Nicolas Dupont-Aignan, président de Debout La République

Riposte Laïque : Nicolas Dupont-Aignan, vous êtes le Président de Debout la République, club que vous avez fondé en 1999, alors rattaché au RPR et que vous avez transformé en parti politique indépendant en 2007. Pourriez-vous expliquer à nos lecteurs pourquoi vous l’avez fondé et pourquoi vous avez quitté l’UMP le 13 janvier 2007 ?
Nicolas DUPONT-AIGNAN :
J’ai créé Debout la République en 1999 avec quelques élus du RPR lors de la ratification parlementaire du traité d’Amsterdam, que nous avions combattue ensemble : à cette époque, déjà, il m’avait paru inadmissible d’approuver un pareil traité sans l’approbation directe du suffrage universel, ce qui est hélas devenu depuis un grand classique de la politique européenne des gouvernements de gauche comme de droite.
Ce faisant, nous voulions mettre en garde contre le danger majeur que fait peser la dérive européenne sur la République française, qui pour nous n’est pas un simple symbole ni un habillage incantatoire, mais une exigence morale et politique bien réelle. Au-delà, il nous apparaissait nécessaire de taper du poing sur la table au sein d’un RPR dont la ligne gaulliste – nationale et républicaine – semblait de moins en moins assurée.
La suite, la création de l’UMP où ce qu’il restait de gaullisme s’est dilué dans une droite d’affaire conservatrice et euro-atlantique, ne nous a malheureusement pas donné tort. J’observe d’ailleurs que l’année 1999 a vu le basculement irrémédiable du RPR dans l’européisme béat et cynique : souvenez-vous, Philippe Séguin avait démissionné en pleine campagne européenne parce que le numéro 2 du mouvement, à l’époque Nicolas Sarkozy, avait négocié dans son dos le ralliement du RPR à la charte fédéraliste du PPE, le parti de droite du Parlement européen.
Du fait de mon opposition au traité d’Amsterdam, par souci de cohérence et pour conserver une entière liberté de parole, j’avais à l’époque démissionné de mes fonctions de Secrétaire national chargé des fédérations au RPR. C’est un peu la même chose qui s’est produite en janvier 2007, lorsque j’ai rendu ma carte de l’UMP : voulant promouvoir des convictions qui ne le seraient décidément pas par le candidat de l’UMP, je m’étais résolu à présenter ma candidature à l’élection présidentielle et donc à larguer les amarres. De toute façon, aucune démocratie interne n’avait jamais vu le jour au sein de l’UMP, contrairement aux promesses initiales : pas de courants internes (les fameux « mouvements ») et des élections sans vote personnalisé lors de la désignation, par exemple, du président du parti. Vu l’état de l’UMP aujourd’hui, vous vous imaginez bien que je n’ai aucun regret de l’avoir quitté.

Riposte Laïque : D’autre part, vous avez souhaité être candidat à l’élection présidentielle de 2007 mais n’avez pu obtenir les parrainages nécessaires. On peut s’en étonner quand on constate que des candidats sans parti, sans véritable programme politique, comme José Bové par exemple, sont parvenus à les obtenir. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
NDA :
Ce n’est un mystère pour personne, les grands appareils ont toujours favorisé ou contrarié les candidatures de tel ou tel à l’élection présidentielle. A cet égard, je fais partie de la seconde catégorie, celle des candidats qui n’arrangent personne au sein du système. Je n’en tire pas de gloire particulière, mais j’ai la satisfaction d’y voir comme une sorte d’adoubement à ce que m’efforce d’être dans la vie publique française : une personnalité politique qui dit ce qu’elle pense et agit en fonction de ses convictions, sans excès mais sans compromission non plus.
Cela dit, je reconnais que cette situation n’est guère confortable : j’ai dépensé un temps et une énergie considérables à solliciter des parrainages jusqu’en mars 2007 (j’ai finalement loupé le coche à une cinquantaine de signatures), que j’aurais préféré consacrer au travail d’explication et d’échange avec les Français. Mais au-delà de mon cas individuel, j’estime que le système des parrainages pour l’élection présidentielle doit changer car il a été dévoyé au fil du temps. A l’origine, il devait servir de tamis aux candidatures fantaisistes tout en restant suffisamment ouvert pour assurer un maximum de pluralisme à l’élection-reine de la Vème République.
