants et les personnes âgées. Ils tiraient depuis l’école, directement sur les maisons. Trois maisons ont brûlé. Les Ukrainiens ont aussi largué des bombes depuis des drones.

Question : Donc, ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour que les tirs de réponse [des Russes] tombent là où il y avait des civils ?

Réponse : Oui ! Ils savaient qu’il y avait beaucoup de gens dans l’abri, dont des personnes âgées et des enfants de deux mois. Ils ont fait exprès de tirer depuis l’abri ! C’était horrible ! (…) Nous ne pouvions pas sortir à l’air libre. Dieu merci, les Russes sont arrivés – que Dieu les bénisse. Il nous ont laissé sortir et nous sommes rentrés chez nous (…) Ils nous ont aidés, ils ont rechargé le générateur et apporté de la nourriture, et nous avons survécu.

Q : Ainsi, [Azov] vous a utilisés comme boucliers humains ?

R : Nous étions des otages, des boucliers humains ! Ils ont tiré sur toutes les voitures qui étaient là.

Q : Ils n’ont pas laissé sortir les gens ?

R : Non ! La ville était fermée. Ils ne nous laissaient pas sortir de l’abri.

Q : Ont-ils tiré sur les gens qui sortaient ?

RBien sûr ! L’horreur !

Q : Avant l’intervention russe, que pensiez-vous des Ukrainiens ?

R : Les nazis nous traitaient très mal. Ils étaient nazis, de vrais nazis. [Les Ukrainiens] étaient, pour certains, calmes et gentils. D’autres étaient [comme les nazis]. Tous portaient la croix gammée, tout le temps.

Q : Ils avaient des symboles nazis visibles ?

R : Bien sûr !

Q : La presse européenne dit qu’il n’y a pas de néo-nazis [dans les troupes ukrainiennes].

R : J’ai l’impression qu’en Europe ils ne veulent tout simplement pas voir, ou que ça ne les arrange pas de voir ! Comment voulez-vous ne pas voir ça ?!

Q :  Même si la situation est terrible, êtes-vous heureuse que Marioupol soit sous le contrôle de la République populaire du Donetsk (RPD) ?

R :  Oui. Nous espérons que la ville sera restaurée et nous aimerions rentrer chez nous.

Q : Avez-vous voté lors du référendum de 2014 ?

R : Oui, j’ai voté au référendum. J’étais pour. J’ai participé à l’organisation du référendum. Puis on m’a mis sur Mirotvorets à cause de ça.

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Troisième témoignage :

Question : Que pensez-vous des combattants d’Azov ?

Réponse : Nous ne les avons pas croisés. Ils se sont comportés de manière correcte, mais il y avait quand même des cas… : ils venaient dans les maisons, ils expulsaient tous les résidents et disaient « Nous allons installer la ligne de défense ici. Allez où vous voulez ».

Q : Donc, ils tiraient depuis les maisons, les appartements ?

R : Oui. Ils ont occupé des appartements et ont dit aux résidents : « Allez où vous voulez. » Les gens sont partis avec ce qu’ils pouvaient. (…) L’administration nous a abandonnés. Ils ne nous ont pas parlé de couloirs et de bus qui allaient à Velodorskoïe. Il n’y a pas eu d’information. C’était le chaos. Il n’y avait aucune autorité. Lorsque nous nous sommes retrouvés derrière les lignes de la RPD, au moins nous avons reçu quelques informations et nous avons été traités de manière correcte (…) Face à notre immeuble, il y a une deuxième entrée : les militaires ukrainiens sont venus [Azov ou autres]. Ils ont installé un poste de tir et ont provoqué [les Russes] jusqu’à ce que les tirs de réponse détruisent notre immeuble. [Les Ukrainiens] se cachaient derrière notre immeuble : nous les avons vus de nos propres yeux. Ils ne nous ont rien dit. Nous leur avons alors demandé ce que nous devions faire. Une seule réponse : « Restez dans le sous-sol »

Q : Sans électricité, ni eau, ni rien ?

R : Sans rien du tout. Nous avons juste pris un bain hier, 21 jours après…

Q : Certains disent qu’il y a des cadavres dans les rues.

R : Beaucoup. Dans notre cour, ailleurs, partout.

Q : Des civils ?

R : Oui.

Q : Impossible de les enterrer ?

R : Non. On voulait les enterrer derrière la maison (il y avait déjà des mouches…). Mais impossible d’aller plus loin.

Q : Les médias européens disent que les troupes russes emmènent les réfugiés de Marioupol en Russie contre leur gré. Est-ce vrai ?

R : Non ! Nous sommes ici et nous sommes enregistrés en vue d’une attribution d’endroits vers lesquels nous voulons partir.

Q : Vous décidez vous-mêmes ?

R : Oui. [Personne ne nous force]. Nous pouvons rester ici, aller à Zaporojie, Berdiansk, Donetsk, Rostov

Q : Vous avez le choix et vous décidez ?

R : Oui ! Autre chose : les [militaires] ukrainiens ont pris la nourriture des civils. Il y avait une société, OPT, qui avait des entrepôts, et pour ne pas perdre de nourriture, [les employés d’OPT] la vendaient sur le marché. Au bout de trois jours [les Ukrainiens] l’ont découvert : ils sont entrés [dans les entrepôts] et ont pris toute la nourriture. Ils ont dit qu’ils n’avaient pas à mourir de faim. (…). Ils forçaient les civils à travailler pour eux et ne leur donnaient ni eau ni nourriture (…). Ils ont tout donné à leurs familles et rien aux civils.

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NB : langues parlées en Ukraine :

Le sourjyk est un mélange d’ukrainien et de russe.

L’abolition du russe en tant que seconde langue officielle dans l’est et le sud du pays (en bleu sur la carte), lors du coup d’État de 2014, a été vécue comme une humiliation par les russophones de toute l’Ukraine.

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Henri Dubost

In girum imus nocte ecce et consumimur igni