Mort de Bernard Tapie, l’homme qui nous traitait de “salauds”

Publié le 3 octobre 2021 - par - 101 commentaires - 4 026 vues
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Les hommes et les femmes aiment les destins ambitieux. Sans doute vivent-ils à travers eux une aventure par procuration qu’ils ne connaîtront jamais dans leur existence. Et cela vaut aussi pour les fictions : le personnage qui ressort le plus dans l’œuvre de Balzac c’est Eugène de Rastignac, ce Charentais montant à Paris et se proposant d’en faire la conquête, ce qu’il réussira avec brio. Il deviendra riche, pair de France, ministre et couvert d’honneurs, dont celui d’être fait comte par le roi. Pourtant, Rastignac n’a pas la grandeur d’âme d’un Lucien de Rubempré, loin de là.

Ce qu’est Rastignac, Bernard Tapie le fut à sa façon. C’est d’ailleurs révélateur que la créature politique préférée de Tapie ait été cet autre et malfaisant Rastignac : François Mitterrand, lui-même Charentais…

Tapie, homme parti de rien et arrivé au sommet par des chemins de traverse – s’arrangeant à l’occasion volontiers avec la morale –, est donc mort ; sa pile Wonder s’est arrêtée – entreprise qu’il racheta dans les années 1980 et revendit rapidement, faute d’avoir pu la redresser assez. Parce qu’avec Tapie rien n’était jamais durable.


https://www.youtube.com/watch?v=xiz4JEEJbR4

Quoi qu’il en soit, avec Tapie une époque s’en va, c’est indéniable. Car ce self-made man – qu’on l’ait apprécié ou non – aura marqué durablement les quarante dernières années. Inlassable combattant – notamment contre le cancer –, il mena toutefois de nombreux mauvais combats, à commencer par ses choix idéologiques. Choix qui le frappèrent cruellement – comme un retour de boomerang – lorsque lui et sa femme subirent, en avril 2021, un violent cambriolage dans leur propriété de Combs-la-Ville, en Seine-et-Marne. Tapie eut beau dire à ses agresseurs qu’il les avait toujours défendus – puisqu’ils appartenaient à la diversité ! –, il n’en reçut pas moins une pluie de coups ainsi que son épouse. Les « salauds » n’étaient finalement pas les électeurs du Front national, comme il l’avait affirmé jadis…

Tapie avait le sens de l’illusion, qu’il maniait avec talent. De ce point de vue, ce n’est pas étonnant qu’il ait fait du cinéma – dans le film de Claude Lelouch, Hommes, femmes mode d’emploi – et soit monté sur les planches. Mais les illusions sont souvent trompeuses et il a souvent trompé.

Tapie avait aussi cette rage de vaincre et l’on ne peut que reconnaître – sans le saluer, pour ce qui me concerne – ce parcours incroyable, débuté dans une famille très modeste, poursuivi comme vendeur de téléviseurs, créateur de sociétés, repreneur d’entreprises, chanteur, animateur de télévision, acteur, patron de presse, d’une équipe cycliste ou de football, député et ministre enfin.

Homme d’affaires autant qu’homme des affaires, Tapie avait aussi l’arrogance de sa réussite. On se souvient tous de sa véhémence face au Menhir – Jean-Marie Le Pen –, dont on rappellera qu’il servit la France en Indochine et en Algérie, lui ! Au moins, Tapie eut le courage de se frotter à un authentique combattant qui eut le malheur d’avoir raison sur tout et trop tôt.

Tapie étalant alors sa morgue coutumière sur un plateau de télévision, provoqua donc son adversaire avec grossièreté et malhonnêteté, lequel, agacé, lui répondit : « Ne me menacez pas. Il vous en cuirait. » Ce à quoi l’autre rétorqua : « Parce que vous avez des gardes du corps. » Sauf que, pour reprendre un bon mot de Roger Holeindre, les seules balles que Tapie avait entendu siffler au-dessus de sa tête étaient des balles de tennis !


https://www.youtube.com/watch?v=O8TdIB9mQKU

Tapie fut un vainqueur– coupe de la Ligue des Champions pour l’Olympique de Marseille en 1993, ville dans laquelle il sera inhumé –, autant qu’un vaincu. Il fut même condamné à de la prison ferme en 1996, dans l’affaire OM-VA, pour corruption et subornation de témoins. Cependant, à sa défense, d’autres la méritaient tout autant, la prison, sinon plus, et n’y ont pourtant jamais mis les pieds. Parce qu’il faut admettre que la Justice s’est sacrément acharnée sur Tapie, entre autres avec l’interminable affaire Adidas. Mais sa pire faute restera d’avoir été un homme – voire un instrument – du système que j’abhorre ; lui qui, de par ses origines modestes, aurait dû prendre fait et cause pour le peuple français réel auquel il n’a offert au mieux que des mirages trompeurs, selon moi…

Quant à la phrase idiote de Pascal Praud, qui invectivait les détracteurs de Tapie en demandant « Qu’est-ce que vous avez fait dans votre vie ? », je répondrai que des anonymes ont tenu Verdun en 1916 sans qu’on se souvienne de leur nom, pauvre petit journaliste du sérail !

Alors oui, des phrases comme « J’ai menti, mais c’était de bonne foi » – à propos de l’affaire OM-VA – pouvaient faire rire, mais la réalité est là : Tapie n’a jamais aimé la France charnelle pas plus qu’il ne l’a comprise. Maintenant qu’il n’est plus, je dirai de lui ce que le Menhir a dit de Jacques Chirac en apprenant la mort de l’ancien président de la République : « Mort, même l’ennemi mérite le respect. »

Signé : un « salaud » !

Charles Demassieux

(PS : à l’heure où j’écris ces lignes, j’ignore quelle a été la réaction du Menhir à l’annonce de la disparition de Bernard Tapie)



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