L’émergence d’un bipartisme de plus en plus rigoureux, l’évolution du financement public des partis qui renforce l’emprise des appareils en place, le quinquennat et la présidentialisation accrue du régime, des modes de scrutins de plus en plus défavorables aux formations nouvelles (élections européennes régionalisées, par exemple), le tout sur fond de la domination encore très forte d’une certaine « pensée unique » dans les grands médias, tout ceci pèse lourdement sur le climat politique en France et rend encore plus propices les pressions sur les Maires pour empêcher tout renouvellement.
Il faudrait changer ce système, par exemple en rétablissant l’anonymat des 500 signataires, mais même si les choses devaient rester immobiles, je garde espoir : la France recèle un vivier d’élus locaux de grande qualité et souvent courageux, comme j’ai pu le constater l’année dernière. En 2012, l’effet « avril 2002 » et le battage médiatique autour de Nicolas Sarkozy se seront dissipés.
Riposte Laïque : En 1999, vous avez fait campagne contre la ratification du traité d’Amsterdam, en 2005 pour le « non » au referendum sur le T.C.E. et vous avez voté contre la ratification du Traité de Lisbonne en 2008, que vous considérez comme un coup d’Etat ; vous en avez même fait un livre, Le Coup d’Etat simplifié. Pourriez-vous rappeler les raisons principales de votre opposition à l’Europe qu’on est en train de construire ?
NDA :
Je considère tout simplement, comme une majorité de Français désormais (et probablement d’Européens d’ailleurs), que ce que l’on appelle aujourd’hui « l’Europe » est une construction idéologique, artificielle, inefficace et – cause ou conséquence de tout ce qui précède – autoritaire, qui menace profondément l’existence de la démocratie comme le progrès économique et social sur notre continent.
Un comble, lorsqu’on se souvient que c’est en Grèce qu’est née la démocratie, c’est d’Europe qu’est parti le mouvement démocratique universel, fondé sur la primauté du suffrage universel, lequel s’est imposé partout dans le monde depuis deux siècles. Je récuse toutes les constructions idéologiques, quelles qu’elles soient : communisme, libéralisme dogmatique, européisme, atlantisme,… tous ces « -ismes » dont le seul vrai point commun est de se prétendre supérieurs à la démocratie ordinaire pour mieux l’étouffer.
L’une des principales leçons à tirer de la pensée et de l’œuvre du général de Gaulle, est à mon sens le pragmatisme assis sur une lecture réfléchie de l’histoire. Or l’Union européenne d’aujourd’hui est tout sauf pragmatique : plus elle se trompe, plus elle persiste dans l’erreur ; plus elle est désavouée, plus elle récuse le suffrage universel ; plus elle ajoute des strates institutionnelles à son indescriptible usine à gaz, plus elle s’enferme dans l’inaction ; plus elle butte sur son propre néant tant pratique que conceptuel, plus elle se claquemure dans le déni et le mensonge ; plus elle nie les faits nationaux, plus elle attise les frictions nationalistes entre gouvernements, etc.
Hélas, le meilleur moyen d’y voir clair dans cette « construction européenne », est presque toujours de comprendre à l’envers ce que disent ses responsables et partisans. En réalité, on a affaire à une conception nihiliste de l’Europe telle qu’elle s’est imposée au lendemain de la Deuxième guerre mondiale : une conception traumatique qui vise moins à construire une coopération efficace sur le continent qu’à détruire en douce les Etats-nations – et la démocratie qui va avec – accusés de tous les maux. J’ai développé dans plusieurs livres, auxquels je me permets de vous renvoyer, l’analyse fine de cette « Europe ». Je voudrais surtout souligner combien l’européisme est aujourd’hui dépassé par l’histoire, dont il ira bientôt rejoindre les poubelles.
