Médiatisation de l'affaire Mitterrand, l'honneur perdu de la République

Depuis quelques années, tout est devenu communication.
Toute notre vie est régentée par ce phénomène. Le président Sarkozy l’a bien compris. Une annonce exceptionnelle est suivie d’un scoop pharamineux ainsi personne n’a le temps d’analyser froidement chaque annonce. Nous sautons en permanence d’un sujet à l’autre en ne faisant que le survoler.
Les politiques qui nous gouvernent se calquent sur l’émotion et chaque événement médiatisé fait l’objet d’un projet de loi (une femme mordue par un pitbull, une agression à la sortie d’un collège, un meurtre commis par un récidiviste, une prise en otage de responsables d’entreprise etc…)
L’émotion a pris le pas sur la raison. Le court terme prévaut sur le moyen et long terme.
Ces jours derniers, l’affaire Mitterrand a mobilisé l’opinion publique et nos politiques les plus médiatisés.
Frédéric Mitterrand, l’actuel ministre de la culture, est au cœur d’une tourmente orchestrée par les déclarations de Marine Le Pen.
Le 2 octobre 2009 la représentante du FN a déclenché un cataclysme lors de l’émission télévisée « Mots Croisés » d’Yves Calvi sur France 2.Elle a lu en direct des passages du livre « La mauvaise vie » du ministre sous les regards médusés de l’animateur, de Frédéric Lefevre(UMP), Corinne Lepage (Modem) et André Vallini (PS).
Extraits ci-dessous du livre controversé de Frédéric Mitterrand :
«La plupart d’entre eux sont jeunes, beaux, apparemment épargnés par la dévastation qu’on pourrait attendre de leur activité.(…) Je m’arrange avec une bonne dose de lâcheté ordinaire, je casse le marché pour étouffer mes scrupules, je me fais des romans, je mets du sentiment partout, je n’arrête pas d’y penser mais cela ne m’empêche pas d’y retourner. Tous ces rituels de foire aux éphèbes, de marché aux esclaves m’excitent énormément. La lumière est moche, la musique tape sur les nerfs, les shows sont sinistres et on pourrait juger qu’un tel spectacle, abominable d’un point de vue moral, est aussi d’une vulgarité repoussante (…)
La profusion de garçons très attrayants, et immédiatement disponibles, me met dans un état de désir que je n’ai plus besoin de refréner ou d’occulter. L’argent et le sexe je suis au cœur de mon système, celui qui fonctionne enfin car je sais qu’on ne me refusera pas (…) La morale occidentale, la culpabilité de toujours, la honte que je traîne volent en éclat ; et que le monde aille à sa perte, comme dirait l’autre».

Cette charge menée par Marine Le Pen est la conséquence directe des positions prises par le Ministre de la Culture sur l’arrestation de Roman Polanski.
Le 26 septembre 2009, Roman Polanski est arrêté à Genève pour une accusation de viol sur une mineure de 13 ans (affaire remontant à 1977). En 1978, voulant éviter un procès dans lequel il avait plaidé coupable, le cinéaste s’était enfui en France.
Dès le 27 septembre 2009 Frédéric Mitterrand avait jugé « absolument épouvantable » l’arrestation de Roman Polanski « pour une histoire ancienne qui n’a pas vraiment de sens ». « Du fait de son statut de citoyen et de ressortissant français, ainsi que le fait que c’est un immense créateur artistique, Roman Polanski a droit à la solidarité et à la compassion du ministre de la Culture de la France, je crois ». Bernard Kouchner lui a demandé sa libération auprès d’Hilary Clinton (Secrétaire d’état des USA).
La prise de position calamiteuse de ces ministres a fait grincer quelques dents (celles des députés), mais le Président de la République n’ayant rien dit, le monde politique a fait front derrière ces ministres. « Les vertus se perdent dans l’intérêt comme les fleuves dans la mer (La Rochefoucauld). »
Seules quelques associations contre le viol d’enfants ont condamné les paroles du Ministre. La création artistique mettrait-elle au dessus des lois ?
Tout autre quidam aurait eu droit à une mise au pilori, à une déclaration du Garde des Sceaux qui aurait impliqué le laxisme des juges et un député zélé aurait proposé un projet de loi.
S’indigner de tels actes n’est aucunement lié à une appartenance politique, le FN n’est pas le garant de la dignité humaine, loin s’en faut.
