Millet est coupable, car il ébranle « la propagande »

Publié le 9 septembre 2012 - par - 2 518 vues
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Pour en finir avec l’anathème prononcé récemment à l’encontre de l’écrivain français Richard Millet, et confondre les falsificateurs qui trompent avec brio le peuple français depuis des années, je tiens à rendre compte de ma lecture (car moi, je l’ai lu) de Langue fantôme suivi de Eloge littéraire d’Anders Breivik, paru aux éditions Pierre-Guillaume de Roux.

Le concile des sectateurs de la Tolérance ethnique, nouvelle religion de notre temps, s’est donc encore réuni pour condamner. Soit. Je me contenterai de défendre l’accusé.

Je m’interroge : les attaques dont Millet est l’objet me font sérieusement douter des intentions prétendument honnêtes de ses accusateurs. La plupart du temps, ils ne citent que des phrases extraites des deux premières pages, omettant les développements autour de la psychologie et de la situation familiale du tueur norvégien, sans jamais excuser et nier sa déviance extrémiste. Etonnant de réprouver une démarche pratiquée quelques mois plus tôt avec Mohammed Merah par les journalistes, et dont on a aussi évoqué la vie familiale chaotique, les troubles psychiques, le cadre de vie favorable à l’extrémisme, etc., sans que nul ne s’en soit ému. Même la publication ordurière par certains médias des échanges de Merah avec les forces de police n’éveilla pas autant de rage que cet Eloge littéraire d’Anders Breivik !

Est-ce à dire qu’un tueur de masse d’origine maghrébine bénéficierait d’une amnistie sémantique quand un Norvégien de souche n’aurait le droit que d’endosser le costume d’un démon des enfers (forcément chrétiens, les enfers !) ?  On pourrait croire qu’il s’agit là d’un scandale coutumier destiné à nourrir le monde littéraire de son scandale annuel pour montrer à tous qu’il existe encore, entre romans pleurnichards et égocentrés, et provocations faciles. L’affaire est plus grave. C’est autre chose qui se joue en effet dans cet opprobre général.

Certes, on aurait pu débattre des excès langagiers de Richard Millet dans le texte Langue fantôme, qui, énonçant des idées justes, n’en révèle pas moins une âme tourmentée et aigrie où l’auteur suggère de vivre la littérature comme on devait vivre sa foi au Moyen Âge : dans une crainte et une humilité perpétuelles. On aurait pu s’interroger sur un style qui, parfois, se rend incompréhensible et ne dialogue plus qu’avec son auteur. On aurait pu émettre des réserves quant à son jugement lapidaire des œuvres d’Umberto Eco et de J.M.G. Le Clézio. S’agissant du second, sa réponse infantile à Millet dans Le nouvel observateur est confondante de bêtise pour un prix Nobel de littérature[1]. On aurait pu, enfin, débattre à partir du texte, seulement du texte, mais on a préféré livrer l’homme à la « polémique » (mot assaisonné à toutes les mauvaises sauces journalistiques et politiques). La polémique, c’est hurler plus fort que l’autre, auquel il ne reste plus que ce choix impossible : « Je me tais : mon silence m’accuse/Je parle : ma justification m’accuse. » Le combat est perdu d’avance, un peu comme un procès devant le Tribunal révolutionnaire.

Et ils savent comment faire, les fidèles de la Tolérance ethnique. La dissidence, aujourd’hui, a changé de camp, mais les méthodes demeurent, entre leurs mains, les mêmes que dans les régimes autoritaires. Comme j’aimerais que leur courroux outrancier s’abatte sur un livre vendu notamment à La Fnac et qui énonce ceci au sujet des homosexuels : « Est-ce que l’on tue l’actif et le passif ? Par quel moyen les tuer ? Est-ce avec un sabre ou le feu, ou en les jetant du haut d’un mur ? Cette sévérité qui semblerait inhumaine n’est qu’un moyen pour épurer la société islamique de ces êtres nocifs qui ne conduisent qu’à la perte de l’humanité. » (Youssef al-Qaradâwî, Le licite et l’illicite dans l’islam) Je n’irai pas plus avant dans les citations de ce bréviaire de haine islamique et renvoie les lecteurs à l’édifiant article de Radu Stoenescu, paru en mars 2011 dans Riposte laïque. Mais, exotisme oblige, l’horreur qui vient du soleil est peut-être plus admissible, qui sait ?

Revenons à Richard Millet. Toute sa prose argumentative n’est pas parole d’Evangile, loin de là. Toutefois, il a le mérite d’exposer de vraies problématiques. Dans son essai qui précède le texte mis à l’index par « nos » sectateurs, Millet révèle comment le mécanisme de déstructuration de la langue française (et par-delà, toutes les langues européennes) est à l’image d’une société qui se déstructure sur le plan identitaire. Une société en perte d’identité culturelle est moribonde.