Les citoyens français et des autres pays européens récusent désormais en majorité cette idéologie morte et ils ont très bien compris qu’on voulait la leur imposer à n’importe quel prix, sans doute parce que la plupart de leurs dirigeants sont tellement compromis dans le système qu’ils ne peuvent plus faire machine arrière. Mais les forces vives, notamment les salariés et les générations montantes, sont définitivement fâchées avec elle. Ainsi, depuis 2005, le compte à rebours est enclenché qui précipitera tôt ou tard sa chute, à moins qu’elle n’implose avant sous le poids de ses propres contradictions – monétaires en particulier. C’est pourquoi il est urgentissime de préparer « l’Europe d’après », celle qui se mettra enfin au service des peuples et saura réconcilier la nation avec la belle idée européenne.
Riposte Laïque : Vous affirmez incarner le « gaullisme à vocation souverainiste et sociale ». Pensez-vous que le gaullisme ait encore un sens et un rôle à jouer dans la société moderne ? D’autre part, traditionnellement, le social est dévolu à la gauche. Comment expliquez-vous ce qui semble être un paradoxe puisqu’en homme de droite, vous devez être favorable au capitalisme ?
NDA :
Pour moi, le « gaullisme », c’est-à-dire les principes d’action et une partie de l’œuvre du général de Gaulle, est plus que jamais d’actualité : son principe essentiel, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, renaît ou s’affirme partout en Europe comme dans le reste du monde. « Le communisme passera, la France [sous-entendu la nation] ne passera pas », disait le Général. Son propos, prophétique, s’est largement concrétisé malgré tout ce qu’en disaient alors les spécialistes de l’URSS et les idéologues de la fin de l’histoire. Je suis bien entendu persuadé que ce propos vaut tout autant pour l’européisme, idéologie cadette à sa manière du marxisme-léninisme.
Quant au capitalisme, je ne vous cacherai pas que je ne m’identifie pas à ce terme, qui n’est autre que l’alter ego du communisme révolutionnaire. J’estime que ce sont en quelque sorte les Castor et Pollux des misères du monde contemporain. Le premier engendre le second et, entraînés par leur logique propre comme par leur antagonisme manichéen, ils apportent presque autant l’un que l’autre leur lot d’injustices et de violences. Voyez par exemple quels résultats catastrophiques entraîne le déchaînement de l’hyper-capitalisme, dès lors qu’il a perdu un adversaire soviétique qui l’obligeait en réalité à une certaine modération.
Je suis favorable à l’économie de marché, ce qui est très différent du capitalisme, mais régulée par l’Etat-nation démocratique (ou des coopérations libres entre plusieurs Etats), seul à même de l’humaniser selon le tempérament de chaque pays, de résoudre ses contradictions au mieux de l’intérêt général et, partant, de canaliser au profit de la collectivité tout entière l’énergie créatrice qu’il recèle effectivement – contrairement au collectivisme.
Aujourd’hui, l’idéal de nos dirigeants est d’introduire en France et en Europe une sorte d’idéal-type du libéralisme pur et parfait, balayant toutes les barrières et toutes les spécificités au nom, soi-disant, de la modernité ou de l’efficacité. Le résultat est le développement d’une inégalité destructrice de tout lien social qui menace sérieusement la cohésion des pays, au point d’épouvanter même une part croissante d’Américains. Dans cet exercice suicidaire, l’Europe supranationale et le libre échange sauvage sont de puissants instruments qu’il est urgent de reprendre en main.
Il nous faut redécouvrir d’urgence, notamment en France où la sphère privée est traditionnellement réticente à prendre des risques, le rôle de l’Etat dans l’économie, dont la réalité impose de toute façon le retour partout dans le monde – en particulier aux Etats-Unis. L’actionnariat salarié, les grands programmes de recherche et d’équipement, le maintien d’un code du travail respecté assurant la dignité de tous, une action bien plus sévère en matière de respect de la concurrence au niveau du consommateur, le renouveau de services publics de qualité, une action plus résolue pour développer l’activité et nos exportations, etc. le rôle de l’Etat dans l’économie est multiforme et il sera seul garant du retour d’une réelle cohésion sociale sans laquelle il n’existe pas d’authentique efficacité économique.
Riposte Laïque : En 2001, vous avez participé à une Tribune du Figaro avec Jean-Pierre Chevènement intitulée : La République est morte, vive la République. Il serait intéressant que nos lecteurs comprennent ce qui peut unir les républicains de gauche et de droite, « les républicains des deux rives ».
