Non, Caroline Fourest, ce n'est pas l'école privée qui creuse la tombe de l'école publique !

Caroline Fourest, référence laïque incontournable des plateaux de télévision, chroniqueuse au Monde, rédactrice à Charlie Hebdo, s’occupe, cette fois, de ce qu’elle ne connaît pas trop, l’école publique
Emboîtant le pas à Charlie Hebdo, au Monde Diplomatique, et même à Riposte Laïque !(1) (2) qui ont fait pas mal de publicité au livre d’Eddy Khaldy et de Mireille Fitoussi, Main basse sur l’école publique, elle a, à son tour, publié dans le Monde du 28 août un article(3) s’appuyant sur sa lecture du dit livre, intitulé « On achève bien l’école publique ».
Rien d’étonnant, c’est la curée. Gauchistes, pédagos, bobos, faux laïques en tous genres se précipitent sur les « révélations » du dit bouquin avec jubilation… Tout le monde se retrouve pour dénoncer la politique libérale du gouvernement et les prébendes offertes à l’école privée. Facile. Effectivement, le gouvernement a prévu d’aider l’implantation de 50 écoles privées dans les banlieues pour lutter contre l’échec scolaire. Et Caroline Fourest de hurler avec les loups. Hélas.

Hélas, car faire semblant de découvrir – et dénoncer – maintenant que, depuis la loi Debré de 1959, qui a permis le financement public de l’école privée (la rémunération des enseignants des établissements sous contrat étant assurée par l’Etat) que la concurrence entre privé et public est déloyale a des airs de faux cul. Car, si je ne m’abuse, la gauche, depuis 1959, a été relativement souvent au pouvoir, avec une majorité à l’Assemblée lui permettant de remettre sur le métier la loi infamante… Silence radio. Sujet interdit. Bien mieux, la gauche a aggravé la situation avec les accords Lang-Coupet (merci à Jack Lang, le signataire !) qui accordent de larges subsides à l’enseignement privé. Or, si on peut comprendre les motifs des députés, désireux de conserver leur clientélisme, on ne saurait accepter les pleurnicheries actuelles de ceux qui se disent de gauche mais qui ont utilisé toutes les dérogations possibles pour que leurs enfants soient dans la « bonne » école ou se pressent, eux aussi, sur les listes d’attente des écoles privées. Il n’y a pas que d’affreux réacs qui fuient l’école publique, ou qui inscrivent leurs enfants dans des structures privées de mise à niveau pour pallier les lacunes de certains établissements de l’enseignement dit national : Monsieur Tout le Monde, inquiet, désireux de voir ses enfants travailler dans des conditions correctes y côtoie l’élite politique, de droite comme de gauche, soucieuse en privé de ses enfants et en public d’égalité, autrement dit de chienlit pour les autres.
Mais l’essentiel est ailleurs. On croit rêver, quand on lit, sous la plume de Caroline Fourest, que les inégalités et les difficultés de l’enseignement public des dernières années seraient dues uniquement à … un manque de moyens !!!!  » Pour sauver le niveau, il aurait fallu augmenter le taux d’encadrement et faire baisser le nombre d’élèves par classe. Notamment dans les ZEP. Mais les budgets n’ont pas été à la hauteur des promesses « . C’est oublier bien vite et bien légèrement les budgets énormes de l’Education Nationale pendant des années et la manne qui a été versée dans les établissements classés ZEP, ces mêmes établissements ayant bénéficié de classes allégées et de crédits particuliers sans que l’on voie pour autant des résultats. C’est oublier bien vite et bien légèrement que donner de l’argent, réduire le nombre d’élèves par classe, cela peut être efficace, à condition d’avoir des exigences, à condition que les élèves jouent le jeu de l’élitisme républicain et de l’ascenseur social, à condition que l’on ne perde pas son temps en pseudo-pédagogie-animation, à condition qu’il n’y ait pas droit à l’éducation sans devoir de travail en échange ! Or, de tout cela vous ne trouverez pas trace dans l’article de C.Fourest ! Et pour cause. Il est tellement plus simple de faire reposer les responsabilités sur les épaules de l’Etat et des collectivités, de gauche ou de droite.
C’est oublier bien vite que si ceux-ci embrassent tête baissée la voie de l’école privée, c’est que toutes les politiques, de gauche, comme de droite, depuis des lustres, avec des objectifs apparemment opposés, sont parvenus au même résultat : déconsidérer en de multiples villes l’école publique, en faire un lieu d’asile et d’accueil pour enfants forcément à problèmes, forcément en difficultés, forcément mal dans leur peau, forcément à aider ou « intéresser » et non à instruire… Ce qui signifie, pratiquement, que l’on a fait, délibérément, en sorte qu’un maximum de gens, professeurs, parents, anciens élèves, désespérés par le fonctionnement de leur école, se résignent à la disparition progressive du service public d’éducation, persuadés que seul le privé pourrait sauver quelques têtes blondes ou brunes…
Bien joué. L’alliance des pédagos, gauchos et libéraux : une machine infernale à faire si bien crever le service public que ses plus fidèles adeptes aspirent à la privatisation !!! Faute de grives, on mangera des merles…
Evidemment, Caroline Fourest fait reposer tous les maux sur l’école privée, confessionnelle, qui, par son existence même aurait conduit l’école publique à son piteux état actuel ! Fallait oser ! Elle évoque donc comme en passant le thème principal développé par « Main basse sur l’école publique », à savoir qu’il y aurait eu une espèce de complot de tous les milieux conservateurs – catholiques de préférence -, politiques (le FN en serait le fer de lance), religieuses ( avec la main-mise de l’Opus dei) ou associatifs, pour faire du lobbying et placer des pions à tous les endroits sensibles du système, avec, cerise sur le gâteau, leur plus ardent prosélyte devenu Ministre de l’Education Nationale.