La morale n’est pas le seul apanage des personnes d’extrême-droite tout comme la laïcité n’est pas l’apanage de la Gauche.
Après les déclarations de Marine Le Pen du 2 octobre 2009, on est passé de l’affaire Polanski à l’affaire Frédéric Mitterrand, le monde politique a réagi de façon différente. Il faut dire que l’on doit faire une différence entre un écrivain qui confesse sa « mauvaise vie » et un ministre qui prend une position qui engage la France. Mais il faut dire aussi que ce qui pouvait passer comme une confession douloureuse au moment de la sortie du livre prenait un relief compte tenu du dérapage sur l’affaire Polanski.
Frédéric Mitterrand a eu droit à un soutien sans faille de la part de Xavier Bertrand (secrétaire de l’UMP), de Bertrand Delanoé (maire de Paris), d’Henri Guaino (l’homme du Président), de Laurent Vauquiez(Secrétaire d’Etat à l’emploi), Brice Hortefeux ( Ministre de l’Intérieur). Tous ces éminents politiques accusent le FN de faire une affaire populiste et de salir l’honneur d’un ministre !
Citons tout de même quelques notes discordantes par exemple celle de Chantal Brunel (UMP) qui détonne en parlant d’un livre glauque. Saluons cette prise de position courageuse.
Citons aussi quelques socialistes Arnaud de Montebourg, Jean-Paul Huchon, Manuel Vals et Benoit Hamon ; il leur a fallu du courage pour demander la démission du ministre alors que Martine Aubry, la Secrétaire nationale du PS, elle n’avait pas lu le livre et donc ne pouvait pas prendre de position !
Jack Lang (PS) a adressé depuis la Corée du Sud, où il est en mission pour Nicolas Sarkozy, ses « sentiments d’amitié, de solidarité et de soutien » à Frédéric Mitterrand, au cœur d’une polémique suscitée par ses écrits sur le tourisme sexuel. « Cher Frédéric, me trouvant à Séoul comme envoyé spécial du président de la République pour la Corée du Nord, j’apprends la campagne orchestrée contre toi. Je t’adresse mes sentiments d’amitié, de solidarité et de soutien. Bien chaleureusement à toi », écrit l’ancien ministre de la Culture de François Mitterrand, oncle de Frédéric, dans un « message d’amitié ». (Le figaro.fr)
Le meilleur pour la fin : Daniel Cohn-Bendit déclare « Je trouve absolument minable l’attaque de Hamon contre Mitterrand. D’ailleurs, je demande la démission de Hamon et qu’il se taise pendant deux mois ».
Oui vous avez bien lu, le leader des verts demande la démission du porte-parole du PS.
Quant à Fréderic Mitterrand voilà ce que le député européen en dit : « L’attaquer comme ça, je crois que c’est contraire aux valeurs de gauche, aux valeurs d’humanisme et de respect de quelqu’un qui a le courage de publiquement se remettre en question ».
Si l’on défend les valeurs de gauche et les valeurs d’humanisme dont parle Daniel Cohn-Bendit, il faut avoir le courage dénoncer le tourisme sexuel, la prostitution, la maltraitance des enfants surtout en cette année où l’on célèbre le vingtième anniversaire de la Convention des Droits de l’Enfant. Voilà pourquoi il était important, au regard de l’opinion, de faire en sorte que le ministre clarifie sa position sur ce point. Il serait lamentable que les accusés soient aujourd’hui ceux qui ont demandé ces explications.
Jeudi soir 8 octobre 2009, le ministre a du s’expliquer à la télévision devant 8,2 millions de téléspectateurs. Frédéric Mitterrand a tout de même admis avoir commis « une erreur oui, un crime non, une faute, même pas », estimant avoir « fait une faute contre l’idée de la dignité humaine », en revenant sur son expérience des amours tarifées relatée dans son livre.
Le ministre a également affirmé qu’il n’avait « jamais » eu l’intention de démissionner.
La plupart des politiques l’ont trouvé sincère, émouvant, un très bon ministre et plus personne ne songe à demander son départ… Dès le vendredi 9 octobre 2009 on a pu le voir en compagnie de Nicolas Sarkozy, le prince lui a donné son absolution.
