Michel Serres : une grande pensée s’est éteinte

Dans les années 80, je dus à Michel Serres mon éveil au mystère de l’épistémologie ainsi qu’aux maux des confrontations intestines, de leurs causes à leurs nécessités.

J’étais alors, depuis 20 ans, dans l’élaboration d’une vie post-traumatique. Le feu qu’il m’avait fallu traverser en voyant ma ville natale disparaître en flammes à l’horizon dura jusqu’à cette décennie 80, quand un repos de l’âme me permit d’affronter ces déchirures qui fondent une vie.

Et je fis deux rencontres : René Girard et Michel Serres. La lecture de leurs œuvres me délivra d’une angoisse que la criminalisation de notre résistance par l’engeance au pouvoir avait plantée en moi.

Michel Serres vient de mourir dans un étrange recueillement qui semble déplaire à ceux qui l’accaparèrent dans les années 90. Car il y eut celui des années 80 et celui des décennies suivantes.

En effet, le philosophe me fit considérer que les divergences d’opinions ou les antagonismes était la plus humaine des incertitudes, et que de la confrontation naissait l’identité. Puis celui-là qui ne niait pas les États, les nations ou les empires (Rome) se fit pacifiste à partir de la guerre du golfe (à ma connaissance, mais je ne sais pas tout de sa vie) en 1990/91. Il déclara même à la télévision, qu’il se mit alors à affectionner, qu’en Irak « on bombardait le paradis » puisque là était la place où l’avait fixé la Bible.

En fait, il fut capté – pour ne pas dire capturé – par la toile mortelle de la télévision et il parut alors que cela lui plaisait. Il dériva donc vers un « humanisme » que d’aucun saluèrent car il confortait leur obsession égalitaire et pacifiée. Mais ce que Michel Serres avait produit auparavant valait mieux que ce qu’il professa ensuite. Je comprends aujourd’hui que le silence qui accompagna la fin de sa vie fut un lent éloignement d’avec cet âge des paillettes du tournant du siècle qui l’accapara.

Car enfin, on peut difficilement être omniprésent sur les plateaux de télévision sans être happé par les conventions qui les régissent. Pourquoi nous y interroge-t-on lors d’événements divers ? Parce qu’on attend de nous une mise en valeur ou une confortation de la pensée dominante et non pour que nos idées – soient-elles iconoclastes – puissent s’y exprimer sans entrave. Donc, Michel Serres, dont la fibre pacifique s’était faite pacifiste au moins depuis « Genèse » et dans « Rome », y devint un  sage professant que la guerre est mal et la paix bonne. Et il devint la statue de sel du politiquement correct quand son œuvre disait que si le mal n’agissait pas dans « la boîte noire » de l’Histoire, rien de solide ne pouvait se bâtir dans ce monde.

Mais Michel Serres fut plus que cela. Il allia – à la manière de Prigogine et Stenger dans la Nouvelle Alliance – les sciences et la mathématique à la philosophie pour la faire plus rigoureuse et prévoir les évolutions historiques.  Quand j’ai accédé à cette pensée, je ne pus la lâcher car elle effaçait quelque peu la querelle entre les sciences dures et les sciences approximatives dites « humaines ». À ce propos je me souviens d’un mot de mon professeur de mathématiques facétieux de « math-élem » au lycée Clémenceau de Nantes et qu’un de mes camarades crut bon d’écrire au tableau pour que notre professeur de philosophie en profitât : « Que philosopher c’est couillonner à jets continus ». Quand notre éminent philosophe à nœud papillon entra et en prit connaissance il se tut, s’assit et commença à « philosopher » puis, subitement, devint rouge cramoisi et se lança dans une diatribe très humaine contre ce qui était une insanité. Cela illustre parfaitement le clivage que Michel Serres, René Girard et d’autres voulurent faire sauter dans ces années 80 et 90 du siècle dernier.

Michel Serres réconcilia donc mes deux « cerveaux », le mathématique et le philosophique » me rendant à moi-même, ce pourquoi je dois le remercier.

Malgré ce regard « pacifique » qu’il voulait porter sur l’histoire, il dut admettre qu’un vecteur qu’il appela « la haine » (qu’on peut appeler « puissance », « enjeux géopolitique ou civilisationnel ») jouait un rôle essentiel dans la construction des « termitières » humaines, de la cité à l’empire, et ceci à son grand regret mais sans qu’il évitât d’en faire l’honnête aveu.

