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Napoléon, Victor Hugo… et maintenant Johnny : pauvre France !

 

En 1840, le peuple de Paris, et avant lui, sur les berges de la Seine, celui de France, accompagna le sarcophage de l’empereur jusqu’aux Invalides.

La journée grise, le froid intense et la gloire du retour donnèrent à cette heure solennelle le lustre, la profondeur et le recueillement qui convenaient. Parmi ceux qui y assistèrent, Victor Hugo en décrivit quelques scènes dans « Choses vues ».

Le même poète fut accompagné à son tour, quelques cinquante ans plus tard, par la même foule jusqu’au Panthéon. C’était le même peuple qui enterrait la langue française et le mysticisme de « la légende des siècles » après l’avoir fait pour l’épopée et l’institutionnalisation de la France. C’était digne de ce 19ème  siècle que d’aucun méprisèrent à tort.

Lors de ces deux moments de l’âme nationale ce fut le génie qu’on honorait. Car en ces temps-là, tous le reconnaissaient, tous le respectaient et l’espéraient pour les éclairer et les gouverner.

Qu’en est-il aujourd’hui ? Et bien la mort de Johnny Hallyday, né Jean-Philippe Smet, nous apporte la réponse.

Vers 1957-60, des jeunes peu futés, assez voyous (Les zazous) et sans talent furent mis en exergue par des producteurs de disques et « fabriqués » à coups de guitares électriques, de paroles simplistes et mal écrites. Certains, comme un nommé Filipacchi, leur donnèrent de la voix, je veux dire une antenne, comme l’émission « Salut les copains », et leurs sectateurs firent de l’Olympia et autres salles de Music Hall parisiennes des champs de bataille où il devint coutumier de briser des fauteuils dans une hystérie déclenchée par une musique de pacotille et des textes d’onomatopées.

Il y eut bien une réaction de bon sens de la part de grandes vedettes de la chanson de l’époque comme Charles Trénet, Aznavour et autre Maurice Chevalier encore en vie, mais ils durent ou céder où se convertir et louer ce qui leur était étranger. La pente était bien savonnée. La jeunesse de France métropolitaine, insouciante et désoeuvrée, était poussée vers la bassesse pour que commençât la destruction de la société et de la culture française survivante à la guerre. Les films de la « nouvelle vague » le démontrent en pleine guerre d’Algérie et guerre froide, quand d’autres mourraient déjà pour l’excellence et la civilisation.

Mais il faut dire aussi que les caisses s’emplissaient des oboles arrachées aux parents par la folie et l’abrutissement des adolescents du début des années 60.

Je me souviens qu’à la porte du lycée, j’étais alors en seconde, nous moquions ces analphabètes de la guitare électrique osant monter sur scène, et parodions Richard Antony, Sylvie Vartan… ou Johnny Hallyday comme autant de nuls prétentieux déparant la langue française et la pensée qui va avec. Il faut dire qu’à cette époque encore, les peintres en bâtiment chantaient « Rigoletto » !

Très vite la pluie d’or sur ces têtes vides engendra des blousons dorés ou noirs qui se firent remarquer par leurs comportements pré-délinquants en toute occasion. Johnny, par exemple, filait en Lamborghini sous les tunnels de Monaco au risque des autres, et roulait sous la table à chacun de ses passages au bord de notre Méditerranée.

Que dire de la suite ? Les « yé-yé » disparurent pour d’autres pires encore, et deux survécurent : Eddy Mitchell et Johnny Hallyday. Ils améliorèrent leur technique, mais, si le premier gagna par son humour ce que sa compromission avec cette sous-culture avait mis à risque, l’autre demeura impénétrable et au niveau de la variété française.

Alors, quelle ne fut pas ma surprise quand, dans les années 90, Johnny se mit à remplir Bercy ou le stade de France avec des foules où « les cadres » côtoyaient le « populo ». Non que ce dernier, dont je suis un enfant, ne méritât d’être fréquenté, mais parce que l’objet de l’adoration était un personnage sur scène dont un scientifique des années 70 disait que son vocabulaire se réduisait à la portion congrue de quelques centaines de mots. On est loin de Victor Hugo.

Cette révélation fut pour moi le pire signe que pouvait donner ma patrie de son indigence intellectuelle et artistique. Comment pouvait-on communier – presqu’au sens religieux – avec le rudimentaire et la chansonnette ?

Et bien sûr, cette même foule ira encadrer les Champs Elysées, comme leurs ancêtres le firent pour Napoléon et Victor Hugo, pour voir passer la dépouille de Johnny Hallyday.

A ce stade de conscience civilisationnelle, je crois que la messe est dite. Et qu’on ne se méprenne pas, chaque homme qui meurt, ayant passé ce cap inconcevable, devient un initié devant qui nous devons nous recueillir.

Ce que je mets en cause – Johnny Hallyday n’y est pour rien tout en en ayant été à la racine – c’est l’institutionnalisation sans honte par la foule de sa perte de repère. Ceux  qui permettent de hiérarchiser les valeurs. Si on met un chanteur de rock français à l’égal de Napoléon et de Victor Hugo, c’est que ce peuple ne peut plus écouter ni reconnaître la grandeur et l’importance de l’homme qui passe. Il confond nostalgie affective et hommage au génie.

Le seul combat qui convient à ceux qui veulent survivre est donc celui de la culture.

Georges Clément