Martine Aubry incarne tout ce que le peuple reproche à la gauche depuis 20 ans

Publié le 19 mars 2010 - par - 384 vues
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Fille de Jacques Delors, Martine Aubry impose son socialisme chrétien à la tête du PS.

C’était en 1986. Philippe Séguin devient ministre des Affaires sociales du gouvernement Chirac. Le programme de la droite revenue au pouvoir ne lui plaît guère. Il n’a pas trop envie de supprimer l’autorisation administrative de licenciement et de remettre en cause des pans entiers du code du travail. La droite revancharde le presse de renvoyer sa directrice des affaires sociales, nommée par la gauche, une inconnue nommée Martine Aubry. Philippe Séguin refuse. Tout comme il résiste aux injonctions de Marie- Hélène Bérard, alors conseillère aux affaires sociales de Matignon. Une guerre de deux ans commence. Mais c’est la première incursion de Martine Aubry dans la chronique politique. Elle ne la quittera plus.

Pourtant, elle assure alors ne pas vouloir y aller. La politique ne l’intéresse pas. En tout cas, à l’époque, c’est ce qu’elle prétend. La politique, c’est son père, Jacques Delors, surnommé « M. Démission », pour sa propension épidermique à menacer de quitter son ministère des Finances depuis 1981. Son père devenu entre-temps président de la Commission européenne, et qui a forgé l’Acte unique européen. Son père qui entretient lui-même des relations complexes avec la chose politique, ce qui fera dire au sarcastique François Mitterrand: « Delors veut bien être président de la République, mais voudrait y être nommé. »

Martine Aubry sera la ministre du Travail qui annoncera, en 1993, le franchissement du cap des trois millions de chômeurs. Pourtant, elle quitte alors le pouvoir couverte de louanges et pleine d’espoirs.

On a peine à s’en souvenir, mais la future « dame des trente-cinq heures » est alors « Martine, l’amie des patrons ». Dont certains financent la Face, sa Fondation Agir contre l’exclusion, entre social et politique. Elle plaît à un patronat de tradition catholique, qui a ses origines dans le Nord. Pas étonnant que le maire de Lille, Pierre Mauroy, décide d’en faire sa dauphine. Elle incarne alors cette gauche gestionnaire toute fière de sa « culture de gouvernement » fraîchement acquise. Elle ne comprend pas alors très bien la coupure durable avec les classes populaires.

Martine Aubry est une technocrate, une moderne des années 1970. La tradition catholique sociale à la Marc Sangnier rejoint le syndicalisme CFDT à la Edmond Maire. Elle ne changera plus jusqu’à aujourd’hui. Cette tradition éclaire sa décision d’autoriser, en tant que maire de Lille, des horaires séparés pour les femmes musulmanes dans les piscines. Martine Aubry est très représentative de cette gauche catholique passée au PS lors des assises du socialisme en 1974 (avec Rocard et Delors), qui a toujours rattaché la laïcité aux pratiques terroristes de Robespierre et qui, surtout, est imprégnée d’un sentiment de culpabilité coloniale. Un catholicisme sans le dogme, qui ne veut pas voir que, au-delà d’une religion, l’islam est une culture dont le Coran est un code civil, toujours prompt à l’affrontement avec le Code civil napoléonien.

Elle ne comprend pas non plus que son modèle de relations sociales apaisées, à l’allemande – où la négociation permanente a remplacé la grève, où le compromis a remplacé la lutte des classes –, a été saccagé par la mondialisation. Cette social-démocratie germanique qui fait fantasmer nos élites technocratiques françaises, de droite comme de gauche, nécessite des syndicats puissants qui tiennent la dragée haute au patronat. Or, quand un patronat mondialisé met en concurrence les ouvriers de Sochaux ou de Stuttgart avec ceux de Pékin, de New Delhi ou d’Istanbul, le déséquilibre des forces devient cruel.