NDA :
Les convergences que j’ai avec Jean-Pierre Chevènement sont en effet nombreuses, plus nombreuses en tout cas que les divergences. Chacun de notre côté, nous travaillons à la réinvention d’une idée nationale assise sur l’Etat qui nous paraît indispensable au redressement du pays.
Sur l’Europe, la politique étrangère, la vocation de la France dans le monde, la définition de la démocratie et de la République, je n’ai pas le sentiment que nos visions soient très éloignées. Mais aussi sur l’action et la place de l’Etat dans la société française, son économie, ses services régaliens, même si bien sûr nous ne saurions tout envisager exactement de la même manière compte tenu des différences que je que viens de mentionner.
Je ne veux pas non plus m’exprimer à sa place et il vous faudrait également lui poser la question, voire organiser un entretien croisé pour en avoir le cœur vraiment net ! Mais pour ma part, ce ne sera pas une bien grande surprise, je ressens bien plus de proximité avec lui qu’avec les libéraux de l’UMP (comme du PS, d’ailleurs). Face au raidissement politique et idéologique de ce qu’il faut bien appeler le condominium du PS et de l’UMP sur la vie politique nationale, je ne serais d’ailleurs pas surpris qu’une recomposition unissant les fameux « républicains des deux rives » finisse par voir le jour. Peut-être par étape, par exemple lors des prochaines élections européennes ? L’avenir le dira…
Riposte Laïque : On assiste de plus en plus souvent à des faits remettant en cause la loi républicaine : bandes qui font régner leur loi dans certains quartiers, destruction d’édifices publics, manifestations de sans-papiers, contestation de l’expulsion des immigrés illégaux sur le territoire… Qu’en pensez-vous ? Auriez-vos des solutions à proposer ?
NDA :
J’estime, et cela ne date pas d’hier, que l’extrême-gauche est l’alliée objective des ultralibéraux et vice-versa. L’emprise de cette fausse générosité, de cette fausse tolérance, qu’une certaine gauche militante exerce sur l’espace politique et médiatique, masque en fait des réalités moins sympathiques : la petite délinquance, de plus en plus juvénile d’ailleurs, fait le malheur de la jeunesse et des quartiers populaires que l’on jette dans les bras des démagogues, à force de les désespérer.
Nicolas Sarkozy a été élu grâce à ses discours musclé sur l’insécurité mais où peuvent être les résultats avec un budget de la Justice toujours aussi misérable ? Par ailleurs, les immigrés clandestins font le bonheur d’une certaine logique patronale, qui réussit de la sorte à exercer une pression à la baisse sur les salaires. Combien de fois a-t-on entendu que les Français – comprendre ceux d’origine européenne – refusent certains métiers qui seraient trop salissants ou pénibles alors qu’en réalité ces métiers seraient plus attractifs si on augmentait les salaires !
A cet égard, si je suis partisan d’une lutte beaucoup plus sévère contre l’immigration clandestine (y compris en rétablissant des contrôles à nos frontières), je suis tout autant convaincu qu’il faut être beaucoup plus rigoureux avec leurs employeurs, sans lesquels l’appel d’air n’existerait pas. Permettez-moi aussi de souligner combien je suis choqué par le discours que tiennent certains « sans-papiers » – pour utiliser la sémantique tendancieuse de l’extrême-gauche – qui incrimine le passé colonial de la France pour justifier leur présence sur notre sol, culpabilisant le peuple français qui a pourtant la bonne grâce de les y tolérer.
Enfin, il faudra bien poser la question du coût net de l’immigration pour la collectivité : les travaux d’Yves-Marie Laulan, qui estiment à plusieurs dizaines de milliards d’euro la charge nette de l’immigration pour la collectivité, mériteraient un vrai écho scientifique et un débat constructif.
Riposte Laïque : Notre journal en ligne défend à la fois la laïcité et les valeurs républicaines, dont, au premier chef, l’égalité, et donc l’égalité homme-femme, ce qui nous amène à dénoncer le port du voile, symbole de l’enfermement des femmes, considérées comme des tentatrices, ou les horaires réservés aux femmes dans les piscines de certaines villes. Nous sommes également très vigilants à propos du respect de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905, de plus en plus remise en cause et contournée, notamment par la pratique des baux emphytéotiques. Partagez-vous nos inquiétudes ?