Or, l’argumentation développée dans le livre et reprise par Caroline Fourest est une monstrueuse absurdité, dangereuse qui plus est. Encore une façon pour les « gens de gôche » de crier au loup sans se poser de questions, sans balayer devant leur porte, en se contentant de mettre sur leurs contradicteurs les épithètes faciles et sans appel de « conservateur » ou « intégriste ».
Effectivement, oser prétendre que seuls les milieux intégristes, catholiques et conservateurs demandent et oeuvrent pour un retour aux fondamentaux et à la discipline est un mensonge éhonté d’un ridicule achevé. C’est, d’emblée, mettre tous les républicains, tous les gens de bon sens au fin fond de leur campagne, tous les gens authentiquement de gauche qui voudraient que l’école retrouve son rôle d’ascenseur social au rang des antiquités, des nostalgiques d’un passé révolu et idéalisé et en faire des fanatiques de la III° République(3). Lamentable désinformation. C’est, de plus, oublier délibérément qu’il y a beau temps que l’enseignement catholique n’a plus de catholique que le nom, tant la direction comme les enseignants y sont des laïques. Certes, on y croise parfois un vague aumônier de gauche mais les élèves de toutes les confessions comme les non pratiquants et les athées y sont acceptés, et cela ne pose aucun problème. Et c’est bien parce qu’à 99%, ces écoles privées NE SONT PAS des repères d’intégristes catholiques, qu’elles en sont davantage attrayantes pour les parents !!!
Lourdes erreurs d’analyse d’Eddy Khaldy et de Mireille Fitoussi, reprises par Caroline Fourest.
Il est vrai que dans un de ses ouvrages, « Le choc des préjugés », celle-ci expliquait, parlant des émeutes de 2005, page 41, que « si les émeutiers avaient pu profiter de l’école et de la culture pour se structurer, ils auraient pu analyser leur rage, la formuler, fabriquer des pancartes, se politiser (..) Ce n’est pas un refus de la République et de la France, c’est un appel à la République ». Tout est dit dans ce raccourci de type gauchisant : si une minorité de voyous a embrasé la France, incendiant 300 écoles de la République, brûlant les voitures de salariés ou de chômeurs en recherche d’emplois, tuant deux personnes qui n’y étaient pour rien, c’est parce que l’école n’a pas eu assez d’argent ! C’est bien plus confortable que de s’interroger sur la perte d’autorité des enseignants, à cause des délires pédagogistes. C’est bien plus politiquement correct que de se poser des questions sur les conséquences d’une immigration sans intégration, de la montée du communautarisme religieux autour essentiellement de l’islam, et des familles dont les enfants, livrés à eux-mêmes, posent de nombreux problèmes dans des écoles publiques où on ne peut plus faire cours. Comment ceux qui en ont les moyens ne se précipiteraient-ils pas vers l’école privée pour essayer de sauver les études de leurs enfants, devant une telle débâcle ?
Bien sûr, le discours bien pensant de Caroline Fourest plaît aux medias, fait chaud au cœur aux syndicats enseignants de gauche (la FSU notamment) et à la FCPE, complètement inféodés aux Meirieu et consorts et à leurs principes décadents. Est-ce un hasard si ces mêmes organisations ont été des plus virulentes pour s’opposer à la loi sur les signes religieux en 2004, que Caroline Fourest, à l’époque, a défendue avec pugnacité ? Que nenni. Il y a bien là une idéologie du « laisser-faire », du « laisser-être », aux dépens du « faire », « apprendre », et « respecter les valeurs communes, républicaines ». C’est de cela que crève notre école, pas de l’existence de l’école privée, Mesdames et Messieurs les Fossoyeurs de l’école.
On notera néanmoins que l’on ne peut être en désaccord avec la conclusion de l’article de Caroline Fourest : l’inquiétant, dans le développement de l’école privée, c’est bien le communautarisme et la place active (re)donnée aux préceptes religieux. Il s’agirait bien là de la mort de notre Res Publica, de notre bien public, de notre façon d’être ensemble en reléguant nos caractéristiques et nos différences. Quant à espérer que se développent des écoles privées non confessionnelles, c’est un voeu pieux, hélas, on ne voit guère les fonds de pension investir dans ce qui aurait dû rester un service public, digne de ce nom !
En effet, pour que le projet capitaliste d’une société à plusieurs vitesses se réalise, il fallait que le projet européen d’une école à plusieurs vitesses se réalise, afin que les élites qui s’auto- reproduisent émergent d’établissements triés sur le volet pendant que s’entasse la piétaille dans des établissements où il faudra bientôt aller armé, comme au Texas. Il fallait préparer, peu à peu, l’opinion à cette situation, et, pour cela, il fallait faire entrer la société dans l’Ecole, donner aux parents des pouvoirs pédagogiques exorbitants, mettre  » l’élève au centre », le considérer comme un citoyen avec des droits sans devoir(s), bannir de l’enseignement les notions de travail, de rigueur, d’exigence(s), de respect mutuel, refuser le savoir pour la posture ludique ou la découverte permanente érigée en mode de culture… C’est de cela que meurt l’école publique, pas d’un manque de moyens ni de la concurrence de l’école privée.
Christine Tasin et Robert Albaredes
http://christinetasin.over-blog.fr
http://www.laic.fr
(1) http://www.ripostelaique.com/Main-basse-sur-l-ecole-publique.html
(2) (les divergences de vue existent au sein de la rédaction, cela ne nous empêche pas de travailler ensemble)
(3) http://cirev.canalblog.com/archives/2008/09/02/10439017.html
(4) Anathème de Meirieu à propos des nouveaux programmes du primaire

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