Nicolas Gardères : la liberté n'est qu'un mauvais moment à passer (Assises)

Affiche-15-marsCiter une phrase de Frédéric Beigbeder pour ouvrir mon discours ne va pas améliorer mon image de bobo.
Mais enfin, j’aime bien Beigbeder, j’aime bien cette phrase et je suis un peu lassé d’invoquer systématiquement Voltaire et Noam Chomsky, dès qu’il s’agit, pour moi, de parler de liberté.
Et puis, je ne suis pas absolument persuadé, que participer à ces assises de la liberté d’expression, soit un acte outrageusement bobo, selon la définition généralement acceptée.
Me voilà donc ici, devant vous.
Et je suis ici en tant que démocrate, en tant que libertaire, en tant que gauchiste.
Je suis ici en tant qu’ennemi.
Peu importe les relations de sympathie réciproque qui peuvent exister entre moi et certains d’entre vous, politiquement, je m’oppose, à vous, radicalement.
Je ne suis pas de cette fausse gauche d’extrême droite, nationaliste, antisémite, homophobe, islamophobe ou soralienne.
Je suis totalement dans la gauche sociale et sociétale.
Je suis adhérent à Europe Ecologie Les Verts, je l’assume et le revendique.
Au fond, je préférerais que vous n’existiez pas.
Dans un monde parfait, tout le monde s’aimerait et surtout tout le monde m’aimerait.
N’en déplaise à Abraham, à Jésus, à Muhammad, à Lénine ou à Jean Ferrat, le temps de l’amour n’a pas commencé et n’adviendra sûrement jamais.
Tant pis.
Dans ce monde un peu nul qu’il nous reste, peuplé d’hommes claudiquants, vous, moi, surtout vous, nous avons toutefois quelques biens.
Le premier de ces biens est à mon sens notre régime politique : la démocratie libérale.
Ce régime n’est pas un régime faible et maternant.
Ce régime n’est pas un cauchemar climatisé.
Il n’est pas la dictature des bons sentiments.
La démocratie libérale est une exigence et une discipline personnelle, une ascèse, infiniment plus lourde et contraignante que la médiocrité tarée de la dictature.
La dictature est par essence le régime du mensonge et de la fausse grandeur. Pour désirer la dictature, il faut être un esthète masochiste ou un lâche. Le goût de la dictature c’est la passion de la servitude.
A ceux qui rêvent, parmi vous, de régimes autoritaires, je peux donner quelques bonnes adresses de donjons SM, où ils pourront se faire dominer selon leur désir et sans ennuyer les femmes et les hommes libres.
A ceux qui rêvent de régimes autoritaires, à ceux qui rêvent d’un tour de vis, à ceux qui rêvent d’une main ferme ou d’un grand chef, je les informe qu’ils n’ont rien compris à la liberté.
Je disais que la démocratie libérale était une exigence.
Elle est l’exigence de l’autre et de sa liberté.
C’est précisément parce que j’accepte et même respecte votre altérité que je suis là aujourd’hui.
Je ne rejette personne en dehors de l’humanité.
Je n’ai jamais rencontré de monstres et il n’en existe pas.
Les idées qui sont les vôtres, je m’autorise à les juger, à les dénigrer, à les combattre, mais je sais qu’elles sont le fruit d’un esprit humain, d’une raison, d’un logos.
Ce logos, je ne peux le nier.
Je ne peux le balayer d’un revers de main, en invoquant la pathologie mentale ou la pose.
Il y a très vraisemblablement des fous, des dandys et des débiles parmi vous, mais pas que.
Cela serait trop simple.
Alors, et parce que vous êtes mes frères, ni plus ni moins que les salafistes, parce que je vous considère comme des êtres doués de raison, ni plus ni moins qu’une femme en burqua, j’accepte de vous écouter et de considérer votre pensée, votre esprit, vos idées.
Non pas pour les embrasser, je les connais bien assez et me connais bien assez, pour savoir que je ne les partage pas.
Mais pour les accepter dans le champ du réel, dans le champ du débat.
C’est là qu’est l’exigence et c’est là qu’est la discipline personnelle.
La démocratie est une ascèse, celle de l’impératif dialogique.
Ne pas déshumaniser, ne pas essentialiser l’autre dans une identité unique ou dans une injure.
Facho par exemple !
La question n’est pas de savoir si vous êtes effectivement des fascistes, certains ici se réclament d’ailleurs peut-être de cette idéologie.
La question est de savoir si l’injure, l’invective ne servent qu’à exclure toute forme de débat, entre deux intelligences, entre deux raisons, entre deux logos.
