Ne vous en déplaise, cher collègue, le problème en 2009, c'est l'islam

Cher collègue,
Le texte que vous nous avez adressé, comme celui de votre intervention à Saint-Denis du 5 avril 2009, dénonce et l’islamisme politique et le refus d’une quelconque supériorité axiologique dont pourrait se targuer telle ou telle culture. Autrement dit, d’une part l’islamisme politique est détestable, alors que l’islam est admirable ; d’autre part, toutes les cultures sont respectables, alors que tout n’est pas respectable dans les cultures.
Or, en pensant de la sorte, vous honorez le politiquement correct, non la raison. Que serait, en effet, l’islamisme sans l’islam ? Quel livre dirige la conscience de l’islamiste, sinon le Coran ? Qu’est-ce que le Coran sinon la transcription de la parole divine, à laquelle tout homme – et pas uniquement tout musulman – doit se soumettre ? Le mot «islam» ne signifie-t-il pas «soumission inconditionnelle à Dieu» ?
Certes, rétorque-t-on souvent, l’islamisme est à l’islam ce que l’Inquisition fut au catholicisme. Mais si l’Inquisition n’a pas manqué de contrarier l’Evangile, en quoi le djihad contrarierait-il les sourates guerrières qui le sous-tendent ? En quoi ne serait-il pas une modalité de l’islam, puisque l’islam veut être à la fois une affaire privée et une affaire publique – cette dernière justifiant, si nécessaire, l’action violente, y compris dans les pays non musulmans ?

Et s’il est vrai que ce recours éventuel à la violence ne permet pas de passer automatiquement de l’islam à l’islamisme ou de l’islamisme à l’slam – puisqu’il n’y a quand même pas un milliard trois cents millions d’
islamistes sur la planète – n’est-on pas obligé néanmoins de poser quelque dénominateur commun à ces deux termes, sauf à penser que les mots peuvent ne pas avoir le sens objectif auquel on doit se tenir si l’on entend penser ?
Voilà pourquoi on est en droit de dire, avec le journaliste français Claude Imbert, que l’islamisme est la «maladie de famille» de l’islam ; ou que «le problème de fond pour l’Occident n’est pas le fondamentalisme islamique – comme l’a compris l’universitaire américain Samuel Huntington – mais l’islam, une civilisation différente dont les peuples sont convaincus de la supériorité de leur culture et sont obsédés par l’infériorité de leur pouvoir».
Le pakistanais Ibn Warraq est, pour sa part, plus explicite : la distinction établie par l’Occident entre «islam» et «islamisme» est «sans fondement», car «il n’existe pas de différence entre l’islam et l’intégrisme islamique».
Par ailleurs, l’imam franco-syrien Bassam Ayachi rappelle, à qui veut l’entendre, que si les musulmans vivant en terre non musulmane sont empêchés de pratiquer les actes d’adoration – comme la prière, le ramadan, le pèlerinage de La Mecque ou le port du hidjab – ils doivent émigrer. S’ils ne le peuvent, «ils tuent et se font tuer» (Le Monde, 8 avril 2004) ! Quant aux fondamentalistes, ils lèvent malheureusement les derniers doutes, un de leurs sites Internet déclarant sans détour : «Quiconque renie que le terrorisme fait partie de l’islam est mécréant» !
L’islam du livre saint est donc bien dans l’Histoire, et l’Histoire nous montre au présent que l’islam actuel est l’islam de toujours. Un tel islam a beau se dire «politique», «progressiste», «moderniste», «libérateur», ou encore «de justice et de paix», il est fondamentaliste dès lors qu’il revendique en terre non islamique des droits exclusivement islamiques !
Quand l’islam se dit politique, il demeure une religion politique, c’est-à-dire une politique religieuse, celle-là même qui menace aujourd’hui le socle laïque grâce auquel nous connaissons la paix intra muros depuis 1905.
Or, cette menace – qui peut donc être de guerre ! – s’inscrit dans la croyance tranquille en la précellence des valeurs musulmanes, les valeurs laïques et républicaines étant, ipso facto, destinées à laisser la place à la charia ! Voilà par quoi l’Occident est au rouet, lui qui privilégie la mise en valeur des conquêtes du droit. Et pourtant, à quelle partie du monde devons-nous la liberté de conscience, la liberté du culte, la liberté d’expression, l’égalité des sexes, la déculpabilisation du corps, la valorisation de l’individu, la dignité humaine pensée comme fondement juridique, l’abolition de la peine capitale… sinon à l’Occident ? Ne sommes-nous pas ici en présence d’une culture émancipatrice ? Si toutes les cultures sont égales, pourquoi ne sont-elles pas toutes émancipatrices ?
