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Nous autres, Français, nous savons maintenant que la France est mortelle…

Il est dans la culture française un texte fameux. C’est, publié en 1919 dans La Crise de l’esprit, ce qu’écrit Paul Valéry : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Cette phrase a été répétée des milliers et des milliers de fois. En un demi-siècle, elle est devenue un des lieux communs le plus fréquemment ressassés, un des sentiers battus le plus piétinés de France et du monde, un des sujets de dissertation le plus souvent imposés dans les lycées et à l’université. Il était quasiment impossible d’examiner la justesse de cette phrase, c’est-à-dire son adéquation au réel. Il n’était permis que d’abonder dans le sens de Valéry en rappelant les civilisations disparues (l’Atlantide, l’Égypte pharaonique, Assur, Sumer, Ninive, Babylone, etc.) et les innombrables morts et destructions de la Première Guerre mondiale, en évoquant les exterminations de 1939-1945, la bombe atomique, etc. Outre ces références obligatoires, il était indécent de remarquer que Valéry faisait parler des choses ou des réalités abstraites qui n’avaient pas le don de la parole et que, par ce biais ou ce leurre, dit prosopopée, il versait dans une rhétorique spécieuse pour convaincre autrui de n’importe quoi, même de la vérité de choses fausses. Donner la parole aux morts n’est pas anodin.

Or, la civilisation française et même la civilisation européenne ne sont pas mortes en 1918. Jamais, elles n’ont autant brillé qu’entre 1920 et 1940, puis après 1950 et jusqu’en 1980… La civilisation française, outre qu’elle rayonnait dans le monde entier, était appréciée pour sa douceur de vivre, les mœurs apaisées, la morale publique ferme, la sécurité des biens et des personnes, les valeurs partagées, le vivre-ensemble. Tout a démenti le constat du poète Valéry qui, sur ce point précis, a été plus poète ou rêveur que penseur. En 1924, Ernest Pérochon a publié un roman émouvant, Les Gardiennes, dans lequel les paysannes, leurs fils, leurs maris, leurs pères étant au front, se font un devoir de maintenir cette civilisation ; elles ont gardé les maisons, cultivé les terres, fauché les prairies, préservé les richesses, accru ce qui avait été amassé par les générations antérieures, chanté les vertus ordinaires (douceur, fragilité, beauté) ; elles ont préservé « tout ce qui faisait l’air du pays léger à respirer ». Quelques décennies avant La Ferme des animaux et 1984, elles ont précédé le philosophe George Orwell, illustrant à la fois la modestie et la common decency des gens de peu et du peuple de France.

Depuis 1981, la réalité confirme la justesse du constat oublié de Valéry, mais avec près d’un siècle de retard. Les soixante-huitards, parvenus au pouvoir, ont imposé leurs objectifs : tuer la France ; en finir avec ce qui a été nommé par mépris État-nation ; faire disparaître l’industrie, l’agriculture, la culture ; changer le peuple de France rétif aux bouleversements et le remplacer par des fous furieux venus de tous les continents ; multiplier à l’infini les avortements et les autoriser même la veille des accouchements ; tout renverser ; tout mettre sens dessus dessous ; effacer le passé, la mémoire, les héritages, la transmission. En 1981 commence la déconstruction. Les résultats sont là, que chacun peut voir : la civilisation française que les paysannes et autres gens de peu ont sauvée entre 1914 et 1918 est à l’agonie. Nous, Français, nous savons non seulement que la France est mortelle, mais aussi qu’elle est en train de mourir ; et nous connaissons ceux qui ont entrepris cette œuvre de mort.

Etienne Dolet