MM. Mamère et Askolovitch, bienvenue dans la République des balances

Nous avons tous cotoyé, à l’école primaire, au collège et même au lycée, l’équivalent lettré de l’idiot du village, le repère bipède sans lequel la camaraderie se serait privée du piquant de la vraie solidarité.

Je veux parler du mouchard, du cafteur, du doulos, de la casserole, du treize-à-table, du capon ou du canari positionné entre nos bêtises de gamins ou de tout jeunes gens, plus ou moins répréhensibles, et la rigueur autrefois acceptée de la discipline et des bonnes manières.

Souvenons-nous : le moment venait où l’autorité savait. Par quel canal? Il arrivait que cela restât mystérieux. Mais la plupart du temps, la source de la dénonciation ne faisait guère de doute. Et comme il était assez délicat de lui régler son compte ouvertement, le châtiment venait sous d’autres formes, souvent en ville lors de la sortie du Dimanche. Gifles et gnons, paupières gonflées et bleus sur les tibias. Les ardeurs délatrices se calmaient alors, pour le restant de l’année scolaire.

Monsieur Mamère, de Bègles, ressuscite à sa manière la glorieuse cohorte des cafards en culottes courtes ou en jeans commis au renseignement du Pouvoir. A peine le Maire d’Arcangues, dans le Pays Basque, déclarait-il que ses collègues et lui-même se refusaient à marier des homosexuels, l’indic béglais s’en allait trouver, dans la même seconde, le Proviseur, pour lui demander d’appliquer séance tenante la Loi, dans toute sa dureté. Conseil de discipline, sanction, papier bleu ou jaune, lettre aux parents, exclusion, et la honte nationale pour remplacer le pilori sur la Place d’Armes. Avec l’argument définitif : puisque l’on m’a stigmatisé par voie ministérielle pour avoir marié hors-la-loi, j’exige que mon collègue subisse le même sort pour finalement la même raison de fond : le refus.

On pourrait s’arrêter là, sauf que si Monsieur Mamère, que d’aucuns estimèrent en son temps courageux, fut directement sanctionné par sa hiérarchie, le Maire d’Arcangues est quant à lui dénoncé de la façon la plus moche qui soit par un pair qui plus est de sa région, ce qui n’est pas tout-à-fait la même chose. Le citoyen, par nature impartial et par définition juste, appréciera l’élégance, la classe et le raffinement de la démarche.

Dans la frénésie purificatrice qui semble saisir ces jours-ci la gent exécutive, quand les simples mots patrie, nation, terre natale, idéntité, peuple, deviennent jour après jour des déviances mentales passibles des tribunaux, quand un Askolovitch, salarié du Qatar sur une chaîne sportive, prétend me faire cesser de dire ma colère sur ce site, le comportement de Monsieur Mamère nous indique qu’à défaut d’apercevoir la lumière de la justice et de l’équité, nous sommes pour de bon entrés dans un tunnel dont à cette heure personne n’est capable d’entrevoir la fin. En confiant leurs destinées aux amis du petit télégraphiste de Gironde, les Français se sont mis quelque peu imprudemment à la portée de tous ceux, et ils sont nombreux, morbleu, dont le zèle s’applique désormais ouvertement à les surveiller, à les écouter en douce, à lire sur leurs lèvres le cas échéant, pour finalement les contraindre, par la force, à se taire et à faire où on leur dit de faire. Comme les chiens dans les caniveaux de nos villes.

La République? Certes. Mais celle des balances. Hélas.

Alain Dubos

image_pdf
0
0