NDA :
Cette question est l’une des plus graves non seulement pour la paix civile mais encore pour l’avenir même de la France, qui ne peut pas exister si elle s’écarte d’une définition politique et universaliste de son peuple. La prolifération des revendications communautaristes – religieuses, ethniques, sexuelles,… – est un véritable cancer qui menace de déliter la République, unitaire, laïque et démocratique. Oser substituer à l’égalité politique, citoyenne, qui est un mélange d’état de fait juridique et de pari mobilisateur de moyen et long termes, une égalité des droits et des conditions qui concasse le peuple français en plusieurs groupes, à la fois concurrents et aliénant pour leurs membres, est une régression monstrueuse qui nous ramène vers l’ancien régime des états et des castes.
J’explique cette dérive par l’affaissement d’un sentiment national qui reste encore une fois à réinventer : c’est bien connu, « la nature a horreur du vide ». Mais cela n’implique pas seulement un effort collectif. Chacun doit prendre sur lui-même, en tant qu’individu, pour se sentir concerné par l’avenir de la collectivité. A notre époque où le culte de l’argent et le culte de soi balaient tout, j’ai bien conscience que le civisme, l’altruisme, le désintéressement, passent pour des attitudes ringardes, pour ne pas dire de gogos.
Pourtant, enivré par un sentiment de toute-puissance que lui procure l’égoïsme à la mode, l’individu affaiblit une collectivité sans laquelle il est en retour condamné à l’impuissance. Jusqu’à un certain point, le rétablissement d’un certain sens de la responsabilité collective appartient à chacun d’entre nous. Ils détiennent au moins en partie la solution à un problème de « vivre-ensemble » que l’on croit trop souvent fatalement lié au développement des sociétés avancées. Aujourd’hui, on est globalement plus éduqué que par le passé, mieux informé, plus ouvert sur le monde. Dans ces conditions, je ne vois pas pourquoi on échouerait là où nos prédécesseurs s’en tiraient plutôt mieux que nous.
Ce regain de lien national, que j’appelle de mes vœux et auquel je tâche de contribuer, serait le meilleur antidote au développement des communautarismes ethno-religieux : on ne peut assimiler à un modèle national que si celui-ci est fort, dynamique et attractif. Quant à la violence faite aux femmes à cause de traditions totalement étrangères à notre pays, la République doit se montrer intraitable. Il est indispensable de densifier les réseaux d’alerte et de prise en charge pour résoudre dignement des situations qui, on le sait, sont par ailleurs humainement complexes. Mais il est aussi du rôle des pouvoirs publics de combattre plus systématiquement ces comportements incompatibles avec nos mœurs et nos valeurs.
Riposte Laïque : La situation, à première vue, semble quasiment désespérée : disparition progressive de la souveraineté populaire, développement du communautarisme, augmentation du nombre de zones de non-droit, discrimination féminine, remise en cause de la laïcité, chômage, perte de pouvoir d’achat, augmentation du prix des matières premières… Vous avez regretté publiquement avoir voté pour Nicolas Sarkozy ; or, le PS, comme l’UMP, prônent à peu près la même politique. Existe-t-il encore, à votre avis, des portes de sortie, des ébauches de solution portées par ces deux partis et /ou par certains de leurs ténors ?
NDA :
Il ne faut jamais dire « jamais ». Mais force est de reconnaître que le PS comme l’UMP sont devenus des partis interchangeables sur l’essentiel. « L’essentiel », c’est l’acceptation plus ou moins enthousiaste d’une intégration européenne et mondiale dans laquelle on ne voit pas comment pourraient survivre la démocratie, la République, une certaine conception du progrès économique et social,…bref la capacité d’une collectivité à se gouverner par elle-même et pour elle-même.
