Nation et patriotisme, des concepts de gauche

Publié le 25 avril 2011 - par - 1 927 vues
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Le peuple de Paris prit la Bastille au cri de « Vive la nation ! ». Les volontaires de 1792 arrêtèrent les Prussiens au cri de « Vive la nation ! ». La nation était un concept révolutionnaire, un concept de gauche. Il ne s’agissait plus des antiques nations, essentiellement charnelles, soudées par le sang, mais d’une communauté nationale, essentiellement morale, désormais soudée par la loi. Appartenait à la nation celui, d’où qu’il soit, qui faisait sien son identité, son projet et ses valeurs. Le caractère charnel de la nation n’avait pas disparu, puisqu’elle était de fait l’héritière d’un peuple et d’une histoire, mais le critère ethnique n’était plus la première condition d’appartenance. A vrai dire, ce critère pouvait être négligé car l’immigration était alors un phénomène marginal et l’immigration extra-européenne, un phénomène inexistant.

Dans l’esprit des révolutionnaires, « nation » était synonyme de « patrie ». Pourtant le terme « nationalisme » leur était inconnu ; ils ne parlaient que de patriotisme. Quand Robespierre déclara : « Peuple, souviens-toi que si, dans la République, la justice ne règne pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l’amour de l’égalité et de la patrie, la liberté n’est qu’un vain nom » (8 thermidor), il définit indirectement le patriotisme, ou l’amour de la patrie, comme une aspiration à la justice, à l’Egalité et à la Liberté. Tout se tient. Un patriote conséquent considère ses compatriotes, ses concitoyens, ses frères d’armes comme ses égaux, non comme des marchepieds ou de la chair à canon. Le patriotisme bien compris est intrinsèquement égalitaire, donc de gauche. Les partisans de l’inégalité, les séides de l’oppression et de l’exploitation de leur propre peuple qui se disent patriotes sont des ignorants ou des hypocrites, dans tous les cas des calamités publiques.

Robespierre allait même encore plus loin : « Les hommes de tous les pays sont frères, et les différents peuples doivent s’entraider selon leur pouvoir comme les citoyens du même état. (art. 35 de sa Déclaration des droits de l’homme et du citoyen) Celui qui opprime une seule nation se déclare l’ennemi de toutes. (art. 36) Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la liberté et anéantir les droits de l’homme, doivent être poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et comme des brigands rebelles. (art. 37) ». Le patriote Robespierre était donc internationaliste. Patriotisme et internationalisme sont les deux faces d’une même pièce.

Une autre figure majeure de la gauche française tint le même discours. « Ce qui est certain, c’est que la volonté irréductible de l’Internationale est qu’aucune patrie n’ait à souffrir dans son autonomie. Arracher les patries aux maquignons de la patrie, aux castes du militarisme et aux bandes de la finance, permettre à toutes les nations le développement indéfini de la démocratie et de la paix, ce n’est pas seulement servir l’internationale et le prolétariat universel, par qui l’humanité à peine ébauchée se réalisera, c’est servir la patrie elle-même. Internationale et patrie sont désormais liées. C’est dans l’internationale que l’indépendance des nations a sa plus haute garantie ; c’est dans les nations indépendantes que l’internationale a ses organes les plus puissants et les plus nobles. On pourrait presque dire : un peu d’internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d’internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l’Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène. » Jean Jaurès, L’armée nouvelle, 1911.

Par quel prodige la mémoire de Jean Jaurès peut-elle être invoquée à longueur de temps par des gens qui présentent la nation, la patrie et le patriotisme comme des concepts réactionnaires, « nauséabonds », et fascisants ? Peut-on être de gauche sans être patriote, en n’ayant que mépris pour son pays, son peuple et ses concitoyens, en étant un traître à la patrie ?

