Matin gris au Baloutchistan

Publié le 21 octobre 2008 - par
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A la sortie du village, le taxi est à l’heure, le chauffeur, un brave homme ne les trahira pas. C’est la seule chose dont elles soient certaines. Aujourd’hui est un grand jour. Trois jeunes filles accompagnées de leur mère et tante, osent l’aventure. Au bout du chemin peut-être l’amour, du moins….. elles l’espèrent. Tôt ce matin, les hommes de la famille, ont quitté la maison pour les livraisons du lundi. Les quelques vêtements, emballés à la hâte dans la nuit, ne pèsent pas lourds, et tiennent dans un tout petit sac. Les kilomètres défilent dans ce paysage rocailleux, la route défoncée par endroit, ne permet pas de rouler vite. Le chauffeur ne parle pas, elles comprennent son silence, il prend un gros risque pour la liberté de ces femmes de la tribu Umrani. Au fond de l’horizon de ce paysage desséché par le soleil, elles aperçoivent enfin les premières maisons d’Usta Mohammad :

– On arrive, maman, on a réussi, s’écrie l’une d’elles, en sortant du véhicule.

– Attends, attends ma fille, si vous voulez épouser vos amoureux, il nous faut maintenant trouver le bâtiment du tribunal civil.
Leur sortie du taxi, n’a pas laissé les gens indifférents, les jolies jeunes filles rayonnent de joie. Oubliés les coups, les menaces du clan, elles sont parties… Libres, enfin.

On leur a indiqué le chemin du tribunal, un kilomètre à pieds environ… Elles se sentent légères si légères, elles pourraient faire dix, vingt kilomètres à pieds, elles rient. Leur mère ne les a jamais entendues rire ainsi.

Le Land Cruiser, est arrivé près des cinq femmes, presque sans bruit, elles sursautent quand les portières s’ouvrent brutalement. En sortent quatre individus, armés jusqu’aux dents. Les coups pleuvent maintenant sur elles avec une violence inouïe. Il faut monter dans ce gros véhicule, ne pas résister, ils pourraient les tuer, là, sur place. La foule n’a pas bougé, personne n’a protesté. Elles espèrent cependant que quelqu’un réagira.

Mais dans ce pays, la peur cloue les cerveaux et les langues… On parle peu, on pense que la violence envers les femmes est une exigence divine.

Les jeunes filles pleurent, pas pour les violents coups qu’elle viennent de recevoir, mais pour leur rêve perdu…Revenir au village, épouser les soudards auxquels on les destine, vivre en mourant de chagrin, un peu tous les jours . Dans ce coin reculé du Baloutchistan, la barbarie n’a jamais cessé, pas d’éducation, que celle de la religion, du Coran…Pas tendre avec les femmes qui désobéissent aux patriarches*. Le tribunal du village réclame un châtiment exemplaire. On les laisse sans nourriture ni eau dans une cave. Elles imaginent ce qu’on pourrait leur faire, les marier de force, les violer, les défigurer à l’acide pour les empêcher de recommencer… Elles imaginent ….

Le lendemain soir, le père, les trois frères, les font monter dans le 4/4. La mère essaie de parlementer avec son mari, celui-ci lui envoie un violent coup de crosse :

– Et en plus tu étais complice, toi et ta sœur méritez aussi la mort.

La mère supplie :

– Mais enfin, tu ne peux pas faire ça, pas nos filles, ce sont tes enfants, tue-moi si tu veux, mais pas nos petites, pas tes filles, épargne-les.

– Ça suffit chienne ! De nouveaux coups s’abattent sur elle.
Il fait nuit, le chauffeur, chef du village, conduit le véhicule à un train d’enfer, il veut en finir, en finir vite avec ces rebelles, en finir vite pour l’exemple, que ça serve de leçon aux autres filles . Un coup de frein sec.
Les femmes sont sorties du véhicule avec brutalité :

– Avancez, c’est par là. Les jeunes filles sont terrorisées

– Où nous emmenez-vous ? demande la mère

– En enfer, c’est tout ce que vous méritez, répond un homme, cousin de la famille, qui participe à la terrible expédition.

Dans la nuit, les femmes ne voient pas tout de suite, la pelleteuse à côté du trou. Elles avancent toujours sous les coups, soudain c’est l’horreur, chacune d’elles réalise que cette fosse, c’est une tombe, c’est pour elles. La mère se retourne, elle hurle, griffe, donne des coups, crie à ses filles :

– Sauvez-vous, sauvez vous. Mais…. les jeunes filles sont pétrifiées.

La pelleteuse les bascule toutes dans le vide, elles saignent les membres à moitié déchiquetés. Ni le sang, ni les hurlements n’attendrissent leurs bourreaux, il faut agir, au nom d’Allah, ils sont sûrs de leur droit. Le chef du village termine le travail par une décharge de kalachnikov :

– Allez recouvrez-moi tout ça, ordonne-t-il.

En se rendant à son champ, le lendemain matin, Ali s’étonne :

– Tiens, c’est bizarre, cette terre qui bouge.

A Hameeda, Ruqqaya et Raheena, nos sœurs du Pakistan, enterrées vivantes avec leur mère et leur tante, en juillet 2008.

Chantal Crabère

* Quant à celles de vos femmes dont vous craignez les turpitudes, faites témoigner contre elles quatre d’entre vous. S’ils sont témoins, alors confinez ces femmes aux maisons jusqu’à ce que la mort les achève, ou que Dieu leur ouvre une voie.

* Le Coran Sourate 4 Verset 15

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