Car il admit, ou constata, que l’histoire est fille du sens et que celui-ci naissait dans des « boîtes noires » d’où tous les possibles sortaient pour être ordonnés par la civilisation c’est à dire l’écriture. Dans ces « boîtes noires » le pré-humain, et même le préhistorique, se forment, existent sans qu’on en ait une connaissance exacte. D’où sourd la source, on ne sait, mais où va le fleuve on le constate : à la mer.

Enfin, et je terminerai sur ce point, je suis redevable à Michel Serres de ma compréhension de l’importance de l’étymologie sous les vocables utilisés dans un des sens dérivés de l’origine. Ainsi on découvre un sens sous le sens, et surtout dans les langues latines où survivent le latin et le grec sans que perdent de la force leurs significations cachées. À partir de là des abysses s’ouvrirent (comme aurait dit Nietzsche) qui me permirent en poésie où dans mes écrits de mettre sous une phrase d’autres significations.

Si Michel Serres est parti pour l’éternité, sa langue qui est fort belle lui survit et nous fait souvenance d’un temps où la France parlait français avec art et profondeur.

Georges Clément

image_pdf
0
0

13 Commentaires

  1. La fumée d’une cigarette, vite éteinte…
    Pas les effluves d’une.. Serre !

  2. On plaisante , ici ? Ce gourou médiatique , ad patrès , l’air est plus respirable . Mr. CLEMENT que j’écoute toujours sur T.V.L. , permettez moi de dire non .

  3. Monsieur vous etes un leche Babouche.

    Honteux , ce monsieur est un immagrationnistes et aime les africaines. Berk

  4. Michel Serres aura été le type même de ce genre d’intellectuels surdoués et toutche-à-tout, qui ont traversé leur époque sans rien y comprendre.
    Le fait qu’il se soit lui-même défini comme un éternel optimiste montre assez quel individu il a été : satisfait et content de tout, donc aussi de la chute de notre civilisation. Encore un « humaniste ». Autrement dit, au final concrétement un gauchiste.
    C’est à des types de ce genre que nous devons d’être aujourd’hui dans la merde où nous sommes. Bravo Monsieur Serres pour votre brillante intelligence ! Les Français, ceux qui restent, vous disent merci !

    • Comme G. Clément je dois beaucoup philosophiquement au M. Serres des
      premiers écrits mais rien au bouffon télévisé qui lorgnait les cuisses de Mme
      Hergé chez « Les Terriens »… Décrépitude libidineuse bien connue de l’âge ou contradictions chez le même homme ? Dieu jugera.

  5. Des fois malgré toute l’estime que j’ai pour ce site, je me demande ce que certains articles viennent y faire. Je sais bien qu’ici il est question de la valeur intellectuelle de ce type, et de l’estime personnelle que l’auteur a pour lui. pas de ses prises de position politiques si Macrono-compatibles, mais justement, je répète, rien à voir avec le combat laïque et patriote. Et de plus il s’agit là uniquement de l’affection et de la reconnaissance qu’a Monsieur Clément envers Michel serres. C’est personnel, nous ne sommes pas concernés. Lisez plutôt l’article de Maurice Vidal : https://ripostelaique.com/michel-serres-a-tout-compris-asterix-et-obelix-sont-des-nazis.html

    • Je préfère un article comme celui-ci à certains autres… Je ne parle pas de celui de Maurice Vidal, mais il y en a qui devraient atterrir directement à la poubelle.

    • Entièrement d’accord… Serres était un immigrationniste, un mondialiste, un multiculturaliste, un bien pensant islamo collabo.
      Alors soit….. Paix à son âme. Mais pas de mensonge svp. Cet homme était notre ennemi.

      • tout à fait, restons lucides, il s’agit de sauver notre civilisation !!!

  6. ça se paye de mots tout ça ! Entre le néant culturel dans lequel nous sommes engagés et la tendance à l’ivresse narcissique culturelle traditionnelle française qui fait comme si la forme de l’expression était synonyme de profondeur de la pensée; heureusement, la simplicité, la clarté et la justesse des propos d’Eric Zemmour, de JP Cassen, de Christine Tasin et quelques autres, nous sauvent.!

    • Sur riposte laïque, non seulement nous savons que c’était mieux avant, mais que nous sommes en train de perdre l’essentiel….notre civilisation.

Les commentaires sont fermés.