Le monde politique a su se serrer les coudes une fois de plus et vilipender les responsables du FN qui ne savent que provoquer des réactions soi-disant populistes , même si c’est un sentiment partagé par une grande partie de la population. Il suffit pour cela de lire les commentaires des internautes sur ce sujet.
Revenons à Benoit Hamon, qui avait demandé la démission du ministre. Maintenant c’est sur lui qu’est jeté l’opprobre.
Aurélie Fillipetti , Julien Dray , Harlem Désir affirment qu’il a commis une grave erreur et qu’il ne représente pas le PS .Ils lui reprochent d’avoir fait le jeu du front national et d’avoir participé à une offensive populiste sur l’ordre moral.
Ce week-end elle enterrait l’affaire en disant qu’elle détestait s’attaquer aux personnes. Reste à savoir si en disant cela elle signifie que Benoît Hamon est sorti de son rôle en demandant des explications au ministre.
Martine Aubry a volé au secours de son porte-parole estimant qu’on « ne peut pas faire d’amalgame » entre lui et le FN : « Benoît Hamon a pu avoir une réaction de sensibilité, comme tous les Français qui liraient ce livre ». Erreur de jeunesse de Benoit sans doute, il n’a pas encore suffisamment d’expérience pour se plier aux consensus politiques. Il existe un corporatisme politicien, il faut que Benoit Hamon s’y plie sinon il ne restera pas à son poste.
Une fois de plus on sent le désarroi du PS, des responsables incapables de tenir un discours cohérent.
Rappelons-nous du Congrès de Reims en novembre 2008 où la motion arrivée en tête après le vote des militants, n’a pas eu la moindre représentation au bureau national ! Sourions quand Martine Aubry parle de rénovation en reprenant au sein de la Direction du parti des personnes telles que Fabius, Delanoë, militants fraichement recrutés…
De plus en plus d’électeurs potentiels vont se détourner de ce parti qui ne sait plus affirmer un minimum de valeurs dans lesquelles chacun devrait pouvoir se retrouver.
On peut avoir des valeurs et une étiquette républicaine sans pour autant être d’extrême –droite. On peut ne pas vouloir hurler avec les loups ni clouer au pilori qui que ce soit tout en considérant qu’il est des moments où le silence est aussi de la lâcheté.

On peut être contre le port de la burqa sans pour autant stigmatiser les musulmans.
On doit condamner les pédophiles, le tourisme sexuel mais cela ne veut pas dire qu’on discrédite les homosexuels.
On nous propose une société avec zéro tolérance pour la racaille, castration chimique pour les pédophiles, peines incompressibles etc… une société intransigeante avec les délinquants ce qui se conçoit parfaitement. Mais remarquons quand même que seuls les contrevenants des couches populaires sont visés.
En effet, nous voyons chaque jour une morale à géométrie variable pour les élites politiques, intellectuelles ou artistiques …
« Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir » La Fontaine.
Le tourisme sexuel est condamné par tous mais lorsqu’on s’interroge sur celui qui reconnaît l’avoir pratiqué, et qui entre temps il est devenu Ministre, on est accusé de lynchage médiatique!
L’ancien président de la République, soupçonné de détournement de fonds dans l’affaire des HLM de Paris, a obtenu un non-lieu…
L’affaire du scooter d’un fils de président a fait l’objet d’un non-lieu aussi.
L’ex-ministre Gaymard, mis en cause pour un problème de location abusive, a été sévèrement réprimandé, il est retourné dans sa circonscription et banni des fastes de la Cour.
« La morale républicaine est une morale du devoir.
La morale républicaine est remplacée depuis par une « nouvelle morale », une « morale sauvage », une « morale » qui refuse de s’avouer comme telle. C’est une « morale » qui prône le laisser-faire et la complaisance, mais qui dans sa pratique recourt à l’interdit et l’exclusion qu’elle prétend refuser. C’est une « morale » contradictoire et versatile, faite à la fois de laxisme et de conformisme, d’effets de mode et d’indignations programmées. » Maurice Berthiau.(1)
Voilà quelques mots dont nos politiques feraient bien de s’inspirer afin de recouvrer les vraies valeurs de la République et de retrouver leur honneur.
Entre le silence et les hurlements il y a la parole. Rien à voir avec la chasse à l’homme mais simplement le droit à l’explication.
Marie-José Letailleur
1. http://www.1905etplus.org/index.php?option=com_content&task=view&id=74&Itemid=2

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