S’il n’est plus possible de remédier aux difficultés du présent en imaginant un avenir meilleur, ce qui est depuis deux siècles l’horizon de la modernité démocratique, alors bonjour les dégâts ! Hélas les deux partis dominants de la politique française donnent le sentiment de se résigner à cette dérive mortelle, voire de s’en accommoder, pourvu qu’elle leur garantisse la mainmise sur le pouvoir. Seul le temps des campagnes électorales – notamment présidentielle – voit resurgir des discours de rupture, preuve que les responsables des grands partis n’ignorent pas, à défaut de vouloir y remédier, la gravité de la situation.
Ainsi, placée dans la situation de challenger face à Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal n’a pas hésité à déployer un discours national-républicain sur l’Europe, l’identité française, le drapeau, etc. ni même à se donner des allures de Jeanne d’Arc, personnage par excellence connoté dans l’imaginaire politique français. La hardiesse de cette posture, à gauche, était sans doute pour une part inspirée par JP Chevènement et avait comme pendant le discours sarkozien soufflé par Henri Guaino.
On aurait pu croire un instant que la gauche allait faire le pari sincère de sa propre recomposition identitaire autour de l’idée de nation, cadre indispensable à toute régulation sociale sérieuse. Mais très vite, des signes avant-coureurs, des inflexions dans le discours, ont montré qu’on avait une fois de plus affaire à un discours de pure circonstance. Et au final, le revirement à 180° de S. Royal sur la ratification référendaire du traité « simplifié », fin octobre 2007, au détour d’une interview fleuve sur le PS accordée à Libération, a constitué une trahison majeure de la France du non, qui n’est manifestement bonne qu’à soutenir les stratégies d’ego au sein du PS !
C’est bien pourquoi les assurances du candidat Sarkozy à propos de la « mort de la Constitution européenne », pour incertaines qu’elles aient été, m’avaient paru des garanties moins fragiles. Mais c’était sans compter avec l’incroyable capacité du futur président à s’asseoir allégrement sur ses promesses de campagne : sur l’Europe, le pouvoir d’achat ou maintenant sur l’Afghanistan… Ainsi, je ne vois pas comment le sursaut pourrait venir des partis dominants. Il faut donc une profonde recomposition du paysage politique, ce qui ne peut venir que des Français eux-mêmes. Je suis à cet égard optimiste, car les Français ont démontré leur lucidité en mai 2005. Tout l’enjeu est le leur proposer une voie alternative crédible, ce à quoi je m’emploie bien sûr.
Riposte Laïque : En 2009 auront lieu les élections européennes. Faire campagne pour une autre Europe a-t-il encore du sens quand on voit comment toute remise en cause est rendue impossible par le système ou bien ne vaudrait-il pas mieux carrément appeler à sortir de l’Europe ?
NDA :
Depuis 2005, nous avons changé d’ère historique, une nouvelle génération d’Européens est en train de naître pour qui l’opposition européistes / souverainistes est complètement dépassée. Désormais, n’en déplaise aux autistes de Bruxelles, la normalité et la modernité ont changé de camp ! Notre campagne sera tournée vers la construction de cet avenir, pas vers les querelles du passé. L’immense majorité des Français demeure favorable à l’Europe, mais (et c’est la nouveauté depuis 2005) une Europe qui soit enfin utile.
Ils veulent donc, sans toujours le savoir, une Europe à la fois démocratique, efficace et indépendante de toute sujétion extérieure. Pour rétablir la démocratie, il faudra bien rendre des compétences aux nations et remettre à leur place les organes supranationaux qui décident de tout sans aucune légitimité. L’efficacité commande, elle, de privilégier une « Europe à la carte » où aucun pays ne peut empêcher les autres d’avancer mais n’est pas non plus obligé de faire ce qu’il ne veut pas.
Enfin, il est indispensable de bâtir patiemment des solidarités concrètes entre nations européennes, qui renforceront le sentiment d’appartenance commune, constitueront peu à peu des intérêts communs, bref permettront qu’émerge une identité européenne propre qui ne pourra alors que s’affirmer face aux autres puissances. Je suis convaincu que le « protectionnisme européen » est le meilleur instrument pour y parvenir, car le protectionnisme oblige à la définition d’intérêts communs en même temps qu’il permet de constituer une aire protégée sans laquelle il est impossible de construire quoi que ce soit de sérieux et de positif. C’est cette Europe-là que je défendrai lors des élections européennes de juin 2009.
Propos recueillis par Christine Tasin

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