C’est le sens caché de la controverse autour des trente-cinq heures. Une idée de Dominique Strauss-Kahn combattue initialement par Martine Aubry (« l’amie des patrons »). Et mise en place par le ministre des Affaires sociales du gouvernement Jospin. La gauche les présente comme un progrès social. Les grands patrons y voient le moyen de compenser des augmentations de salaires interdites par la concurrence internationale. De toutes les manières, ils ne créent plus d’usines en France. Les petites entreprises prennent l’eau. Les ouvriers perdent leurs heures supplémentaires; ils le feront payer au candidat Jospin en 2002. Les salariés des petites entreprises ne verront jamais la couleur des trente-cinq heures qui ravissent les cadres qui ont les moyens de prendre de longues RTT à Rome.

On ne saura jamais l’impact réel sur l’emploi. Mais on est sûr que les finances publiques subissent le contrecoup des subventions colossales versées aux entreprises pour compenser le coût du passage aux trente-cinq heures. Ce qui tombe mal alors même que l’Acte unique européen (mis en œuvre par son père Jacques Delors!) et le traité de Maastricht ont instauré dans l’Union européenne une vaste zone de libre-échange, la plus ouverte du monde, et que Bruxelles mène au pas de charge la privatisation des services publics et la concurrence fiscale entre Etats. Les trente-cinq heures n’auraient pas été aberrantes dans un ensemble européen protégé; elles devenaient un boulet dans l’univers néolibéral imposé par Bruxelles. C’est le paradoxe amusant de toute cette affaire : l’Europe du père a plombé la grande réforme de la fille.

Martine Aubry a eu du mal à s’en remettre. Battue aux législatives à Lille, elle conservait néanmoins son fauteuil de maire. On la croyait perdue pour la politique nationale. Pendant ce temps-là, Ségolène Royal – qu’elle déteste et méprise – montait au firmament socialiste avec des qualités inverses des siennes: féminité ostentatoire, sensibilité, intuition, lyrisme incantatoire, même si sur le fond, c’est toujours le même socialisme chrétien – la fameuse « deuxième gauche » – qui inspire les deux femmes.

Le retour de Martine Aubry est le fruit d’une manoeuvre d’appareil conduite habilement par Jean-Christophe Cambadélis, rejoint par le fabiusien Bartolone, pour arrêter l’offensive de Ségolène Royal sur la Rue de Solferino. Opération qui réussit de justesse lors du congrès de Reims en 2009, non sans coups bas et coups tordus, urnes bourrées et listes électorales trafiquées. De part et d’autre. Au début, Martine Aubry était une première secrétaire d’attente. Dans le monde idéal de Cambadélis, elle devait gentiment céder la place lorsque Dominique Strauss-Kahn reviendrait de Washington à la veille de la présidentielle de 2012. La raclée du PS aux européennes de 2009 faillit emporter Martine Aubry plus tôt que prévu. Mais les combinaisons tactiques souffrent toujours du contact avec la réalité.

Très habilement, Martine Aubry s’émancipa peu à peu de ses mentors en faisant campagne auprès des médias. Par un hasard heureux, elle multiplia les interventions qui ravirent la plupart des journalistes: mariage des homosexuels, régularisation des sans-papiers, droit de vote des étrangers. Et pour la touche de sérieux gestionnaire, le recul de la retraite à soixante-deux ans. La rencontre entre la techno moderne des années 1970 et le politiquement correct des bobos parisiens, et des médias, était parfaite. Les journaux s’emplirent d’odes à Martine. Les sondages suivirent. Les partisans de Ségolène Royal avaient utilisé la même méthode avant la primaire de 2006. Alors, les militants socialistes qui choisissent de plus en plus leur candidat à la présidentielle comme on joue aux chevaux de course, avaient plébiscité Ségolène. Dominique Strauss-Kahn a bien vu le danger et fait des apparitions à Paris très médiatisées. Ségolène n’a pas renoncé. Hollande soigne son profil élyséen.

Reste à savoir si le peuple – ouvriers, employés, classe moyenne, tous ceux qui ont abandonné Jospin en 2002 et voté « non » au référendum européen de 2005 –, qui n’a pardonné aux socialistes ni leur soumission passée à l’ordre libéral mondial ni leur mépris pour ses craintes et ses besoins de sécurité, sera prêt à suivre une femme qui incarne presque parfaitement tout ce qu’il reproche à la gauche depuis vingt ans.

Eric Zemmour

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