Il est vrai, comme l’auteur le souligne, que la France n’a plus le droit d’être qu’un musée, que les forces vives de notre culture se sont éteintes, sauf quelques voix éparses. En lieu et place, une acculturation dangereuse s’est fait jour à partir d’une « islamophilie » béate qui brise un-à-un nos repères culturels, avec pour l’aider une intelligentsia pseudo-intellectuelle bienveillante qui, au final, y perdra autant que nous, les authentiques amateurs de la langue française. Au passage, j’apprécierais d’avoir l’opinion de Bernard-Henri Levy sur la profanation des tombes juives et chrétiennes en Lybie par ceux qu’il a activement contribué à « libérer  de l’oppression » ; profanation qui montre le peu de cas qu’ils feront de notre culture une fois majoritaires et tout-puissants chez nous.

L’art français est devenu une posture toute d’affectation « intellectualisante » (moi aussi je goûte les néologismes !), vide de sens et destinée seulement à exciter les sens atrophiés des mondaines et des mondains de Paris. Je me souviens de cette couverture du magazine Time qui, il y a quelques années,  titrait : « The Death Of French Culture » (La mort de la culture française). A l’intérieur, on pouvait y lire une vérité qui provoqua alors le courroux du  microcosme pseudo-culturel français : « Jadis admirée pour l’excellence de ses écrivains, artistes et musiciens, la France n’est plus qu’une puissance fanée dans le marché culturel global. » Et quand on fane, ensuite  on pourrit: c’est la loi de la nature. Il en est peut-être de la civilisation comme de la nature ! Millet est dans le vrai quand il pointe le danger d’une extinction de la culture française.

Plus insidieusement, dans l’affaire Millet se joue une autre partie, que certains ont déjà durement éprouvée : celle de l’antiracisme primaire. En France, il est possible de tenir des propos immondes pour nier la responsabilité d’Al Qaeda dans les attentats du 11 septembre 2001, mais pas d’émettre des réserves sur la valeur ajoutée de l’immigration. L’écrivain Tahar Ben Jelloun, dont la morale ressemble à une boussole affolée, obtiendra la tête de Millet, qui finira par quitter le comité de lecture de chez Gallimard, n’en doutons pas ! Car, malgré ses déclarations, ce n’est pas l’Eloge littéraire d’Anders Breivik qu’il attaque, c’est le texte qui le précède et où toutes les attaques convergent : Langue fantôme[2]. Millet y démontre l’inévitable anéantissement de la culture européenne par une immigration qui rejette l’assimilation.

Mais pourquoi un tel acharnement tandis que d’autres personnages publics expriment publiquement les mêmes idées ? Simplement parce que Millet est un intellectuel, doublé d’un écrivain de talent. Je ne lui ferai sans doute pas plaisir, mais il me rappelle de loin en loin l’intrigue du Nom de la rose : un personnage, ennemi du rire, y dit en substance que voir ce rire commenté par des inconnus, ce n’est pas grave, mais vanté par un philosophe reconnu et indiscutable comme Aristote cela le légitimerait sans conteste.

Parce que c’est lui, Millet, l’écrivain reconnu, qui parle, il risque d’ébranler ce qu’il nomme très justement « la Propagande » dont la force de persuasion ne repose que sur un consensus des élites pseudo-intellectuelles pour anesthésier les masses d’un vernis culturel sans consistance et leur faire avaler n’importe quoi. Du pain et des jeux, disaient les empereurs romains ! Aussi, la brebis égarée doit être sacrifiée à la cause exotico-mondialiste. Millet est traître à sa caste : Millet est coupable. C’est cela même qu’on ne lui pardonne pas ; à moins qu’il s’amende et, en manière d’excuses, rédige un éloge de Mohammed Merah !

Ce Richard Millet qui refuse le mondialisme, dont il a mesuré l’issue dramatique, laissons-lui le dernier mot : « La guerre redevient une idée neuve en Europe, particulièrement en France où la guerre (civile, le plus souvent) n’a jamais vraiment cessé et où l’immigration extra-européenne, j’y reviens, lui donne une dimension nouvelle, dévoyant le langage sur fond de repentance et de révisionnisme post-gauchiste, les indignés, les amnistiés, les vigilants, les journalistes, les publicitaire, les romanciers postlittéraires, les procureurs de la grande lénification et les imbéciles se rejoignant dans ce qu’on croyait disparu avec la fin des totalitarismes et dont l’avènement de la démocratie mondialisée montre l’omniprésence : la Propagande, particulièrement le renoncement au témoignage au profit de la dénonciation, de ce que la Propagande suggère inlassablement de dénoncer – la dénonciation recevant alors le noble synonyme d’indignation, l’indigné étant à la politique ce que le romancier postlittéraire est à la littérature et le traître et l’indicateur aux services de police : l’insignifiance même. » (Langue fantôme suivi de Eloge littéraire d’Anders Breivik).

Charles Demassieux



[1] Non, monsieur Le Clézio, les antisémites d’hier ne sont pas les islamophobes d’aujourd’hui, pour la simple raison que les antisémites d’aujourd’hui sont les islamistes !

[2] Dans cet article, je n’évoquerai pas De l’antiracisme comme terreur littéraire, du même auteur, paru simultanément, ne l’ayant pas encore lu.

 

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