Non, Monsieur Blondel, l'islam n'est pas l'opium du peuple !

Cher Monsieur,
Dans un communiqué du 27 avril 2009, vous dites ne pas vouloir participer, en votre qualité de Président de la Fédération Nationale de la Libre Pensée, «aux débats et provocations internes» qui agitent «le camp laïque», et versez aussitôt dans la prétérition ! D’où le conseil que voici : lorsqu’on ne veut pas participer à quelque débat ce ce soit, on n’en dit rien, ni de vive voix, ni par écrit ! Mais puisque vous n’avez pu éviter l’univers des raisons, c’est par des raisons que nous vous répondons.
Tout citoyen capable de penser considère le désaccord théorique comme la marque même de la pensée. Ce désaccord est inhérent au dialogue avec autrui comme avec soi. Un libre penseur est donc libre d’approuver ou de désapprouver aussi bien les pensées d’autrui que les siennes.
Cela ne va pourtant pas sans quelque certitude, le libre penseur étant certain de sa «libre» pensée. C’est d’ailleurs ce que vous faites en vous méfiant des «détenteurs de vérités», puisque vous tenez pour vraie cette méfiance. Autrement dit, en vous méfiant des «détenteurs de vérités», vous détenez vous-même une vérité, ce qui devrait vous inciter à vous méfier de vous-même !
Par ailleurs, soutenir «qu’être libre penseur, c’est être laïque avec quelque chose en plus : la recherche de la raison», c’est sous-entendre qu’être libre penseur, c’est être dépourvu de raison, car on ne peut rechercher que ce qu’on n’a pas ou qu’on n’a plus !
Et en ce domaine, vous devriez faire attention ! La preuve : vous affirmez que «les libres penseurs sont hostiles à toute soumission». Ah bon ? Ne vous soumettez-vous jamais au rationnel, au vote majoritaire, à votre jugement, à ce que vous tenez pour assuré ? Lorsque vous précisez que vous ne vous soumettez à aucune religion, c’est bien parce que toutes les religions méritent, à vos yeux, de se retrouver «dans le même panier». Mais alors, pourquoi cette impasse sur l’islam ? Est-ce parce que l’islam relève, en tant que religion, de «l’opium du peuple», ou est-ce parce que vous en redoutez les réactions à l’idée de lui attribuer les «dangers» que vous attribuez sans risque aucun à l’église catholique ? Et si la seconde hypothèse est la bonne, autrement dit si vous niez, par confort, une réalité qui dérange, comment pouvez-vous représenter la Libre Pensée ?
Je crains, hélas, qu’il ne faille retenir la seconde hypothèse, car vous reconnaissez, en l’occurrence, que vous n’êtes pas «dupe» : vous mesurez – dites-vous – «les risques de communautarisme», et notamment celui «de guerre civile». Vous ajoutez même que «les exemples ne manquent pas». Comment donc, dans ce cas, pouvez-vous vous en tenir à la seule théorie de «l’opium du peuple» alors que les «divisions» d’Allah sont en marche ?
Nous ne sommes plus à l’époque de la Révolution industrielle telle que l’a connue Marx, où l’islam n’était qu’en terre d’Islam, mais au début d’un siècle dans lequel l’islam confirme son entrée fracassante sur la scène internationale, à commencer par l’Europe. Malraux en avait eu l’intuition, qui écrivait, le 3 juin1956, les lignes suivantes : «C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. A l’origine de la révolution marxiste, on croyait pouvoir endiguer le courant par des solutions partielles. Ni le christianisme, ni les organisations patronales ou ouvrières n’ont trouvé la réponse. De même aujourd’hui, le monde occidental ne semble guère préparé à affronter le problème de l’islam».
Sans vouloir vous offenser, cher monsieur, c’est Malraux qui a raison, et c’est d’ailleurs pour cela que nous divergeons ! En effet, il n’y a pas, pour vous, un problème de l’islam qui justifierait la mobilisation des forces laïques – puisque l’islam, comme toute religion, n’est jamais que «l’opium du peuple» – alors que pour nous, il y a un problème de l’islam parce que la théorie de «l’opium du peuple» ne sied pas à l’islam.
La religion conçue comme «opium du peuple» endort la conscience politique du peuple, dont le bonheur illusoire est précisément la religion. Pour accéder au bonheur réel, le peuple n’a qu’une solution : se réveiller, c’est-à-dire dépouiller ses «chaînes» politico-sociales des «fleurs imaginaires» dont la religion les recouvre. D’où la nécessité d’une «critique de la terre» et non «du ciel», donc d’une «critique du droit», donc d’une «critique de la politique». Or, cela suppose un distinguo entre la religion et la politique – que l’islam ne fait pas ! En conséquence, l’islam n’a pas à se défaire de ses chaînes : il est ses chaînes, à tel point qu’il ne les perçoit pas. En d’autres termes – et bien que cela paraisse contradictoire – ses chaînes sont sa liberté, et cette liberté est divine !
Jamais un musulman ne verra dans l’islam «le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur», ou encore «l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu», puisque le musulman ne peut être opprimé que par la mécréance, puisqu’«un monde sans cœur» est un monde sans islam, puisque «l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu» n’est possible que dans une société dépourvue de spiritualité, c’est-à-dire de religion !
L’islam n’est pas «l’opium du peuple» ! Penser l’islam comme vous le faites, c’est jouer au football avec les règles du rugby, c’est-à-dire oublier que les musulmans ne renonceront jamais à leurs valeurs d’origine : aux vertus des Droits de l’Homme, ils préfèreront toujours celles de leur culture, puisque ces dernières se confondent avec les Droits de Dieu !
Croyez, cher Monsieur, en l’assurance de mes sentiments respectueux.
Maurice Vidal
http://librepenseefrance.ouvaton.org/spip.php?article358

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