La nation est le maximum de l’abstraction, et le patriotisme, le summum de l’humanisme. En deçà, il n’y a que des individus ayant au mieux le sentiment d’appartenir à une communauté plus étroite que la communauté nationale (clan, tribu, confrérie, corporation, chapelle, race, région, classe), sectarisme plus ou moins légitime (relevant dans certains cas du patriotisme), souvent contre-productif et toujours dangereux pour la nation (7). A l’inverse, au-delà des nations historiques, tout « groupe » humain réunit des hommes n’ayant rien de commun, si ce n’est le fait d’être hommes, et n’est qu’une construction purement intellectuelle et parfaitement démagogique. Professer un sentiment exclusif d’appartenance à un tel « groupe », un « groupe » sans consistance et sans exigence, ne coûte rien, n’engage à rien, ne mène à rien si ce n’est à renier les communautés réelles, donc à se dégager moralement et concrètement de toute obligation envers quiconque. Le patriotisme à ce niveau-là est vide de sens ; ce n’est que la rhétorique pompeuse d’un individualisme honteux.

Un patriote est internationaliste : il aime sa patrie et respecte les autres peuples ; il est juste (dans la cité) et bon (à l’extérieur). Cet internationalisme raisonnable n’a rien à voir avec l’internationalisme bobo-gauchiste, l’ultra-internationalisme, qui s’investit exclusivement pour les autres et oublie de cultiver son propre jardin, qui admire tout ce qui porte la marque de l’étranger et dénigre tout ce qui provient du terroir, qui reconnaît à tous les peuples le droit d’appliquer les principes légitimes (indépendance, décolonisation, démocratie, protectionnisme, fierté, préférence nationale, etc.) qu’il vomit chez lui, qui s’entiche des immigrés (les seuls étrangers réellement à sa portée) et fait tout pour qu’ils s’aliènent les nationaux. L’ultra-internationaliste marche sur la tête. Il voit tout à l’envers et fait toujours le contraire de ce qu’il faudrait faire, sans jamais comprendre pourquoi les résultats qu’il obtient sont toujours à l’opposé de ceux qu’il se propose. Il anticipe néanmoins ses échecs en calomniant ses détracteurs pour leur clouer le bec et leur faire porter le chapeau. Aussi excelle-t-il dans l’insulte. En fait, il ne comprend rien aux peuples en général et au sien en particulier, car, au fond, c’est un individualiste. Finalement, il n’est ni juste (pour son peuple) ni bon (pour les autres, si ce n’est en paroles). Il n’est pas de gauche.

Reste la question du nationalisme. Ce pourrait être un synonyme de patriotisme. La nation désigne avant tout la communauté quand la patrie désigne avant tout le territoire qu’elle occupe, mais communauté et territoire étant liés, c’est blanc bonnet et bonnet blanc. Pourtant il est convenu de considérer le nationalisme comme moins ouvert que le patriotisme, c’est-à-dire essentiellement dirigé contre les autres, d’où la célèbre phrase de Romain Gary : « le patriotisme, c’est l’amour des siens ; le nationalisme, c’est la haine des autres. » Cependant, à bien y réfléchir, la haine ou la simple indifférence vis-à-vis des étrangers n’est du nationalisme que si elle est le pendant d’un réel amour des siens, d’un amour ayant, vis-à-vis de la cité, toutes les caractéristiques du patriotisme. En quoi l’oppression et l’exploitation de ses compatriotes serait-il du nationalisme ? En quoi l’ennemi de sa nation est-il un nationaliste ? Un nationaliste digne de ce nom est tout aussi égalitaire qu’un patriote. Sans quoi, le nationalisme n’est qu’un prétexte invoqué par des individualistes et des tyrans trouvant dans la xénophobie leur raison d’être, comme d’autres dissimulent leur individualisme sous un discours universaliste. Ayant souvent servi de prétexte (notamment aux va-t-en-guerre) et comportant en effet un côté sombre, le nationalisme a mauvaise presse (le fait que les journalistes soient pour la plupart des gauchistes n’arrange évidemment rien). Néanmoins, le nationalisme bien compris est lui aussi intrinsèquement de gauche. Le bord politique d’un projet ne se définit pas par rapport à sa position vis-à-vis des étrangers mais en fonction du soin qu’il prend des citoyens et de la façon dont il gère la cité. Vouloir le bien-être, la justice, l’Egalité pour ses concitoyens, ne vouloir que cela, le vouloir même aux dépens des étrangers, c’est être de gauche. Le nationalisme est juste (pour son peuple) à défaut d’être bon (humaniste).

Philippe Landeux

http://philippelandeux.hautetfort.com/

Extrait d’un texte à paraître : Droite, Gauche – Hier, aujourd’hui et demain

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