Pourquoi présentons-nous à la planète entière les Droits de l’Homme comme la condition première du Droit ? Pourquoi les musulmans éclairés réclament-ils un Vatican II de l’islam ? N’y a-t-il pas là une façon de dire sans le dire – car il ne faut surtout pas le dire ! – que les valeurs occidentales sont supérieures à celles de l’islam ?
Les hypocrites rétorqueront qu’une valeur n’est ni supérieure, ni inférieure, ni même égale à une autre, mais que toutes les valeurs sont différentes, autrement dit qu’elles sont toutes respectables en tant que telles. D’accord ! Et dans ce cas, acceptons l’islam tel qu’il est !
Tel qu’il est ? Même lorsqu’il déclare : «Vos épouses sont pour vous un
champ de labour ; allez à votre champ comme [et quand] vous le voulez et ouvrez pour vous-mêmes à l’avance» (Sourate 2, verset 223) ? Même lorsqu’il décrète que «les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs qu’Allah accorde à ceux-là sur celles-ci» (Sourate 4, verset 34) ? Même lorsqu’il précise que «les femmes vertueuses sont obéissantes (à leurs maris)» (Sourate 4, verset 34) ? Même lorsqu’il ajoute : «Et quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d’elles dans leurs lits et frappez-les !» (Sourate 4, verset 34) ? Même lorsqu’il demande de confiner dans nos maisons celles de nos femmes qui forniquent, «jusqu’à ce que la mort les rappelle ou qu’Allah décrète un autre ordre à leur égard» (Sourate 4, verset 15) ? Même lorsqu’il prévient que «quiconque désobéit à Allah et à Son messager, et transgresse Ses ordres, Il le fera entrer au Feu pour y demeurer éternellement» (Sourate 4, verset 14) ? Même lorsqu’il réserve un sort identique à ceux qui ne croient pas aux versets
coraniques et qui, de ce fait, brûleront «bientôt dans le Feu», soulignant
par ailleurs que «chaque fois que leurs peaux auront été consumées, Nous leur donnerons d’autres peaux en échange afin qu’ils goûtent au châtiment» (Sourate 4, verset 56) ? Même lorsqu’il enjoint de combattre «ceux qui (.) ne professent pas la religion de la vérité» (Sourate 9, verset 29), autrement dit de «capturer» les «associateurs», de les «assiéger» et de les «guetter» «dans toute embuscade» (Sourate 9, verset 5) ? Même lorsqu’il rappelle que « la récompense de ceux qui font la guerre contre Allah et Son Messager (.) c’est qu’ils soient tués, ou crucifiés, ou que soient coupées leur main et leur jambe opposées, ou qu’ils soient expulsés du pays» (Sourate 5, verset 33) ?
Si, en revanche, nous choisissons d’éviter cette logique, en d’autres termes si, avec l’appui des musulmans qui le souhaitent, nous proposons une logique réformiste de l’islam, n’est-ce pas précisément parce que nous préférons les Droits de l’Homme à la Charia ?
Devrons-nous donc résoudre ce problème d’appréciation terminologique en concluant que les adjectifs «supérieur», «inférieur», «égal» et «différent» sont ici dépourvus de sens, et que le seul terme possible est l’adjectif «préférable» – qui, par connotation subjective, évite de sanctionner objectivement un ordre de valeurs ? Mais qu’est-ce que le «préférable» sinon «ce qui mérite d’être préféré» ? Et que signifie «préférer» sinon «considérer comme meilleur, supérieur, plus important» ? S’il nous est finalement loisible de préférer les Droits de l’Homme, n’est-ce pas parce que nous considérons qu’ils «valent mieux» que d’autres ?
Radical ou non, l’islam d’aujourd’hui n’est pas plus moderniste que celui d’hier. Ses principes continuent de discriminer les femmes et les infidèles au nom du religieux seul : «Rien contre la religion ; rien hors de la religion ; tout dans la religion» ! Car l’islam est cette religion qui, se présentant comme l’aboutissement universel des monothéismes, affirme être l’unique système d’unification des hommes par l’application des droits et des devoirs de chacun dans les domaines politique, économique, social, religieux, culturel, domestique, hygiénique, sexuel et moral ! La liberté, l’égalité et la fraternité telles que les conçoit l’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1948, ne correspondent pas à ce cadre : dans l’Islam, les Droits de l’Homme n’ont pas droit de cité.
Voilà ce face à quoi nous nous trouvons aujourd’hui : parce que l’islam est LA religion, les Droits de l’Homme sont désormais face aux Droits de Dieu, et les Droits de Dieu ont pour devoir d’instaurer «toujours plus de religion», donc «toujours moins de république» ! D’où les incessantes demandes communautaristes – que notre lâcheté baptise «accommodements raisonnables» – et qui vont de l’annulation d’un mariage pour vice de virginité à la multiplication des burqas, en passant par les nouvelles contorsions du milieu hospitalier ou les horaires musulmans dans les piscines municipales. Et vous croyez que nous pourrons combattre semblables régressions par «l’éducation et le travail de persuasion» ?