On ne débat pas avec son chien !
Et traiter quelqu’un de facho, c’est le traiter de chien, le traiter de débile et/ou d’être maléfique, de monstre.
Considérer qu’il est inapte au débat, que ses idées sont impossibles à exposer, à discuter, à combattre.
Cette erreur, la gauche, dont je suis, l’a trop faite.
Par peur, par mépris, par stratégie tellement complexe que le sens en a été perdu, elle a refusé le débat avec l’extrême droite, le débat avec le Front National.
Le FN est trop haut et sa montée semble trop inexorable pour continuer à refuser le débat, à refuser de le combattre sur le terrain des idées.
Or, ce combat nécessite de l’écouter, de prendre ses idées au sérieux.
C’est idée contre idée, projet contre projet, que celui-ci pourra être vaincu et non par un revers de main méprisant ou avec une pince à linge sur le nez.
C’est cela la démocratie libérale, c’est combattre ses ennemis avec les armes qui sont l’essence de celle-ci : la parole, le débat et, finalement, la fraternité, pour ne pas dire l’amour.
Tant que nous sommes en démocratie, vous êtes mes ennemis autant que mes frères et cela ne doit changer jamais.
C’est dans cette logique, avec ce projet difficile, que j’ai embrassé ce combat pour la liberté d’expression, qui justifie ma présence aujourd’hui.
Il est tellement plus facile de combattre pour la liberté exclusive des siens ou simplement pour la sienne.
Celui qui n’était peut-être pour vous, qu’un terroriste communiste, voire même un nègre, a passé 27 ans de sa vie en prison pour redonner aux blancs leur dignité, leur humanité et finalement leur liberté.
L’angélisme mandélien, son ubuntu, était porteur d’une vérité infiniment plus grande et efficace que tous les discours de haine.
Comprenez bien, que vos combats pour avoir le droit de proférer des injures racistes ou contester la réalité de crimes contre l’Humanité me donnent très rapidement la nausée.
Le beau progrès que voici, que de pouvoir dire que la race noire est inférieure à la race blanche, que tous les musulmans doivent remigrer, que les juifs n’ont été que 6.000 et non 6 millions à mourir dans les camps…
Je ne suis pas dupe des sous-bassements idéologiques de vos combats pour la liberté d’expression.
Vous êtes des femmes et des hommes qui se tromper de colère.
Une société ne gagne absolument rien à laisser s’exprimer publiquement des idées racistes ou xénophobes.
Une société ne gagne absolument rien à laisser s’exprimer des discours de haine.
En revanche, et parce que la démocratie est un processus jamais achevé, parce que la liberté est une dialectique, elles ont tout à perdre à laisser s’accroitre les restrictions sur l’expression, à laisser le droit pénal étendre son empire sur les mots et finalement sur la pensée.
Votre liberté d’expression est l’indicateur paradoxal de la liberté toute entière.
On ne restreint pas la liberté des salauds, la vôtre, sans restreindre la liberté de tous et donc la mienne.
Car là et seulement là est l’enjeu cardinal.
Je ne veux pas vivre dans une société où l’on est mithridatisé à la censure.
Je ne veux pas vivre dans une société où des intellectuels, des écrivains, de simples citoyens risquent la prison pour l’expression de leurs idées, fussent-elles à vomir.
Je vomirai dans mon coin ou sur vous, mais je continuerai à vous considérer comme mes frères.
Je continuerai à croire en vous malgré tout et en ma capacité à vous convaincre.
Etre de gauche, c’est croire en l’Humanité, quand même, en dépit de ses échecs abyssaux, en dépit de la bêtise, dont Robert Musil a vu qu’elle était l’antithèse de la vie, en dépit de vous, en dépit de votre haine.
Etre de gauche c’est croire que l’on est infiniment responsable du sort de l’Humanité toute entière.
Etre de gauche c’est aimer son ennemi.
Etre de gauche, c’est pardonner.
Et soyez en sûr, cela est bien plus difficile que l’inverse.
Vous êtes mon putain de prochain et je vous aime.
Je vous aime parce que vous êtes moches, comme des barbus moches.
Je vous aime parce que vous êtes faibles, comme des roms de bidonville.
Je vous aime parce que vous avez peur, comme des juifs qui ont peur de mourir assassinés.
Et je me moque bien que vous ne m’aimiez pas.
Vous pouvez bien m’injurier, me crier que je suis l’anti-France, que je suis anti-blanc, islamo-collabo ou gauchiasse, pourriture bobo angélique.
Tant pis, il me restera mon verbe et mon amour.
Je vous aime fils de putes !
Nicolas Gardères

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