Monsieur Barbier Christophe ou la République des petits malins

ChristopheSon écharpe rouge autour du cou, signature un tantinet poseuse, posée sur une silhouette quelque peu étriquée, Christophe Barbier, comme d’habitude, occupe l’écran de sa logorrhée habile. Il est partout, il sait tout sur tout, c’est  du tout terrain garanti ;  à peine le contact  mis, la mécanique démarre au quart de tour pour produire  un ronron continu, creux et tranquillisant. Le système médiatique adore ce type de client : c’est rythmé, balancé et surtout  cadré, aucun risque avec ça de bousculer   le train-train des idées convenues. Barbier c’est l’héritier légitime de Duhamel Patrice.  Il ne dodeline pas de la tête quand il parle, mais, comme lui, il mouline avec talent dans le mou. A l’instar de son glorieux ainé, c’est un virtuose du  centrisme  sans risque, de l’européisme pour les nuls  et du  politiquement correct pour tous.
Il fait partie de cette génération  de journalistes qui a compris, au berceau, que  casser du Le Pen et du beauf franchouillard  était un sûr  accélérateur de carrière. Quitte à se battre pour avoir l’air d’un journaliste qui défend des valeurs – c’est quand même plus classe – autant le faire avec un adversaire  sur lequel tous les pleutres et sous doués de la place se sont déjà fait les griffes. Pourquoi prendre des risques quand on peut gagner facile ? Ses faux-airs de Malraux jeune qui aurait réussi ses études, lui donne un vrai savoir-faire de faux derche appliqué.
On va en prendre pour longtemps
Croyez-moi, il est là pour durer. Il dit la messe avec ferveur et personne ne se soucie des paroles, c’est la mélodie qui compte pour bercer les fidèles. Qui fait taire Duhamel en lui rappelant que, durant des années, il a prévu  que le « feu de paille » du FN  ne passerait pas le prochain hiver, que juste avant les primaires socialistes en 2007, il avait commis un livre sur les présidentiables sans même évoquer le nom de Ségolène Royal, qui lui rappelle aussi ses belles  envolées sur les matins dorés que l’Europe en marche nous annonçaient ? On prend les mêmes et on recommence. On est parti pour 40 ans ! Nous avons grandi et vieilli avec Duhamel, le plus grand cumulard de France, Barbier accompagnera nos enfants tout au long de leur vie de citoyen adulte.  C’est bien  parti pour, à moins que  s’écroule notre vieux monde.
Il est, c’est sûr, plus doué que la moyenne.  Regardez le pauvre Gérard Leclerc, avec son air neu-neu de clerc de notaire de province qui reçoit son plus gros client, comme  il n’assure pas du tout le coup. Son discours empoté et vasouillard, lors de la remise des prix du Trombinoscope, genre,  « je suis là, mais j’y suis pour rien, vous ne m’avez pas vu, j’ai rien à voir avec ces gens-là! », n’a vraiment pas grandi le (petit) bonhomme.  Heureusement pour lui, que la Marion l’a un peu secoué, il peut maintenant passer pour une cible désignée du fascisme qui vient.  C’est un vrai « Charlie » lui aussi, déjà  presque symboliquement mort pour défendre la liberté de la presse.
Quand notre Christophe national reçoit Marine Le Pen à l’antenne, il a, lui, l’air enjoué  d’un vieux copain qui accueille sa vielle copine. On est dans le vice malin. Patelin,  lors d‘un débat politique sur   LCP, il se désolidarise  de Bartolone qui joue les vierges effarouchées  sur le prix remis à l’élu FN, pour rappeler, quand même, que membre du jury (il est partout, vous dis-je !), il est solidaire de la décision, même s’il n’a pas voté pour Steeve Briois. Voilà, c’est  simple et efficace, ça gagne sur les deux tableaux ; pas la peine d’en faire trop comme un besogneux, Monsieur Leclerc !
Toujours dans la même émission, convié par le gentil  animateur-journaliste de nous dire si, selon lui, le FN est un parti républicain ou non, notre normalien normalisé  nous explique benoitement que quand on propose le retour de la peine de mort ou la sortie de l’euro, on « n’appartient plus à l’arc républicain ». Stupeur et questionnement, avant 81 et Badinter le Grand, nous n’étions pas en république, et le Royaume Uni, la Suède et le Norvège ne sont pas des « républiques » ? La preuve que non,  c’est même des monarchies… et qui oserait dire le contraire ?
Mais, ne nous faisons pas plus bête que nous le sommes vraiment, nous avons tous compris que M. Barbier parlait de sens de l’Histoire (avec un grand H) : il  y a, dans l’Histoire,  comme des avants et des après,  et,  une fois  franchi à la hausse un certain seuil  de la conscience humaine, seuls les esprits bornés et mauvais veulent revenir en arrière ; c’est vrai de la peine de mort comme de l’euro. L’histoire est linéaire, elle tend naturellement vers le progrès et les esprits éclairés  guident les masses obtuses. Malheur à celui qui ne suit pas  la bonne voie, il est fissa dégagé de « l’arc républicain ».  Moi qui croyait bêtement que la République, en tant que système le plus accompli  de l’idéal démocratique, c’était, tout simplement, le gouvernement du   peuple  par l’expression de la volonté du plus grand nombre.
Il faut être dur dans l’art du mou !
Sectaire, mais pas  trop violent, le brave Barbier, nous précise tout de même, que c’est,  en tous les cas, sa définition à lui du pacte républicain, mais que, bien sûr, ça se discute et que tout dépend de  la définition que l’on donne de la  République. A chacun son truc donc, on va quand même pas se fâcher pour  si peu ! C’est un tout un art d’être dur dans le mou et mou dans le dur pour naviguer toujours au plus près du vent portant.  Demandez  donc à Bayrou qui connait bien le sujet.
Pour durer dans ce dur métier, il faut savoir accompagner  l’événement en collant au  courant dominant comme si on le guidait un peu, tout le reste est littérature.  Tout s’oublie si vite !  Qui se souvient des paroles exaltées de notre chroniqueur de choc à l’occasion des « débordements » de joie virile des supporters algériens lors du dernier mondial ? «  Qu’elle était belle la jeunesse algérienne dans les rues de Paris, avec cette manière naturelle et facile de vivre sa double appartenance !» (Si, si, il a vraiment osé). Oubliés les dizaines de voitures brulées dans toutes les grandes villes du pays, les biens publics détruits, dont une agence de Pôle emploi saccagée,  les boutiques vandalisées, les braves gens apeurés… Des « points de détail de l’histoire », en quelque sorte ; aux grands esprits les vastes visions.
Mais six mois plus tard, le propos extatique de la groupie de la diversité heureuse prend une drôle de saveur. Que  penser de cette belle jeunesse des banlieues, si cool dans sa double appartenance,   qui se refuse obstinément et sourdement de se dire « Charlie », et dont le processus d’identification va plus aux tueurs qui, d’apparence,  lui ressemblent qu’aux « babtous » qui insultent Le Prophète ? Mais, peut-être que,  après tout,  si les frères Kouachi et le sieur Coulibaly s’étaient tout simplement contenter de casser quelques vitrines en passant et de brûler quelques voitures à l’occasion, tout aurait pu continuer tranquillement  dans le meilleur des mondes virtuels,  où tous les Charlie Barbier pouvaient encore se pâmer  sur la France du « vivre ensemble », si riche de ses différences «qui sont autant de chances » ! Amen.
Dany Boume

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