Même dans South Park, on n'a plus le droit de dessiner Mahomet !

Deux mois avant le 11 septembre, Comedy Central diffusa un épisode de « South Park » intitulé « Super Best Friends », dans lequel le dessin animé représentait un gamin grossier cherchant assistance auprès d’une équipe de super héros inhabituelle. Ces supers amis en question étaient incarnés par toutes les figures religieuses : Jésus, Krishna, Bouddha, le mormon Joseph Smith, le taoïste Lao-Tseu… et le prophète Mahomet représenté avec un turban et une barbe d’un jour et présenté comme « le prophète musulman avec les pouvoirs du feu ».
C’était une époque plus permissive. Vous ne pouvez plus représenter Mahomet à la télévision américaine, comme les créateurs de South Park l’ont découvert en 2006 lorsqu’ils ont essayé de parodier la controverse sur les caricatures danoises – dans laquelle des caricatures peu flatteuses du prophète ont déclenché des émeutes – en programmant une autre apparition du prophète dans leur scénario. L’épisode a été diffusé, mais la brève apparition du prophète a été censurée et remplacée par un communiqué expliquant que Central Comedy avait refusé de montrer une image du prophète.
Pour Parker et Stone, il ne leur restait qu’une chose à faire : se moquer du fait que l’on ne peut pas diffuser une image de Mohamet. Il y a deux semaines, South Park a ramené à l’écran les « super best Friends ». Mais, cette fois, on ne voyait plus la face de Mahomet. Il « apparaissait » de l’intérieur d’une remorque et habillé d’un costume de mascotte.

Cette plaisanterie a incité un auteur du site américain revolutionmuslim.com à prédire que Parker et Stone finiraient comme Theo van Gogh, le cinéaste néerlandais assassiné en 2004 pour sa critique cinglante de l’islam. L’auteur, un américain converti à l’islam s’appelle Abu Talhah Al-Amrikee. Il n’a pas, techniquement parlant, menacé de tuer lui-même. Son texte sur internet et la photo du corps de van Gogh qui l’accompagnait étaient juste « une mise en garde… sur ce qui risquait de leur arriver. »
Cette menace de mort agressive, bien que passive, a entraîné une réponse éclair de Comedy Central. Dans l’épisode de la semaine dernière, l’apparition qui n’en était pas une du prophète a été censurée et toute référence à Mahomet a été supprimée. Les enregistrements anciens ont été gommés eux aussi : L’épisode original des « Super Best Friends » n’est plus accessible sur internet.
D’une certaine manière, le musellement de South Park n’est pas moins inquiétant que tout autre exemple de lâcheté des institutions occidentales devant la menace de la violence islamiste. Ce n’est pas pire que l’opéra allemand qui a suspendu la représentation de Idomeneo parce qu’elle comprenait une scène où apparaissait la tête tranchée de Mahomet. Ou la décision de Random House d’annuler la publication d’un roman sur la troisième épouse du prophète. Ou le refus de Yale University Press de publier les caricatures danoises… dans un livre sur ces mêmes caricatures. Ou le fait que divers journalistes, intellectuels et politiciens occidentaux – la liste inclut Oriana Fallaci en Italie, Michel Houellebecq en France, Mark Steyn au Canada et Geert Wilders aux Pays-Bas – ont été traînés devant les tribunaux et les tribunaux des « droits de l’homme », dans des sociétés supposées libérales, pour oser s’en prendre à l’islam.
Mais l’exemple de South Park est d’une certaine manière particulièrement éclairant. Non pas parce qu’il nous dirait quelles sont les lignes que les écrivains et les amuseurs ne doivent soudain pas franchir. Mais parce qu’il nous rappelle que l’islam est le seul endroit où nous mettons encore des limites.

Pendant ses 14 années de diffusion, il n’est pas une icône que South Park n’ait piétiné, pas de filon de dérision (sexuelle, scatologique, blasphématoire) qu’il n’ait exploité à fond. Dans une époque moins blasée, ses créateurs auraient été les parfaits héritiers d’Oscar Wilde ou de Lenny Bruce, prenant des risques pour mettre en pièces les vaches sacrées de la culture.
À notre époque, par contre, même les pires outrages de Parker et Stone passent souvent inaperçus. Dans un pays où le dernier film à la mode, « Kick-Ass », représente une fille de onze ans éructant des obscénités et éviscérant des mauvais garçons alors que sa tenue en fait un appât pour pédophiles, il ne reste pas grand-chose à transgresser.
Notre culture avait quelques tabous inviolables, mais notre « establishment » a largement renoncé à établir quelque norme que ce soit.
Sauf lorsqu’il s’agit de l’islam. Là, les normes à suivre sont posées sous la menace de la violence et acceptées dans un mélange d’instinct de préservation et d’autodénigrement.
C’est à cela que ressemble la décadence : une vulgarité frénétique qui, héroïquement, traîne dans la boue ses propres valeurs et traditions pour, rapidement, faire allégeance au totalitarisme et à la force brute.
Heureusement, les apprentis totalitaires sont probablement trop marginaux pour tirer tout le parti de la situation. Nous ne sommes pas à Weimar en Allemagne et la frange de l’islam radical est encore suffisamment marginale pour ne pas être une menace existentielle.
De cela, nous devrions être reconnaissants. Parce que si une frange violente est capable de nous inspirer autant de lâcheté et d’autocensure, cela veut dire que nos institutions sont suffisamment pourries pour qu’un ennemi plus puissant en vienne à bout.
Ross Douthat
New York Times
25 avril 2010
http://www.nytimes.com/2010/04/26/opinion/26douthat.html

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