Elle est bien là votre naïveté d’intellectuel occidental, qui se donne bonne conscience en insistant sur les vertus du dialogue, comme s’il suffisait de dialoguer pour résoudre des divergences axiologiques d’une telle ampleur !
Si la religion relève du sacré, comment peut-elle être discutable ? Pire :
comment, en l’occurrence, l’impie pourrait-il amener le croyant à changer d’avis sur telle valeur ou telle pratique, vu que l’impie est impur ? Sans la loi du 15 mars 2004, combien de jeunes filles voilées compterions-nous aujourd’hui dans nos collèges et nos lycées ? Combien sont-elles désormais à l’université, où la loi n’est pas appliquée ? Le monde universitaire n’est-il pas le haut lieu de la culture émancipatrice fondée sur la distance et la critique ? Comment se fait-il que ces vertus intellectuelles y achoppent face au voile ? Voulez-vous que je vous réponde ? C’est parce que celles qui le portent le portent au nom d’une culture émancipatrice fondée sur la distance et la critique que Dieu seul est capable de donner ! Allez donc dire à Tariq Ramadan qu’il est dépourvu de toute culture entendue comme émancipation du jugement ! Allez donc dialoguer avec les intégristes !

Théo Van Gogh, assassiné par un intégriste musulman né en Hollande
Avant que la laïcité ne fasse le tour du monde, qu’elle commence au moins par faire le tour d’elle-même ! C’est parce qu’elle n’impose ni n’interdit aucun credo qu’elle doit croire en elle-même, et ce, de façon absolue, car ses opposants la contestent au nom de l’Absolu ! Si elle vaut pour tous, elle doit valoir dans tous les cas, sans quoi elle n’est qu’une coquille vide ! Il en va de la laïcité comme du «pacte social» rousseauiste qui, pour n’être pas un «vain formulaire», renfermait l’engagement selon lequel «quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps, ce qui ne signifie pas autre chose sinon qu’on le forcera d’être libre» ! Vous avez donc raison en disant que la laïcité doit radicaliser le respect de la sphère privée ; mais vous avez tort de ne jamais dire qu’elle doit radicaliser aussi le respect de la sphère publique, sans quoi nous n’échapperons pas à la guerre des Dieux ! Or, le voile dans l’espace public, comme la prière ostensible dans les rues de nos villes, sanctuarise ledit espace et censure la laïcité.
«La laïcité n’est pas le degré zéro des convictions», certes, mais elle est en train de le devenir à force d’atermoiements. Pour éviter cette dérive, faudrait-il encore qu’elle appliquât pour elle-même la fermeté décomplexée dont elle ne cesse de vanter les mérites. La laïcité doit être au-delà de tout angélisme, car le monde dans lequel elle tente de faire entendre sa voix n’est pas celui du dialogue mais celui des rapports de forces. Non, les hommes ne sont pas nécessairement libres, ni maîtres de leur jugement, ni capables de concorde authentique ! Si le contraire était vrai, pourquoi aurions-nous besoin de la laïcité ?
En conséquence, nous n’avons pas à tergiverser avec ceux qui mettent la laïcité en péril. Et, ne vous en déplaise, ce sont les musulmans qui, aujourd’hui, sont l’essentiel de ce péril ! Nous n’avons donc pas à composer avec l’islam dans le cadre de la République ! Or, malgré les apparences, c’est ce que vous faites, et vous n’êtes malheureusement pas une exception.
C’est la raison pour laquelle nous assistons au recul de la laïcité sur notre sol, comme il se voit dans le monde scolaire, où le voile est toujours présent par les mères musulmanes, et comme il se voit surtout dans la rue, où le hidjab le dispute à la burqa. En ménageant l’islam pour mieux dénoncer l’islamisme politique, vous faites le jeu de l’islam, car vous permettez l’entrée de l’islam dans l’espace public.
Il reste que le sens commun ne veut ni des tenues islamisantes, qu’elles soient féminines ou masculines, ni des pratiques musulmanes, seraient-elles alimentaires ou sacrificielles. Sa perception du problème islamique relève du bon sens, et tient en une phrase : «Quand on est à Rome, on doit vivre comme les Romains» ! Voilà ce que pense la majorité des Français ! Voilà ce que pensait déjà Descartes – qui posait comme règle première de sa morale provisoire «d’obéir aux lois et aux coutumes de (son) pays» !
Croyez, cher collègue, en l’assurance de mon plus profond respect.
Maurice Vidal

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